‹ Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires de la langue françaiseChapitre 237 sur 453 · I.'e ton espoir frivole es-lu désabusé · texte numérisé non relu

I.'e ton espoir frivole es-lu désabusé

Il laisse en mon pouvoir et son temple et ta vie.

Je devrais sur l'autel où ta main sacrilic

Te... Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.

Ce que lu m'as promis, songe à Texécuter.

Hermione s'exprime ainsi dans Andromaque (act. II, se. I, 49) :

Tu veux que je le fuie ; hé bien, rien ne m'arrite. Allons, n'envions plus son indigne conquête: Que sur lui sa captive étende son pouvoir; Fuyons : mais si l'ingrat rentrait dans son devoir; Si la foi dans son cœur retrouvait quelque place ; S'il venait à mes pieds me demander sa grâce; Si sons mes lois, Amour, tu pouvais l'engager, S'il voulait... Mais l'ingrat ne veut que ra'outrager.

Ces interruptions ont beaucoup de vérité et de force; il est impossible a la passion, lorsqu'elle est extrême, de sui\re un long enchaînement d'idées; le trouble de l'àine passe dans le discours, et il se brise et se découd ; mais il faut savoir les employer à propos.

On lit dans Thomas Corneille {Comte d'Essex, act. III, se. u, 67) :

Que, sijrque mes bontés passent ses attentats...

Ce vers, dit Voltaire, ne signifie rien. Seulement le sens en est interrompu par des points qu'on appelle poursuivants; mais il serait difficile de les remplir. C'est une grande négligence de ne point finir sa phrase, sa période, et de se laisser ainsi interronjpre, surtout quand la personne qui interrompt est un subalierne (|ui manque aux bienséances en coupant la parole à sou supérieur.— On lit encore dans Thomas Corneille [Comte d'Esses, act. IV, se. w, 44) :

Pour la seule duchesse, il m'aurait été doux

De passer... Mais, liélas ! un autre est son époux.

Cette réticence au luot i\e passer, dit Voltaire, est une figure mal à propos prodiguée; la réticence ne convient que quand on craint ou qu'on rougit d'achever. ^ oyez Réticence.

Intestin, Intestine. Adj. Il ne se met qu'après son subst. : Mouteme nt intestin, chaleur intestine ; guerre intestine ; discorde intestine.

Intlme. Adj. des deux genres. On peut le mettre avant son subst., lorsque l'analogie et l'harmonie le permettent ; Ami intime, cette union intime, cette intime union; liaison intime, cotte intime liaison ; persuasion intime, cette intime persuasion. \'iiyoz Adjectif.

lNToi.Er.ABLE. Adj. des deux genres. On peut le mettre avant son subst. lorsque l'analogie et l'harmonie le permettent : Une chose intolérable, une injure intolérable ; cette intolrruble injure.

Intolérant, Intolérante. Adj. Un hovivieintolérant, des prêtres intolérants. On ne le met qu'après son subst.

Intonation. Subst. f. C'est l'action d'entonner. Faire l'intonation d'un chant, c'est le commencer, et donner le ton sur lequel il doit être pour-

LNT

suivi. — Intonniinn se prend encore dans un autre sens. On dit d'un musicien <\\îil a l'into /talion juste, li>rs(iii"il exécute avec précision les intervalles de niusi(pic. l.a justesse de l'intonation dépend de la voix, de l'oreille et de l'exercice. On entend par ce moi, en lillérature, le ton plus ou moins fort, plus ou moins élevé, dont on prononce une i)lirase, ou une partie de période. On ne dit pasilu nième lun, je nuis aime, et smtcz d'ici, vnst'ralle. Les intonations dépendent du caractère de l'idée, ou de la nature du sentiment que l'on veut exprimer, et surtout de la situation de l'àme de celui qui jiarle, ou de l'effet (ju'il a dessein de produii e sur l'auditeur. Le ton est plus élevé, selon que le sentiment est plus ou moins vif. Il est moins élevé dans la plainte, dans la prière ; il l'est davantage dans le reproche, dans la colère, dans l'indignation.

