ANATOMIE
L'anatomie ancienne est à la moderne ce qu'étaient les cartes géogrs^pkiques grossières du seizième siècle^ qui ne représentaient que les lieux principaux^ et encore infidèlement tracés^ en comparaison des cartes topographiques de nos jours ^ où l'on trouve jusqu'au moindre buisson mis à sa place.
Depuis Yésal jusqu'à Bertin ^ on a fait de nouvelles découvertes dans le corps humain ; on peut se flatter d'avoir pénétré jusqu'à la ligne qui sépaxe à jauiais les tentatives des honunes et les secrets impénétrables de la nature.
Interrogez Borelli sur la force exercée par le cœur dans sa dilatation^ dans sa diastole; il vous assure qu'elle est égale à. un poids de cent quati;e-vingt mille livres dont il rabat ensuite quelques milliers. Adressez-vous à K^eil , il vous certifie que cçtte force n'est que de cinq onces. Jurin vient qui décide qu'ils se sont trompés, et il fait mi nouveau calcul : mais un quatrième survenant pré-
^ Ëxupère-Jpsep)]. Bertip, nombre de rapadémie dçs sciences , né à Tremblai en Bretagne le 2 1 novembre 1712 , mort le ai février 1781;. Vc^ez son éloge par Condorait. P.
Voltaire. Dict. philos, t. h. 5
99 AHATOMIE.
tend que Jurin s'est trompé aussi. La nature se moque d'eux tous^ et pendant qu'ils disputent elle a soin de notre vie; elle fait contracter et dilater le cœur par des voies que l'esprit humain ne peut découvrir.
On dispute depuis Hippocrate sur la manière dont se fait la digestion ; les uns accordent à l'estomac des sucs. digestifs ^ d'autres les lui refusent. Les chimistes font de i'estomac un laboratoire. Hecquet en fait un mou«> lin. Heureusement la nature nous fàit'digérer sans qu'il soit nécessaire que nous sachions son secret. Elle nous donne des appétits, des g;oûts^ et des • aversions pour certains aliments^ dont nous ne pourrons jamais savoir la cause.
On dit que notre chyle se trouve déjà tout formé dans les aliments mêmes ^ dans une perdrix rôtie. Mais que tqus les chimistes ensemble mettent des perdrix dans une cornue^ ils n'en retireront rien qui resseinble ni à une perdrix ni au chyle. Il faut avouer que nous digérons ainsi que nous recevons la vie^ que nous la donnons^ que nous dormons ^ que nous sentons^ que nous pensons^ sans savoir comment. On> ne peut trop le redire.
Nous avons des bibliothèques entières^sur
AliATQ^IE. 99
la génération ; mais pçraonne. ne sai^ encore seulement quel ressort produit l'intume^oenoe^ dans la partie masculine.
On. parle d'un, suc nearyeux* qui donne la sensibilité à nos ûei^s; mais ce suc n'a pu être découvert par aucun anatomiiste.
Les espritd4^nimaux^ qui. ont une si grande réputation y sont encore à découvrir.
.Votre médecin vous fera prendi^e une mé? decine^ et ne sait pas comment elle voua purgeé
La manière dont se forment iios cheveux
..et no$ ongles nous, est aussi inconnue queia
manière dont nous avons des idées. Le^lus
vil excrément coïkfondtous: les philosophes.
Winslow et Lémeri entassent mémoire sur nii^ciire concernant la génération des muletsj les- savants se partagent^ l'âne fier et tranquille^ sans se mêler de la dispute^ subjugue cependant sa cavale qui lui donne un beau mulet^ sans que Lémeri et Winslow* se chHxtent par; quel art ce mulet. naitaveo des oi'eilles d'âne et un corps de cheval*
Borelli dit que l'œil gauche est 'beaucoup phl^ fort que l'câl. droit. D'habiles physiciens. o»t soutenu le parti de l'œil, dr<Mt contre luii.
^ Yossius attribuait la couleur des Nègees à
100 JilHAJrOilLÎE.
vue maladie» Ruyseh a mieux rencontré en les disséquant , et en enlevant tivec une adresse singulière le corps muqueox rétèculaire qui est noir ^ et malgré cela il se trouve . encore des physiciens qui croient les noirs originairement blancs. Mais qu'«st-ce qu'un système que la nature désavoue?
BoerhaavO' a^iîre que le sang dans les vésicules des poumons est pressé, chassé, foulé, brisé, atténué.
Lecat prétend que rien de tout cela n'est vrai. Il attribue la couleur rougé du sang à un fluide caustique ^ et on lui nie son fluidecaustique.
