‹ Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires de la langue françaiseChapitre 253 sur 453 · L.\Il · texte numérisé non relu

L.\Il

sac est comprimé par l'effet de quelpie passion. Ainsi larmes se dit de cette lymphe, quelle que soil la cause qui la rende visible. On verse des larmes de Joie, do tristesse, d'admiration, de douleur, eic. On a les yeux baignés de larmes, on a les larmes aux ijeu.c. Tous les pleurs sont des larmes, mais toutes les larmes ne sont pas des pleurs. Les larmes ne prennent le nom de pleurs que lorsqu'elles sonl excitées par ijuclque passion violente, par (luelquo blessure profonde du cœur, par un outrage sanglant, ])ar un vif ressentiment, par un désir ardent de vengeance, par un malheur certain et direct. Il n'y a point de pleurs dans le sac lacrymal, il n'y a que des larmes.

Za'ïre, avant de reconnaître son père et son frère, répaiid des larmes : elle en répand lorsque son âme est déchirée par deux sentimcnls opposés, et que son sort est incertain :

Mais, quoique ma fortune ait d'éclat et de charmes.

Je ne puis vous quitter sans répandre des larmes.

(Volt., Zaïre, act. II, se. ii, 23.)

Mes larmes mal[jrc moi me dérobent sa vue.

{Idem, 40.)

Lusignan répand des larmes lorsque, ignorant si ses enfants vivent encore, il cherche des lumières qui puissent l'éclairer sur leur sort .

lil«darae, ayez pitié du plus malheureux père Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère, Qui répand devant vous des larmes que le temps Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants.

{Idem, act. II, se. ni, 52.)

Ne m'abandonne! pas. Dieu qui voyez mes (armes. {Idem, 100.)

Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants. [Idem, 134.)

S'il eût appris la mort de ses enfants, on aurait vu couler ses pleurs.

Zaïre, voulant s'éloigner d'Orosmane, veut aller cacher ses larmes loin de lui. Ses malheurs sont un secret ; elle ne doit parler que de larmes.

... Ah! souffrez que loin de votre vue, Seigneur, j'aille cacher mes Jormes, mes ennuis.

[Idem, ad. III, se. Yl, 55.)

Mais, aux yeux d'Orosmane, ces larmes sonl des pleurs, parce qu'il croit Za'irc en proie à une grande douleur :

Mais pourquoi donc ces pleurs, ces regrets, cette fuite. Celle douleur si sombre en ses regards écrite?

[Idem, act. lU.sc. vu, 9.)

L'esclave qui a remis à Zaïre le billet de Nérestan, n'a vu dans Zaïre que des larmes; il ignore la cause qui les fait couler :

Elle a pâli, tremblé, ses yeux versaient des larmes. [Idem, act. V, se. vi, 4.)

Mais lorsque Orosmane croit son malheur certain, lorsqu'il se croit trahi parcelle qu'il adore, lorsque son cœur est en proie aux passions les plus tumultueuses, ce n'est plus de larmes qu'il s'agit :

Voili les premiers pleurs qui coulent de mes yani. [Idem, act. V, se. VIII, 25.)

LAR

Mais ces pUuri sont cruels et la mort va les suivre, (/d-m, 27.|

Ces plturs Da sang qui va cou.ir sont les avaiit-coureurf.

(Idtm, 28.)

Ou peut remarquer les mêmes différences dans Ifts exemples suivants :

..• Vos yeux do larmei moins trempés, A pleurer vos malheurs étaient accoutumés.

(lUc, Iphig., acl. II, se. I, 13.)

Vos généreuses mains s'emprcssont d'eflacer Les larmet que le ciel me condamne à verser.

(YOLT., llahom. acl., I, se. il. 11.)

... 0 jourr remplir d'alarmei) 0 com'bien les Pran;ai. vum repimdn, <lv larme$. Quand sous la même tombe ils verront réunis Et l'époux et la femme, et la mère et le Cls 1

(Volt., Henr., VII, 415.)

L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes, L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes. {Idem, II, 217.)

lia larmes par avance avaient su le toucher.

(Kac, -Iphig., act. II, se. V, 63.)

De mas larmes au ciel j'offrais le sacriQce.

(lUc, Esth., act. I, se. i, 6i.}

Triste, levant au ciel ses yeui mouillés de larmes. (Rac, Dritan., act. II, se. Il, Ib.)

Il dit, et de ses yeux laisse tomber dsc larmes.

(Delil., Énéid., VI, 956.

yl ces mots, il se mit à répandre un torrent de Virmes. (Monlesciuieu, xiv^ lettre persane.) Il .•^arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. [Idem.)