L'intonation se régie surtout par les figures que l'on emploie. Dans la gradation, elle doit toujours aller en croissant comme les idées dont se compose cette ligure. Ainsi l'on prononcera avec une intonation plus forte chaque mot des gradations suivantes : // a commis des fautes, des crimes, des forfaits.

Je le vis, je rougis, je palis à sa vue.

(Rac, Phéd., act. I, se. m, 121.)

Dans l'antiihèse, l'intonation des deux membres de la phrase, ou des deux luots opposés, ne doit pas éire la même; elle doit être plus forte sur l'un que sur l'autre, aOn de faire mieux sentir l'opposition.

La répétition étant destinée à donner plus de force et d'énerj.'ie à une expres^ion, l'intonation doit être plus forte sur le mot répété, afin de mieux maniuer sa destination : Feriez , venez dans mes bras. Le second venez doit être plus sensible que le premier : Je l'ai vu, je l'ai vu de mes propres yeux.

Dans l'interrogation, l'intonation sera plus forte en proportion du sentiment cpii l'inspire : Arezvous rempli mes intentions^ se dira avec une intonation moins forte que n'avez-vous pas violé tous vos serments?

L'apostrophe étant produite par un mouvement vif de I àme, l'intonation sera d'une force j)lus ou moins grande, suivant les degrés de vivacité de ce mouvement. \oyezJccent, Quantité.

Intraduisible. Adj. des deux genres : Unpassoffe intraduisible, vu ouvrage intraduisible, un auteur intraduisible. On peut le incllre avant son subst., en consultant l'oreille et l'analogie: Ces intraduisibles beautés. Voyez Adjectif.

Intraitable. Adj. des deux genres. Un homme est intraitable lorsque la dureté de son caractère, la férocité de son esprit, l'inflexibilité de son humeur, la fierté rude de ses mœurs, repoussent tous ceux qui ont a traiter, à agir ou à converser avec lui. On peut le mettre avant son subst., en consultant l'oredle et l'analogie : U?i homme intraitable, une fi'mme intraitable ; une humeur tnt'''aitablc , cette intraitable humeur. Voyez

Întp.ansitif. Adj. m. qui ne se met qu'après son subst. En termes de grammaire, on appelle reries intransitifs les \ erbes neutres qui expriment des actions i|ui ne passent point hors du sujet qui agit. DÎ7icr, Souper, parler, cic, sont des verbes iniransitil's.

Intrépidr. Adj. des deux genres. On peut le mettre avant son subst., en consultant l'oreille et

INT

l'analogie : Homme intrépide, courage intrépide. — Cet intrépide courage. Par cette intrépide attaque... Voyez Adjectif

Sou vent, enlrc l'houune intrépide et le furieux, il n'est de différence visible que la cause qui les anime. Celui-ci, pour des biens frivoles, pour des honneurs chimcriciucs (ju'on acnèierail encore trop cher par un simple désir, sacrifiera ses amusemenls, sa tran<]uillilc, sa vie même. L'autre, au contraire, connaît le prix de son existence, les charmes du i)laisir, et la dourcur du repos. Il y renoncera cependant pour affronter les hasards, les souffrances et la mort même, si la justice et son devoir l'ordonnent ; mais il n'y renoncera qu'à ce prix. Sa vertu lui est plus chère que sa vie, que ses plaisirs et son repos; mais c'est le seul avantage qu'il iiréfére à tous ceux-là.

INT^.ÉPID[:M^:^T. Adv. On lient le mettre entre l'auxiliaire et le participe : // soutint intrépidement Vattaque de l'ennemi; il a intrépidement Soutenu l'attaque de Vennemi.

I.^TRIGANT, 1:ntriga\te. Adj. des deux genres qui se prend aussi substantivement. Quoique cet adjectif vienne du verbe intriguer, qui prend un M après le 9, on l'écrit sans u, pour le distinguer du particijie, qui prend cet u.

Cet adj. ne peut guère se mettre qu'après son subst. : (Jn homme intrigant, une femme intrigante. Peut-être pourrait-on dire dans certains cas, cette intrigante créature. Voyez Adjectif.

