‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la renaissance (volume 2)Chapitre 119 sur 165 · PRIX ['W TOURNOI · texte numérisé non relu

PRIX ['W TOURNOI

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donnait à ce choc une puissance telle, que si la lance ne glissait point sur l'armure du cavalier, il fallait, ou qu'elle se rompît, ou que le cavalier fût renversé. Pour parer au danger de ce genre (^^. combat, on adopta vers le commencement du xiv* siècle certaines parties d'armures spéciales.

Chaque jouteur courait sur son adversaire, ayant la barrière à sa gauche et le bras gauche bien couvert de l'écu. Il obliquait ainsi un peu le bois de la lance vers sa gauche, à côté de la tête du ciiv. 1, de manière à frapper son adversaire en plein écu, normalement, afin que le fer de l'arme ne déviât pas de sa direction.

Le fer de la lance de joute élait émoussé, afin de ne point pénétrer

les écus et hauberts; on lui donnait alors le nom de roc ou rochet. Sa forme, jusqu'au milieu du xiv'' siècle, était celle que présente la figure 1. Depuis lors, jusque vers la fin du xV siècle, il fut divisé

en trois ou quatre mamelons (fig. 2). il ne semble pas que les jouteurs aient été revêtus d'armes défensives spéciales pendant le xiir siècle : on joutait avec le harnais de guerre (fig. 3) * ; seulement

« Manuscr. Bibliolh. impér., Godefroi de Bouillon (français, dernières années du xm« siècle).

le cavalier ramenait les ailelles des épaules en avant *. Le roman du Chastelain de Couct/, qui date des premières années du xiii' siècle, nous donne une description curieuse d'une joute.

Le sire de Coucy, épris, comme on le sait, de la dame de Fayel, rinvite à paraître à une joute qui se doit donner entre la Fère et

< Voyez, dans lu partie des âhmes, le mol Ailette.

Yandeuil ; il la supplie, pour paraître à cette fête, de lui octroyer une manche :

a Ridée as las, large dessous,

a Qu'en mon destre bras porteroie ;

« Espoir que plus preus en seroie ^. »

C'était en effet un honneur de se présenter aux joutes avec un de ces larges morceaux d'étoffes brodées attaché au bras droit. Nous verrons tout à l'heure deux jouteurs ainsi affublés de manches.

La dame de Fayel accorde au sire de Goucy la faveur qu'il réclame. La joute est flxée à un lundi. Un grand* nombre de seigneurs et de dames s'y rendent :

« De tous lès venoit li bernois,

« De Poitevins et de François,

« De Normans et de Bourgoingnous,

« De Loberains et de Bretons^

« Et yenoient li Gorbiais

0 Àveuques cilz de Vemandais '^. »

Et le comte de Soissons, le duc de Limbourg, le comte Philippe de Namur, avec nombre de chevaliers du Hainaut, etc. Tous, arrivés le dimanche, prennent leurs logements àVandeuil, et le comte de Namur donne un banquet auquel il invite tous les gentilshommes et les dames venus pour la joute.

Le lundi de grand matin, les hérauts vont criant devant les hôtels que les jouteurs aient à s'apprêter. Alors, de tous côtés, sortent valets, écuyers; les chevaux sont couverts de leurs harnais. Au mouvement, au bruit de la foule se mêle le son des trompettes. Les jouteurs vont entendre la messe, puis les dames s'empressent de se rendre aux tribunes préparées pour les recevoir. D'après le roman, qui ne parait pas avoir été composé postérieurement à 1230, il ne semble pas qu'une barrière fût disposée suivant le grand axe de la lice, pour séparer les jouteurs, puisque dans deux des épisodes de ces combats singuliers à la lance, il est dit que les chevaux se froissent* ; ce qui n'était pas possible lorsqu'une barrière de planches jointives séparait les destriers. Les jouteurs se frappent si rudement de leurs lances, que leurs écus sont brisés, leurs heaumes

1 U Roumansdou ckastelatn de Coucy, vers 70d. * Vers 884 et suiv.

5 Ver» 1688 et 1743.

enlevés, et que tous deux souvent sont renversés avec leurs chevaux. Lorsque les combattants ne sont point blessés, ils retournent à leurs « rens » , c'est-à-dire aux deux extrémités de la lice. Là ils remontent d'autres chevaux, remplacent les pièces d'armures brisées et reprennent d'autres lances, pour fournir une nouvelle course; cela jusqu'à trois reprises, si possible est.

