‹ Dictionnaire philosophiqueChapitre 67 sur 84 · ANTHROPOPHAGES · texte numérisé non relu

ANTHROPOPHAGES

en voici un dans notre patrie, dans la province même où j'écris. Il est attesté par notre vainqueur ; par notre maître , Jules César'. Il assiégeait Alexie dans T Auxois ; les assiégés résolus de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et manquant de vivres, assemblèrent un grand conseil où. l'un des chefs, nonmié Gritognat, proposa de manger tous les enfants l'un après l'autre , pour soutenir les forces des combattants. Son avis passa à la pluralité des voix. Ce n'est pas tout^ Critognat, dans sa harangue, dit que leurs ancêtres avaient déjà eu recours à une telle nourriture dans la guerre contre les Teutons et les Cimhres.

Finissons par le témoignage de Montaigne. Il parle de ce que lui ont dit les compagnons de Villegagnon, qui revenait du Brésil, et de ce qu'il a vu en France. Il certifie que les Brasiliens mangeaient leurs ennemis tués à la guerre; mais lisez ce qu'il ajoute *. « Où a £st plus de barbarie à manger un homme a mort qu'à le faire rôtir par le menu, et le « faire meurtrir aux chiens et pourceaux, a comme nous avons vu de fraîche mémoire. Cl non entre ennemis anciens, mais outre voi-

' Bell. GalL, Kb. VII. Volt.

* Liv. I, chap. xxx. Volt.

490 ANT^ROPOPQÂGES.

« sias^t concitoyens; et^ qui pis est^ sous «( prétexte de piété et de religion? » Quelles cérémonies pour un philosophe tel (pie Montaigne ! Si Anacréon et Tibulle étaient n^ Iroquois^ ils auraient donc mangé des hommes?.... Hélas]

SECTIOlf III.

£h bien ! voilà deux Anglais qui ont fût le voyage du tour du monde. Ils ont découvert que la Nouvelle -Hollande est une Ue plus grande que l'Europe ; et que les hommes s'y mangent encore les uns les autres ainsi que dans la Nouvelle-Zélande. D'où provient cette race^ supposé qu'elle existe? desceod-dle des anciens Égyptiens^ des anciens peuples de l'Ethiopie, des Africains, ,de8 Indiens, ou des vautours, ou des loups? Quelle distance des Marc-Aurële, des £pictète, aux anthropophages de la Nouvelle- Zélande ! cependant ce sont les mêmes organes, les mêmes hommes. J'ai déjà padé de cette propriété de la race humaine : il est bon d'en dire encore un mot.

Voici les propres paroles de saint Jérôme dans unje de ses lettres : « Quid loquar de Cl caeteris nationibus, quùm ipse adolescentt tulus in Galliâ viderin» Scotos, geotem bri-

ÀITTHKOPOPHAG^. f^

a tannicam^humanis vesci caruibus ; et quiim a per sylvas porcorum grèges, pecudumque a reperiant, etarmentonim, pastorum nates « et fœminarum papillas solere abscindere j « et bas solas ciborum delicias arbitrari ! » « Que vous dirai-je des autres nations, puisque moi-même, étant encore jeune, j*ai vu des Écossais dans la Gaule, qui, pouvant se nourrir de porcs et d'autres animaux dans les forêts , aimaient mieux couper les fesses des jeunes garçons et les tétons des jeunes filles ! C'étaient pour eux les mets les plus friands. »

Pelloutier, qui a recherché tout ce qui pouvait faire le plus d'honneur aux Celtes , n'a pas manqué de contredire saint Jérôme, et de lui soutenir qu'on s'était moqué de lui. Mais Jérôme parle très sérieusement; il dit qu'il a vu. On peut disputer avec respect contre un père de l'Eglise sur ce qu'il a entendu 'dire; mais sur ce qu'il a vu de ses yeux, cela est bien fort. Quoi qu'il en soit, le plus sûr est de se défier de tout, et de ce qu'on a vu soi-même.

Encore un mot sur l'anthropophagie. On trouve, dans un livre* qui a eu assez de succès chez les honnêtes gens, ces paroles ou à peu près :

* Dans le Dictionnaire philosophique. P.

loi ANTI-IiUCRECE. .

Du temps de Cromwel une chandeUëre de Dublm vendait d'excellentes chandelles faites avec de la graisse d'Anglais. Au bout de quelque temps un de ses chalands se plaignit de ce que sa chandelle n'était plus si bonne. Monsieur^ lui dit-elle ; c'est que les Anglais nous ont manqué.

Je demande qui était le plus coupable^ ou ceux qui assassinaient des Anglais^ pu la pauvre femme qui fesait de la chandelle ^vec leur suif. Je demande encore quel est le plus grand ccime, ou de faire cuire un Anglais pour son dîner ^ ou d'en faire des chandelles pour s'éclairer à souper. Le grand mal^ ce me semble^ est qu'on nous tue. Il importe peu qu'après notre mort nou^ servions de rôti ou de chandelle; un honnête homme même n'est pas fâché d'éti^e utile après sa mort.

ANTI-LUGRÈGE.

La lecture de tout le poème d^ feu M^ le cardinal de Polignac m'a confirmé dans l'idée que j'en avais conçue , lorsqu'il pi'en lut le premier chant. Je suis encore étonné qu'au milieu des dissipations du poionde ^ et des épines des affaires^ il ait pu écrire un si long ouvrage en vers^ dans une langue étrac

AH3ri-i/UcaECE. 193

gcre^ lui qui aurait à peine fait qu«ti*e bons vers dans sa propre langue. Il me semble qu'il réunit souvent la force de Lucrèce a l'élégance de Virgile. Je l'admire surtout dans cette &cilité avec laquelle il exprime toujours des choses si difficiles.

Il est vrai que son Anti-Lucrèce est peutêtre trop diffus et trop peu varié} mais ce n'est pas en qualité de poète que je l'examjjie ici, t:' est comme philosophe. Il me paraît qu'une aussi belle ame que la sienne devait rendre plus de justice aux mœurs d'Epicure, qui, étant à la vérité un très mauvais physicien, n'en était pas moins un très honnête honune, et qui n'enseigna jamais que la douceur, la tempérance, la modération, la justice } vertus que son exemple enseiguait encore mieux*

Ycicicomme ce grand honmie est apostrophé dans r^/i^^jLM*crèce(L I, V. 524 et suiv.):

« Si ViMutis eras avidus, rectique bonique « Tarn sitiens, quid réiligio tibi sancta nocebat? « Aspera quippe nimis visa est ? Asperrima ceitè <« Gtttde&ti vitiis, sed non virtutis amanti. «£i^ perfugium culpœ, solisque benignas « Perjuris ac fœdifragis, ^icwe, parabas. .« Solam bominum faeceoi poteras devotaque furcis « Devincire tibi capita . . . .»

ToLTAiRs. Dict. pbilos. t. II. 9

Page 1