IivTr.iNsÈQUE. Adj. des deux genres qui ne se met qu'après son subst. Dans le langage des philosophes, il signifie qui est au dedans de quelque chose, et qui lui est propre et essentiel : Fertu intrinsèque,qualité intrinsèque. — Il a un sens |)lus déterminé dans le cas où il est appliqué à la valeur desobjets : La valeur intrinsèque d'un bijou d'or, c'est la matière même, sansaucun égard a la façon. La valeur i/itrinsèque d'une pièce de monnaie, c'est le inétal considéré relativement au grain de fin, et non au travail.

Lntrinsèquement. Adv. Il ne se met pas entre l'auxiliaire et le participe.

LNTnoDL'CTEUR. Subst. m. L'Académie nous avertit qu'on dit au féminin introductrice. En effet, plusieurs auteurs ont emidoyé ce mot.

INTROUVABLE. Adj. dcs dcux gcurcs. Fous êtes un homme introuvable. Il ne se met qu'après son subst.

*I^TROuvÉ, Introuvée. Mot nouveau. Nous avons, dit La Harpe, inviolable et introuvable, pourquoi n'aurions-nous pas Miuio/i; et introuvé, (pii sont dans l'analogie, et qu'on entendrait tout aussi bien ? Ce fut une loi toujours inviolée, etc., et si l'on parle tous les jours d'objets invendus, pourquoi pas d'objets introuvés'^ — Oui, pourvu ([ue vous conserviez toujours à ces expressions le sens négatif qu'elles ont essentiellement. Dites, voilà des objets invendus, pour dire des objets (|ui n'ont pas été vendus; mais ne dites pas, ces iibjets sont invendus , car alors vous employez une expression positive pour exprimer une pur« négation; vous sqmblez, par i«rc/K/Kv, supposer dans l'objet une (lualité positive qu'il n'a point. L'analyse de cette phrase, ces objets sont invendus, est, ces objets sont 71071 vendus, c'est-à-dire, so7it et ne sont pas. Or, cela est aussi ridicule que si l'on disait , ces doux hommes sont non amis, au lieu de dire tout simplement, ces deux hommes ne sont pas amis. Voyez In.

I.MuniF, Intuitive. Adj. £/(: forme deux syllabes. Il n'est dnsîigc qu'en cette phrase: La vision intuitive de Dieu.

INV

ÏNTLiTivF.MENT. Ailv. Ui faïl (Jciix syllabcs. Cet adverbe ne se inel point eiilrc l'auxiliaire et leparlicipc.

Inusité. Inlsitée. Adj. Chose inusitée, mot inusité, façon de parler inusitée. Il ne se met qu'après son subsl.

Inutile. Adj. des deux genres. On peut le mettre avant son snbst., lorstjuc l'analogie et riiarmonie le |>ermellenl : Homme inutile, travail inutile, peine inutile, précinilions inutiles. — Cet inutile travail, ces inutiles précautions. Avec le verbe être, inutile, régit de, (juand ce verbe «st pris iiiipersonnclli^mciil : // est inutile de dire, de faire ; ([uand le verbe être est jjris dans un aulre sens, i?iutile régit à : Cela est inutile à dire. "N'oyez Adjectif.

Inutilement. Adv. Quelquefois il se met au commencement de la phrase, et alors le pronom, sujet du verbe, est mis après le verbe : Inutilement se flatterait-on de l'apaiser. D'autres fois on le met après le verbe : f^ous vous tourmentez inutilement. Enfin on peut aussi le mettre enlrc l'auxiliaire et le participe:/? s'est inutilement tourmenté .

Invaincu, Invaincue. Adj. Corneille a dit dans le Cid (act. II, se. ii, 22):

ToB bras est invaincu, mais non pas invincible.

Et dans les Horaces (act. III, se. vi, 22) :

Ce bonheur a suivi leur courage invaincu.

Le mot invaincu, dit Voltaire, n'a point été employé par les autres écrivains ; je n'en vois aucune raison. Il signifie autre chose qu'indoînpté ; un pays est indompté, un guerrier est invaincu. [Remarques sur Corneille.) Yoltîiire a dit lui-même dans Olympie (act. I, se. ii,86) :

Que mes braves guerriers et vos Grecs invaincus, Une seconde fois fassent trembler l'Euplirate.