Les uns font des nerfs un canal par lequel passe un fluide invisible^ les autres en font un violon dont les cordes sont pincées par un archet qu'on ne voit pas davantage.
La plupart des médecins- attribuent les règles des femmes à la pléthore du sang. Te-' renzoni'etYieussens<;roient que la cause de ces évacuations est dans un esprit vital ^ dans le froissement des nerfs ^ eniin dans le besoin d'aimer. "
On a recherché j U9qu' à la cau$e de la sensibilité^ et on est allé jusqu'à la trouver dans la trépidation des membres à demi animés. OnacrulQ3 membranes du fistus irritables,
AUCIENS ET HODEAKBS. 401
el- oUie idée a été fortràiéAt' combattue.
Celui-ci dit que la palpitation d'un membre «oupé est le toni que le membi:^ conserve encore. Cet autre dit que c'est Vélasiiciié; \m troisième l'appelle irriliibilité. La cause; tous l'ignorent) tous sont à la perte. du dei^ nier asile ou la nature se renferme^ eMe ne s^ montre jamais à eux^ et ils devinent dans son antichambre.
Heureusement ces questions sont étrangères à la médecine utile j qui n'est fondée que sur l'expérience ^ sur la connaissance <lu tempérament d'un malade ^ sur des remèdes très simpfes donnés à propos; le reste est pure curiosité y et souvent cbarlatanerie.
Si un homme à qui on^ sert un plat d'écre- Tisses qui étaient toutes grises avant la cuisson-^ et qui sont de^nues toutes rouges dans la chaudière , croyait n'en devoir manger que lorsqu'il saurait bien précisément comment elles sont devenues rouges ^ il ne mangerait d'écrevisses de sa vie»
Le grand procès des anciens^ et des modernes n'est pas encore vidé; il est sur le bureau depuis l'âge d'argent qui succéda à l'âge d'or. Les hommes "ont toujours pré-
tcaàn que le bctt'^ietix' temps V^laif^ati* coup' mieux que le temps pré^éiit. -Nestor ^ A&nsV Iliade, ôti v^ulanl Vitisimier- coffimie un sage ooncilia'leur dans l*eisprit d' Achille et d' Agamemnon , débute par l^ui* dire. *. . . « J'ai vécu «autrefois av^c-'dei hommes ijui^ A valaient mieuï' que Vous; non, je n*ai jaa mais vu et je ne verrai jamais de si gi*ands « personnages que Dryas, Gén^e , Ëxadius^ -a Poiyphëme égal aux dieux, etc. »
Tja postérité à» bien verfgé Achille du mauvais compliment de Nestor , vainement loué par ceux qui ne touent que Tantique. Personne ne connaît plusDryas ^ on o*a' guère entendu parle d'Exadius , ni de Cénée } et, pour Potyp^ème égal aux dieux, il n*a pas une trop bonne i^éputation , à moins que ce né soit tenir dfe la divinité que d'avoir un grand œil au front, et de manger des hommes tout or us.
Lucrèce ne balance pas à dire que la nature a dégénéré (lib. il, v; iiSg):
« Ipsa dédit duloeS'fœtitt et pabula laeta
» Quse nunc vix nostro grandescuiit aucta labore ;
« CoDterimusque boTes, et vh^e^agricolartioiy etc. >*
La nature languit ; la terre est épuisée , L'homme dégénéré , donl la force est usée, Tatigue an sol ingi-àt par ses bceuCi affaiblis.
AVCIBKS ET MODERNES. 405
L'antiquité est pleine des éloçes d'une autre antiquité plus reculée.
Les hommes , en tout temps , ont pensé qu'autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois; La lune était plus grande , et la niât moins obscure ; L'hiver se couronnait de fleurs et de- verdure ; L'homme, ce roi du nx>nde, et roi très fainéant. Se contemplait à l'aise , admirait son néant , £t, formé pour agir, se plaisait à rien faire, etc.
Horace combat ce préjugé arec autant de finesse que de force dans sa belle épître à Auguste \ a Faut- il donc^ dit-il^ que nos « poèiaes soient comme nos vins^ dont les et plus vieux sont toujours préférés ?» Il dit ensuite :
* « Indignor qnidquam reprehendi , non quia crasse « Compoditum illepidève putetur, sed quia nuper; «< Nec yeniam antiquis, sed honorem et prœmia posci .