Exemples de pleurs :

... Quels malheurs, dans ce billet tracés. Vous arrachent, seigneur, les pleurs que vous verseï ? (lUc, Iphig., acl. I, se. i, 35.)

... Celte image cruelle Sera pour moi de plewrs une source étemelle.

(Ric, Phid.., act. V, se. vi, S8.)

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer, Lecieldans tous leurs p/(ura ne m'entend point nommer. (Ràc, Dritan., act. IV, se. m, 57.)

Je verse assex de pleur» pour la mort de mon père. (Cou»., Cin., acl. I, se. iv, 23.)

J'en verse encor des pleurs de douleur et de rage. (Volt., ilahom., acl. IV, se. m, 47.)

Le repentir les suit, délestant leurs fureurs,

Et baisse en soupirant ses yeux mouilles de pUurs.

(Volt., Hcnr., IX, 51.) i

La différence entre joueurs et larmes me semble , tien marquée dans ce vers de Voltaire où Tan- \ erède dit à Argire (act. 111, se. iv, 6) :

... Pardonnez, dans l'étal où tous éles. Si je mêle à vos pleitrs mes larmes indiscrètes. ]

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Nous convenons qu'il y n dans de bons auteurs, et parliculicreiiiciil diiis les poêles, des exemples contraires à la dislinclion que nous avons taché d'établir; mais il sullit que cette distinction se trouve juslilioe par le plus grand iiombie d'exemples, pour ipie nous soyons autorisés à la regarder comme bien fondée. Souvent la gcnc de la mesure ou le besoin de la rime a fait cunfondrc ces deux expressions.

L'Académie ne dit jwint des pleurs de joie, et nous ne croyons pas <iue l'cxeiiqile de A ollaire puisse autoriser à le dire :

Le peuple impatient verse des pUuri de joie.

(Volt., Mér., act. V, se. viu, 5.)

Le héros, à ces mots, verso des pleur» de joie.

[Idem, Henr., VI, .348.)

Le mot pleurs nous semble consacré aux douleurs profondes, au désespoir, à la fureur, à la rage. Bossuel a employé cette expression dans toute l'énergie et l'étendue de sa signification, lorsqu'il a dit, en parlant de l'enier, c'es-l là que règne un pleur éteinel. Pleur n'a point de singulier; mais qui pourrait, sous ce petit prétexte grammatical, condamner celte énergique expression?— « L Académie, en 4835, adinct le mot au singulier dans le siyle élevé , et donne pour exemple la phrase de Bossuct. Nous ferons observer (jue dans ce cas le mol change d'acception; pleur alors signifie l'action de pleurer ou l'état de ceux qui pleurent; il répond au phratus des Latins. » (A. Lemaire, Grammaire des Grammaires, p. 122->.)

Doincrgue explique autrement la différence entre larmes ci pleurs. « (l'est, dit-il, que larmes offre à l'esprit une idée dislribulive, et pleurs une idée collective. On dit une larme, deus lorgnes; on ne peut pas dire u/t pleur, deux pleurs; on ne compte pas les pleurs comme les larmes.

Il Les larmes peuvent être dans l'œil ou hors de l'œil; les pleurs, c'esl-à-dirc les larmes réunies, sont nécessairement hors de l'œil. On dit, il. l'en conjure les larmes aux yeu.v, des birmes roulent dans ses yeux; on ne dirait pas, il l'en conjure les pleurs aux yeux ; des pleurs roulent dans ses yeux; la réunion n'a pas encore pu s'opérer; ce sont de simples gouttes, ce sont des larmes. Il est si vrai que c'est de l'idée unique de goutte qu'il faut tirer la signification de larmes, qu'on dit une larme de vin, pour une goutte de vin. »

Nous accordons à Uomergue sa goutte pour e.xpli(iuer \cslurmes; mais nous ne saurions convenir avec lui que pleins signifie une réunion, une collection de larmes. En elTcI, les pleurs coulent ; ils se succèdent, ils ne se réunissent nulle part, et si l'assertion de Domergue était vraie, on ne pourrait guère se servir du mol pleurs (lu'après avoir réuni les larmes dans (luelque petit vase.

On ne dirait pas, il Ven conjure les pleurs aux yeux, parce que le \Xio\. pleurs étant consacré a l'idée d'une blessure profonde de l'àme, ou d'une passion violente, ne peut point convenir aux prières, qui n'eniporlent pas cette idée, cl c'est parla même raison (pi'on ne dit point, avoir les pleurs aux yeux, ni un pleur de vin.

D'aiirés son principe, Domergue condamne ce vers d'Orosmane {Zaïre, act. V, se. viii, 25) :

Voilà les premiers pleurs qui coulent de mes yeux.

Voltaire, dit-il, lorsqu'il peint Orosmane, non pas

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