^'oyez In.

Invalide. Adj. des deux genres. 11 ne se met 'ju'aprés son subst. : Un soldat invalide. — Un acte invalide.

Invalidement. Adv. On peut le niellre entre l'auxiliaire et leparlici{)e : Il a contracté invalidement, il a invalidement contracté.

Invariable. Adj. des deux genres: Règle invariable, ordre invariable. On peut le mettre avant son subsl., en consultant l'oreille et ranaiogic : Cette invariable règle. Voyez Adjectif.

On ab\ise souvent de celte expression. On dit sa santé est invariable, le cours des astres est invariable ; c(i\a n'est pas exact, il n'y a rien d'inviiriable dans la nature. L'application do ce lerme à l'homme l'est bien moins encore. Il n'y a personne (jui soit invariable dans ses opinions, (ims ses jugements, dans ses sentiments. Dieu seul est iiiriiriable.

Invariable est aussi un terme de grammaire fiançai'^e, qui se dit des mol^ qui ne prennent point les signes du féminin ou du pluriel. On lie peut pas dire qu'ils sont indéclinables ; car un mot n'est déclinable (pie lorsqu'il prend diverses terminaisons pour indiquer ses rajjports avec les autres parties de la phrase ; et en français, il n'y a point de mots qui soient dans ce cas.

Invariablement. Adv. On le met souvent entre l'auxiliaire et le participe : Il est ailaché invariitblement à son devoir; il est invariablemetit Qitaché à son devoir.

INV

Invendable. Adj. des deux genres qui ne se met (juaprés son subst. : 7"erre invendable, marcha ndise invendable .

Invendu, Invendue. Adj. 11 se dit des marchandises destinées à être vendues, qui ne l'ont pas encore été : Marchandises invendues. Voyez. In trouvé.

Inventeur. Subsl. m. L'Académie dit inventrice en parlant d'une femme.

Inventif, Inventive. Adj. qui ne se met qu'apris son subst. ; Homme inventif, esprit inventif, génie inventif.

Invention. Subst. f. L'invention, en termes de littérature, est l'action d'imaginer ou de choisir des sujets convenables, d'y découvrir, d'y saisir, d'y développer ce que n'y voit pas le commun des hommes. Celui (pii compose un tout idéal, intércssanl cl nouveau, d'un assemblage de choses connues, ou qui donne à un tout existant une grâce, une beauté nouvelle, a ce (]u'on appelle de l'invention, ou le génie de l'invention.

Inversion. Subst. f. Terme de grammaire qui signifie renverseincnt d'ordre. Ainsi toulc inversion suppose un ordre primitif et fondamental, et nul ariangcincnt ne peut être appelé ijiversion que par rapport à cet ordre primitif. Examinons donc en quoi consiste cet ordre.

En général, ordre veut dire arrangement, soit des choses, soit des mots ()uand le mut d'ordre est pris absolument sans aucune qualification, et qu'on parle d'êtres physi(iues, on entend que les objets nous sont présentés de manière que nous nous faisons aisément l'image de l'ensemble et des raj^ports scion lesquels ces objets sont disposés entre eux. Si nous ne pouvons pas nous représenter aisément cet ensemble, et que nous apercevions que les objets ne sont pas disposés suivant la convenance et les rapports qu'ils ont entre eux, nous disons qu'il y a confusion, dérangement, désordre.

S'il s'agit de syntaxe ou construction grammaticale, ordre ne se dit pas de tout arrangement des mots; il semble (lue ces termes, arrangement, structure, aient en grammaire un sens plus étendu que le mol û'ordre ; on dit la structure d'un discours, l'arrangement des mots d'une phrase. A l'égard à'ordre, il ne se dit, à la rigueur, que de la construction grammaticale régulière.