<t Ingeniis non ille favet, plaudltque sepultis ;
« Nostra sed impugnat; nos nostraque Uvidus odit, etc. >•
J'ai vu ce passage imité ainsi en vers familiers :
Rendons toujours justice au beau.
Est-îl laid pour être nouveau?
Pourquoi donna* la préCërfence
* Epiât. I, lib. II , a, 34- Volt. » Ibid. , 76 , 78 » 88 , 89. Volt.
404 ANCIENS ET KOBBRITES.
Aux méchant» vers du temps jftdis?
Cest en vain qu'ils sont applaudis; Ils Q*oDt droit qu*à noti*e indulgence.
Les vieux livres sont des trésors^ Dit la sotte et maligne envie.
Ce n'est pas qu'elle aime les morts :
Elle hait ceux qui sont en vie.
Le savant et ingénieux Fontenelle s'exprime ainsi sur ce sujet :
« Toute la question de la prééminence <( entre les anciens et les modernes y étant a une fois bien entendue^ se réduit à savoir tt si les arbres qui étaient autrefois d#ns nos « campagnes étaient plus grands que ceux a d'aujourd'hui. En cas qu'ils l'aient été, Ha- «mère,. Platon, Démosthène, ne peuvent « être égalés dans ces derniers siècles^ mais <( si nos arbres sont aussi grands que ceux « d'autrefois, nous pouvons égaler Homère, a Platoii , et Démosthène.
tt Éclaircirsson» ce paradoxe. Si les anciens a avaient plu^ d'esprit que nous, c'est donc « que les cerveaux de ce temps-là étaient « mieux disposés , formés de fibres plus fer- « mes ou plus délicates , remplis de plus d'es- « prits animaux; mais en vertu de quoi les cer- (c veaux de ce temps-là auraient-ils été mieux « disposés ? Les arbres auraient donc été
ÀNGlEirs ET MODERIfÈS. 405
« aussi j^s grands et plus be^ux^ car^ si la « nature était alors plus jeune et plus vigou- « reuse, les arbres, aussi bien que les cer- « veaux des hommes, auraient du se sentir « de cette vigueur et de cette jeunesse. » (Digression sur les anciens et les modernes , tome IV, édition de 17421.)
Avec la permission de cet illustre académicien, ce n*cst point là du tout l'état de la question. Il ne s'agit pas de savoir si la nature a pu produire de nos jours d'aussi grands génies , et d'aussi bons ouvrages que ceux de l'antiquité grecque et latine 5 mais de savoir si nous en avons en effet. Il n'est pas impossible sans doute qu'il y ait d^aussi grands chênes dans la forêt de Chantilli que dans celle de Dodone : mais, supposé que les chênes de Dodone eussent parlé^ il serait tr%s clair qu'ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui: probablement ne parleront jamais.
La Motte, homme d'esprit et dé talents, qui a mérité des applaudissements dans plus a un genre, a soutenu, dans une ode remplie de vers heureux, le parti des modernes. Voici une de ses stances r
Et pourquoi veut-on que j'encense Ces prétendus dieux dont je sors?
406 AirClElTS ET MODERNES.
En moi Itf'méme intelligence Fait mouvoir les mêmes ressorts.
Groit-on la nature bizarre , Pour nous aujourd'hui plus avare ^' Que pour les Grecs et les Romains ? De nos aînés mère idolâtre , PTest-elle plus que la marâtre Du reste grossier des humains ?
On poavait lai répondre : Estimez vos aînés sans les adorer. Vous avez une intelli-' gence et des ressorts conune Virgile et Horace en avaient; mais ce n'est pas peut-être absolument la même intelligence. Peut-4tre avaient-ils un talent supérieur au vôtre , et ils l'exerçaient dans une langue plus riche et plus harmonieuse que les langues modernes j qui sont un mélange de rJborril>le jargon des Celtes et d'un latin corrompu.
La nature n'est point bizarre; mais il se pourrait qu'elle eut donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propres que la Wes^phalie et que le Limousin à former certains génies J II se pourrait bien encore que le gouvernement d'Athènes ^ en secondant le climat; eût mis dans la tête de Démosthène quelque chose que l'air de Gkmart et de la Grenouillère, et le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la
AirCIEHS ET IBCODBftNES. 4 07
tête d'Omer Talon et de Jérôme Bi^on.
Quelqu'un répondit ak>rs à La Motte par le petit couplet suivant :
Cher La Motte, imite et révère Ces dieux dont tu ne descends pas.
Si lu crois qu*Horace est ton père, Il a hit des enfants ingrats.