Les plus beaux coups consistaient à rompre les deux lances sans quitter les arçons :

« Les chevaus radement brocierent <

« Et si roidement s'aquointierent,

« Qu'it ont fait les lances froer ^

« Et lor escus esquarteler.

« Li chevalier, bras estendus,

«c Escus Iroés, estriers perdus,

« Passèrent oultre sans atendre

« Quanque chevaus lor pevent rendre '.

« Geste jouste fu moult loée

« De ceulz qui Forent esgardée *,

Le texte donne quelques renseignements précieux sur l'habillement des Jouteurs. Les heaumes sont garnis de « barbières », c'està-dire de bavières, ou plutôt de ventailles *. La vue est appelée « lumière ». Le corps est vêtu du c bourel », c'est-à-dire sous la maille, d'un gambeson de grosse étoffe rembourrée. Il est question de « glioires deslachiés ». Ceci est plus difficile à expliquer; glio veut dire flexible. Est-il ici question de parties de l'armure ou du harnais ?

Les hommes d'armes n'avaient point encore de plates posées sur la maille ; le mot de € glioires » ne peut donc s'entendre comme pièces d'acier appartenant à l'armure du cavalier. Les glioires paraissent, d'après le texte, dépendre plutôt de la selle. Or, on remarquera sur les figures 5 et 7 qui représentent des jouteurs d'une époque plus récente, que, pour plus de sûreté, la sous-ventrière est attachée derrière les mollets du cavalier, par-dessus les quartiers de la selle, et est maintenue par des lames d'acier jumelles dentelées, qu'il était, par conséquent, impossible de couper pour faire tourner la selle et jeter bas le cavalier. Les gljoires pourraient bien être ces

* « Éperonnèrent » .

''^ « Briser ».

3 « Jusqu'à ce que leurs chevaux aient fourni leur course ».

< Vers 1183 et suiv.

^ l^ièce de fer qui garantissait le cou et le bus du visage jusqu'à lu hauteur des ^eux.

lames flexibles relenantia sous-ventrière. Toutefois nous ne donnons cette explication que sous toute réserve. Un autre passage parle du fautre :

« Chacuns a mis lance sour fautre *. »

Or, le fautre était, au xiv* siècle et plus lard, un support de fer attaché au corselet, qui servait à maintenir la lance en arrêt. Mais les hommes d'armes n'avaient point alors de corselet d'acier; ils étaient vêtus du gambeson et de la cotte de mailles, quelquefois avec cotte d'armes par-dessus. Le fautre ne pouvait être fixé à la cotte de mailles, il fallait qu'il fût maintenu autour de l'épaule droite. Nous avons l'occasion de discuter ce point dans la partie des Armes *.

L'auteur du roman parle de la contenance du sire de Coucy. Il se tenait, dit-il, droit comme flèche sur ses étriers longs, monlé sur un jeune cheval pie. A son bras droit était attachée la manche plissée et déliée, richement brodée d'orfrois '.

Les joutes à la lance, plus dangereuses encore que les tournois, firent adopter de bonne heure un genre d'équipement particulier. On renforça les heaumes, que les jouteurs frappaient lorsque la lance glissait de bas en haut sur l'écu, et qui devaient résister à un choc terrible; on les attacha solidement au corselet d'acier par devant et par derrière. On donna aux écus une forme spéciale pour diviser les chocs à droite et à gauche; on renforça le bras droit de pièces d'armures solides. On éleva beaucoup l'arçon de la selle, et on raccompagna d'un hourd comme pour les tournois, afin de garantir les cuisses et les genoux. La figure 3, qui montre un jouteur de 1300 environ, ne présente point encore ces surcroîts de défenses. Ce cavalier est armé ainsi qu'on l'était pour la bataille. Mais dans une charge bien des coups de lance étaient perdus, tandis que dans une joute tous portaient; et quoiqu'il fût interdit aux jouteurs de viser ailleurs que sur l'écu ou la bavière, si le coup venait à glisser, il pouvait, en rencontrant quelque défaut de l'armure, tuer son homme. On s'occupa donc de garantir entièrement le torse du cavalier. Il fallait éviter surtout que le rochet ne trouvât quelque point saillant, quelque défaut qui pût l'empêcher de glisser. L'armure des cavaliers de la fin du xiii" siècle couvrait bien le corps, mais l'écu, incliné vers le bas du heaume, faisait glisser le rochet

' Vers 4242.