Ainsi ordre ne signifie jias un arrangement quelconque; il ne marque que l'arrangement particulier des mots, selon la suite des signes des rapports ([u'ils ont entre eux pour faire un sens. Les mots ne peuvent exciter de sens dans l'esprit de celui qui lit et qui écoute, tjue par la connaissance qu'il a des signes de ces rapports, connaissance (lui s'ac<iuierl ou simplement ou par usage, c'est-à-dire par le commerce (pie l'on a avec les personnes (jui parlent une langue, ou bien par la voie de l'étude, de l'instruction et de la lecture.

Le sens total qui résulte de l'assemblage et de la construction des mots, ne peut être entendu qu'après (pie toute la proposition est énoncée. Alors l'esprit, par un simple regard, aperçoit toute la suite et l'cnchainemcnt des rapports. C'est cette suite de rajiporls qu'on appelle simplement ordre, et souvent aussi ordre grammatical, ordre naturel.

Quand tous les mots d'une phrase sont ex- I)rimés, et qu'ils sont rangés sehm la suite et l'enchaînement de leurs rapports, on dit qu'il n'y a pas inversion. Si ces mots ne sont pas rangés

INV

selon la suile de louis rapports, il y a immersion, c'csl-à-dire que rciu'li;iinemcnl des rapports est ou renversé, ou intcrioinpu.

Si tous les mots nécessaires pour rendre la construction pleine et entière ne sont pas exprimés, on ne dit pas pour cela qu'il y ait inversion, on dit qu'il a ellipse, c'est-à-dire suppression, omission de quelque mot , dont l'esprit supplée aisément la valeur. Ellipse est opposée construction pleine, et inversion à construction selon l'ordre analogue et successif des rapports des mots. Quand je iWij'ai toutes les fureurs de /'awzoK?-, ces mots sont dans l'ordre grammatical; ils sont tous placés selon la suite immédiate de leurs rapports. J'ai quoi? toutes les fureurs ; de quoi? de V amour. Mais si je dis:

De l'amonr j'ai toutes les fureurs,

(Rac, Phèd., act. I, se. m, 107.)

l'ordre grammatical est renversé. Il y a inversion, parce que les mots ne sont pas ranges selon la dépendance et la suite immédiate de leurs rapports.

iMais quand je dis j\n toutes les fureurs de l'amour, ma phrase est bien moins élégante, bien moins vive et bien moins harmonieuse que si je disais de l'a?nour j'ai toutes les fureurs. Les inversions bien ménagées donnent donc de la grâce au discours; mais il faut que le dérangement soit tel (ju'il ne puisse causer aucune méprise, ni aucune confusion, et qu'une simple vue de l'esprit puisse aisément considérer les mots dans l'ordre de l'analogie générale de la langue. Quand on me dit : Là coule un clair ruisseau, j'entends le sens aussi aisément que si l'on me disait, là ■un clair ruisseau coule.

L'inversion ne doit jamais ôter à l'esprit le plaisir de se savoir gré d'apercevoir le sens malgré la transposition, et de placer en lui-même, par un simple regard, tous les mots dans l'ordre selon lequel seul ils lui présentent un sens, après que la phrase est finie.

L'inversion est très-fréquente dans la langue latine, parce que les différents rapports des mots étant exprimés par des terminaisons différentes, ou reconnaît ces rapports à ces terminaisons, indéi)endanunent de la place que les mots occupent dans la phrase. Dans la langue française, au contraire, où les rapports des mots sont marqués par leur place, les inversions sont bien plus rares.

Madame Deshoulières a dit (ode à M. de la Rochefoucauld, 72) :

Que les fougueux aquilon»

Sous la nef ouvreat de l'onde Les gouffres les plus profonds.

La construction simple est, que les Aquilons fougueux ouvrent sous la nèfles gouffres les plus profonds de l'onde. Fléchier a dit [Oraison fun. du duc de Mnntausier, p. 301.) ; Sacrifice oii coula le sang de mille vicliines. La construction est, sacrifice oii le sang de mille victimes coula.

L'inversion aiipartienl aussi bien au discours familier qu'au style noble et élevé ; et, lorsque les transpositions servent à la clarté, il faut partout les préférer à la construction simple.

Madame Deshoulières a dit [ode à M. de la Jiochefuucauld, 31) :

...dans les transports qu'inspire CeUe agréable saison

INV

Où le coeur i son empire Atsajellit la raison.