La n&tttre n'est pûim bizarre; Poar Danohel eite est fort avare; Mais Racine en fut bien traité; TibuUe ^tait guidé par elle ; Mais pour notre ami La Chapelle % Uélas I qu'elle a peu de bonté !
Cette dispute est donc une question de fait. L'antiquité a-t-elle été plus féconde en grands monuments de tout genre, jusqu'au temps de Hutarque, que les siècles modernes ne l'ont été depuis le siècle des Médicis jusqu'à Louis XIV inclusivement?
Les Chinois^ plus de deux cents ans avant nôtre ère vulgaire, construisirent cette grande mui>aille qui n'a pu les sauver de l'invasion des Tartai'es. Les Égyptiens , trois mille ans auparavant, avaient surchargé la terre de leurs étonnantes pyramides, qui
* Ce La Chapelle était un receveur-général des finances^ qui traduisit -très platement l^ihuUe ; mais ceux qiii dtaaient chez hik trouvaient ses vers fort bons. Voi^t.
409* AUCIEirS ET MODERNES.
avaient environ quatre-vingt^ix mille pieds carrés de base. Personne ne doute que y si on voulait entreprendre aujourd'hui ces inutiles ouvrages y on n'en vint aisément à bout en prodiguant beaucoup d'argent. La grande muraille de la Chine est un monument de la crainte^ les pyramides sont des monuments de la vanité et de la superstition. Les unes et les autres attestent une grande patience dans , les peuples , mais aucun génie supérieur* Ni les Chinois ^ ni les Egyptiens^ n'auraient pu faire seulement une statiie telle que nos sculpteurs en forment aujourd'hui.
DU CHETALXKR TKXPLK.
Le Chevalier Temple, qui a pris à tâche de rabaisser tous les modernes, prétend qu'ils n'ont rien en architecture de comparable aux temples de la Grèce et de Rome : mais, tout Aurais qu'il était, il devait .convenir que Téglisede Saint-Pierre est incomparablement plus belle que n'était le Capitole.
C'est une chose curieuse que l'assurance avec laquelle il prétend qu'il n'y a rien de neuf dans notre astronomie, rien dans la connaissance du corps humain, si ce n^est
ATXCÏESS ET MODERNES. 409
peut-être^ dit>il^ la circulation du sang. L'amouf de son opinion y fondé sur s«n ex* tréme amour-propre^ lut fait oublier la-4écouvQi*te des satellites de Jupjtes, dé^ cin^ lunes et de Fanneau de Salurii^ ^ de la rotation du soleil sur son axe^ de la position calculée de trois mille étoiles ^ des lois données par Kepler et par Newton aux orbes célestes y des causes de la précession des équinoxes ^ et de cent autres connaissancss dont les anciens ne soupçonnaient pas même la possibilité.
Les découvertes dans l'anatomie sont en aussi grand nombre. Un nouvel univers eh petit ^.découvert avec le microscope^ était compté pour* rien par le chevalier Temple ; il fermait les veux aux merveilles de ses contemporains y et ne les> ouvrait que pour admirer Tancienne ignaran<séî..
Il va jusqu'ànous plaindre de n'avoir plod aucun reste de la magie des Indiens y des Cbaldéeus^ des Egyptiens; et par cette magie il entend une profonde connaissance de la- nature^ par laquelle ils produisaient des miracles sans qu'il en cite aucun^ parcequ'eu effet il n'y en a jamais eu. m Que sont deve- « nus y dit41 y les charmes de cette niusique « qui enchantait si souvent les hommes et
140 àugiens bt MosoBiinEs.
<t les bétes y les -(Nïissofis , les oiseaux y les <c serpent»^ et changeait leur natUFô? »
'G&i ennemi de sou siècle croit bonnement k la fable d'Orphée^ et n'avait apparem* mant enteada ni là belle musique d' Italie , ni même celle de France y qui à la véiité ne charment pas les serpents^ mais qui char-» ment les oreilles des connaisseurs.
' Ce qui est encore plus étrange c'est qu'ayant toute sa vie cultivé les belles-lettres il ne raisonne pas mieux sur nos bons auteurs que sur nos philosophes. 11 regarde Rabelais comme un grand homme. Il cite les Amours des Gaules conmie un de nos meilleurs ouvrages. Ce tait pourtant un homme savant^ un homfme de coui*^ un homme de beaucoup d'esprit^ un ambassadeur^ qui avait fait de profondes réflexions -sur tout ce qu'il avait vu. Il possédait de grandes con- Mussances : un préjugé suffit pour gâter tout ce mérite.