L'esprit saisit jilus aisément la pensée que si cette dame avait dit : Dans les transports que cette agréable saison, où. le cœur assujettit lu raison à son empire, inspire. (',c|)endaiit, d;uis ces occasions même, rcs])rit aperçoit les raiipurts des mots selon l'ordre de la construction simple.

L'inversion contribue beaucoup à l;i beauté des images, "dit Condiliac. Si je disais, cet aigle dont h: vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces, prenait déjà l'essor pour se sauver dans les montagnes, je ne ferais que vous raconter un fait; mais je ferais un tableau en disant avec Fléchier ; Déjà prenait l'essor pmir se sauver dans les montagnes, cet air/le dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. [Oraison fun. de Turenne, p. ^35.) Prenait l'essor est la principale action; c'est celle qu'il faut peindre sur le devant du tableau. Déjà est une circonstance nécessaire, qui viendrait trop tard si elle ne commençait la phrase. L'action se peint avec toute sa promptitude dans déj'à prenait l'essor; elle se ralentirait si l'on disait, // prenait déjà l'essor. Pour se sauver da.is les 7iumtag nés , est une action subordonnée; et ce n'est pas sur elle (]ue le plus grand jour doit tomber. Si Fléchier eût dit : Pmir se sauver dans les montagnes, déjàprenait l'essor, le coup de pinceau eût été manqué. Enfin, dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces, est une action encore plus éloignée; aussi l'orateur la rejettc-t-il à la fia comme la partie fuyante; elle n'est là que pour contraster, pour faire ressortir davantage l'actioji principale. — Je pourrais dire : Les ennemis dutit nous fûmes la proie rencontrent leur tombeau dans les flots irrités; mais, pour faire une image, il faudrait que dans les flots irrités commençât la phrase. Cela ne suffirait ]ias encore, car cette peinture serait faible : Dans les flots irrilés, les ennemis dont nous fûmes la proie rencontreiii leur tombeau. Le tal)leau demande que ces expressions, dans les flnts irrités rencontrent leur tombeau, ne soient [tas séparées, et que les ennemis dont nous fûmes la proie, soit présenté dans l'éloignement Cependant celte inversion serait contre le génie de notre langue : Dans les flots irrilés rencontrent leur tombeau les ennemis dont nous fûmes la pi-oie. 11 faut donc cher(;her un autre tour. — Je dis d'abord : Les flots irrités deviennent le tombeaudes ennemis dont nous fûmes la proie. Mais, en faisant des flots irrités le sujet de la proposition, je ne maniuc pas si sensiblement le lieu du tombeau que lorsque je prends un tour où les mots sont précédés de la préposition dans. Je dis donc, dans les flots irrités s'ouvre un tombeau aux ennemis dont nous fûmes la proie. Vous voyez ([ue ce mol s'ouvre remplit toutes les conditions que je cherche, qu'il ajoute même un trait au tableau, et vous comprenez comment il faut se conduire pour trouver le terme propre et la place de chaque mot.

Il est très-utile, en pareil cas, de consulter le langage d'action, qui est tout à la fois l'objet de l'écrivain et du peintre.

La nature se trouve saisie à la vue do tant d'objets funèbres: tous les visages prennent tin air triste et lugubre; tous les cœurs sont émus par horreur, par compassion ou par faiblesse.

Pour rendre cette pensée par le langage d'action, il faudrait montrer, 1° les objets funèbres; 2" l'affaissement dans la nature; 3" la tristesse

INV

sur tous le visngcs; /j° l'horreur, la comitassion, la faiblesse, il'uu ii;iilr;iil l'éinolion dans tons les cœurs. Fléihier se conforme à cet ordre, autant que la langue le permet.

A la vue, dit-il, de tant d'objets funèbres, la nature se trouve saisie ; un air triste et lugubre se répand sur tous les visages; soit horreur, soit compassion, soit faiblesse, tous les cœurs se sentent émus. {Oraison fun. de la duchesse d'Aiguillon, p. 57.)

Il est certain ([u'une langue où l'on pourrait dire, saisie se trouve la nature, émus sont tous les cœurs, aurait de l'avanlage; la nôtre ne souffre pas de pareilles inversions.

L'inversion est très-propre à augmenter la force des conlraslcs, et par là elle donni', pouv ainsi dire, |)lus de relief à une idée, et la fait sortir davantage. Bossuet pouvait dire :

Douze pêcheurs envoyés par Jésus-Christ, et témoins de sa résurrection, ont accompli alors, ni plus tôt, ni plus tard, ce que les philosophes n'ont osé tenter ; ce que les prophètes, ni le peuple juif, lorsqu'il a été le plus protégé et le plus fidèle, n'ont pu faire. Mais Bossuet se sert d'une inversion par la(]uelle il fixe d'abord l'esprit sur les philosophes, sur les prophètes, sur le peuple juif protège et fidèle; il nous fait sentir toute la grandeur de l'entreprise avant de parler de ceux qui l'ont accomplie; et le tour qu'il prend doit toute sa beauté à l'adresse qu'il a de renvoyer les douze pêcheurs et raccomi)lissement à la fin de la phrase. 11 s'exprime ainsi :

Alors seulement, et ni plus tôt, ni plus tard, ce que les philosophes n'ont osé tenter, ce que les prophètes, ni le peuple juif, lorsqu'il a été le plus protégé et le plus fidèle, n'ont pu fuire , douze pêcheurs envoyés par Jésus-Christ, et témoins de sa résurrection, Vont accompli. [Disc. surVhist. univers., IP part., cli. xxv, p. 532.)

En général, l'art de faire valoir une idée consiste à la mettre à la place où elle doit frapper davantage.

Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de \ soîi siècle, soîige plus à su personne qu'à ses écrits. — Il faut toujours tendre à la perfectio7t, et alors cette justice qui nous est qui'lqvefjis refusée par nos contemporains, la postérité suit nous la rendre. (La Bruyère, Des ouvrages de l'esprit, eh. i, p 230.)

Par cette inversion, La Bruyère fait mieux sentir le motif (ju'un écrivain doit se proposer, que s'il eut dit : Et alors la postérité sait nous rendre cette justice, etc.

Je n'en ai reçu que trois de ces lettres aimables qui me pénètrent le cœur, dit madame de Sévignc à sa fille. Qu'on relranche le jironom en, la pensée sera la même, mais l'expression du sentiment sera affaiblie. Le pronom ajouté avant le nom auquel il se rapporte, fait sentir combien madame de Sévigné avait l'esprit préoccupé de ces lettres.

Si l'on ne le voyait de ses yeux, dit La Bruyère, pourrait-on jamais s'imaginer l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met entre les homines? [Des biens de fortune, ch. VI, p. 277.) — L'ordre direct n'exprimerait pas l'èlonnement avec la même force.

Voltaire a dit dans VOrphelin de la Chine (act. III, se. III, 47) :

Je n'ai pu de mon ù\s consentir à la mort.

La Harpe prend occasion de ce vers pour nous

INV

donner (|uelques règles sur l'inversion. « Inversion dure et forcée, dit- il, étrangère au génie de notre langue. Ob^erve7. comme primipe général, •lue Vinversion, dont le but est do varier notre versification sans dénaturer les procédés du langage, est naturelle au notre dans le régime direct, et (ju'elle y ié[)ugne dans le régime indirect, (juand il y a concours des deux particules de ei d. Ainsi, l'on dira très-bien :

Je n'ai pu de mon ûls envisager la mort.

mais on aura tort de dire :

Je n'ai pu de mon fils contentir à la mort.

Pourquoi? c'est que l'inversion est en quelque sorte double. Non-seulement vous mettez la particule de avant les mots la mort, qui doivent la régir, mais vous la mettez avant une autre particule qui doit naturellement la précéder, avant d; l'oreille alors est trop déroutée. En voulez-vous la preuve? c'est que vous diriez sans aucun embarras :

A la mort de mon fils je n'ai pu consentir.

Vous n'avez fait ici que metire le régime avant le verbe, ce que notre iwésie permet, mais dans aucun cas vous ne diriez:

De mon fils à la mort, etc.

jiarce que le déplacement des deux particules forme inévitablement une équivoque, ce qui devient sensible, par exemple , dans ce vers de Voltaire :

A peine de la cnurj'entrai dans la carrière.

Il veut dire, à peine j'entrai datis la carrière de la cour. Mais qu'arrive-t-il? c'est (ju'il n'eût ])as construit sa phrase autrement, s'il eût voulu dire que, sortant de la cour, il était entré dans la carrière; et par le dérangement des deux particules, son vers présente en effet ce dernier sens, suivant les principes de notre construction. » [Cours de littérature ?j

L'inversion se nomme aussi hyperbate; le premier mot vient du latin, le second du grec.

Investigateur. Subst. m. Il fait au féminin Investigatrice.

iNVESTiciTioN. Subst. L J.-J. Rousscau a dit dans son discours qui a remporté le prix à fucadéiiiie de Dijon (t. Vil, p. 20.) : Que de dangers, que de fausses routes, dans l'investigation (fesse j'e/ice*.' Investigation, dit Domergue, mot nouveau, que la néologie approuve, parce (ju'il est noble, sonore, dérivé d'une langue polie, et (ju'il exprime une nuance que l'écrivain avait l)csoin de peindre, et iju'il ne pouvait obtenir de recherche. La recherche est l'action de chercher avec curiosité ; {'investigation est l'action de chercher en suivant à la piste, comme l'indiijue le mot latin vestigium d'où investigation est tiré. Or, c'est en suivant à la piste la marche desscienceset celle des savants, à travers les épines et les détours, qu'on est investi de dangers, qu'on rencontre de fausses routes. Les deux idées s'appellent ; l'expression mamiue à l'une d'elles, Rousseau la crée, et la langue oratoire a un mot de plus.

INV

I.NV1NCI31.E. Adj. des lieux genres. On peut le meltre avant son subst. lorsque l'analogie et l'harmonie le permettent : Uii. monarque invincible, cet invincible monarque ; une armée invincible, cette invincible armée; un courage invincible , son invincible courage; un obstacle invincible, cet invincible ùhslacle ; unn opiniâtreté invincible, cette invincible opiniâtreté. — Argument invincible, ignorance invincible. On ne dirait pas m« invincible homme. Voyez Adjectif. — Rollin fait régir a cet adjectif la préposition à : Peuples invincibles au fer et aux armes; et Féraud jiense ([ue ce régime, quoique peu usité, doit être autorisé. Nous sommes d'autant plus de cet avis que Boiieau et Racine, deux des meilleurs modèles dans l'art d'écrire, s'en sont servis :

Mais qui peut t' assurer c^m' invincible au plaisir.

(BoiL., Sat. X, 128.)

Bajazet, à tos soins tôt ou tard plus sensible. Madame, à tant d'attraits n'était pas invincible.

(Rac, Baj., act. V, se. vi, 21.)

[Grammaire des grammaires, p. 2'j8.)

I^vl^cIBLEME^T. Adv. Il ne se met bien qu'après le verbe : // a prouvé invinciblement que...

Inviolable. Adj. des deux genres. On peut le mettre avant son subst., en consultant l'oreille et l'analogie : Une loi inviolable, un serment inviolable, un voeu inviolable. Cet inviolable serment, cet inviolable vœu. Voyez Adjectif.

Inviolablf.ment. Adv. 11 peut se meltre entre l'auxiliaire et le participe : Il a tenu inviolabtement sa promesse. Il a inviolable ment tenu sa promesse. Cette règle est ininolablement suivie.

*Imviolé, Inviolée. Adj. Voyez Intrnuvé.

Invisible. Adj. des deux genres. Il signifie, qui échappe à la vue, ou par sa nature, ou par la petitesse de ses parties, ou par sa distance. Les substances spirituelles sont invisibles. Les particules de l'air sont invisibles. Les corps deviennent invisibles pour nous, à force de s'éloigner. On peut le mettre avant son subst. : Une main invisible, une invisible main ; un ressort invisible, un invisible ressort.

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