2 II est queslion du fnuire dans des écrits antérieurs au roman dii Châtelain rie Coucy. On a dit depuis, faucre.

' Vers 1275 et suiv.

de la lance de bas en haut, et le fer, rencontrant le heaume, Tenlevait souvent :

u Et li chastelains le feri

<i Si grant cop que tout reverser

« Le flst, et son elme yoler

« Hors de sa teste roidement *. »

Si l'on examine avec attention Thabillement de guen^e du chevalier vers la fin du xiii* siècle *, on voit qu'on avait cherché à garantir l'homme d'armes principalement contre les coups de taille et de masse d'armes. L'ensemble de l'armure présente un cône, de telle sorte que les coups portés de haut en bas glissaient du heaume sur les ailettes et sur l'écu, des ailettes sur les garde-bras, et se perdaient. Mais cette forme conique n'avait plus de raison d'être lorsqu'il s'agissait seulement de préserver le cavaUer des coups de lance. Alors il y avait avantage à faire glisser le fer latéralement. Cependant les jouteurs paraissent, avant tout, s'être préoccupés des. dispositions particulières à donner à la selle de joute. Ils prétendirent opposer aux coups de lance déviés des garde-corps et garde-cuisses, puis donner à la selle une forme telle que le cavalier ne pût être désarçonné. Sur les lièges de l'arçon de devant on éleva des bâtes qui masquaient complètement le ventre du jouteur. A cette bâte s'attachait un collier hourdé, c'est-à-dire fait d'osier, recouvert de toile rembourrée, puis d'une peau peinte. C'était un hourd dans le genre de ceux adoptés plus tard dans les tournois. La figure & ' montre ce genre de selle. Avant cette époque, vers le milieu du xiv'' siècle, on inventa même des selles de joute complètement fermées (fig. A bis) *, et dans lesquelles le cavalier était pris comme dans une boite. Les deux bandes qui réunissaient la bâte de devant à la bâte de derrière étaient à charnières et bouclées en avant du troussequin. La bâte de devant formait hourd avec garde-cuisses verticaux. Dans cet exemple, le hourd et les quartiers de la selle sont couverts de cuir peint en bleu. Le jouteur est vêtu sur l'armure d'une cotte d'armes juste, faite d'une étoffe rouge. Le voile qui couvre le timbre est bleu. C'est un heaume qui protège la tête. Dans l'exemple (fig. â), un peu postérieur à celui-ci, le jouteur a le chef

• Li Romans don chastelain de Coucy, vers 1374. ' Vuyez^ dans la partie des Armes^ le mot ARMrRE.

' Manuscr. Biblioth. impér., le Miroir historial ^ français (seconde moitié du XI V siècle).

* Manuscr. Biblioth. impér., le Livre du roy Modus et de la iHtyne Bnrio, Trançais (milieu du xiv* siècle).

couvert du bacinet avec vue très-saillante et pouvant se relever de quelques doigts. Un camail de mailles est attaché à ce bacinet et couvre entièrement les épaules. Les bras ne sont garantis que par la cotte de mailles, qui couvre également tout le corps jusqu'au haut

des cuisses. Par-dessus est posée une cotle d'armes de peau, rembourrée fortement sur la poitrine. L'écu est très-large, très-recourbé, revêtu de bosses de métal. Il couvre tout le torse depuis le bois de la lance jusqu'au [delà de l'épaule gauche. Les jambes sont armées comme pour le combat. Le troussequin de la selle est de fer, trèshaut, enveloppe les reins, et permet au cavalier, quand il couche le

bois, de s'arc-bouler fortement en se dressant sur ses élriers. I^ hoiird de cuir rembourré couvre le ventre et les cuisses. Le cheval est housse d'étoffe, avec frontal et œillères d'acier. C'était encore lii un habillement qui n'était pas franchement disposé pour la joute. Le mézail du bacinel donnait prise au rochet et pouvait être enlevé.

Il était inutile de donner au timbre de ce bacinet une forme pointue. Le bras droit n'était garanti que par la rondelle de la lance, et l'épaule restait découverte. Cependant nous voyons qu'à cette époque, des jouteurs étaient habillés d'une façon beaucoup mieux entendue. Il existe au musée d'artillerie de Paris une targe de cuir peinte d'un très-grand intérêt *. Sur la face externe est représentée une joute, sans barrière, suivant l'usage français. Deux cavaliers

i Cette targc date de la seconde moitié du xiv" siècle.

sont lancés à fond de train l'un contre l'autre, la lance en arrêt (lig. 5). L'habillement de tête consiste en une salade plate à section

horizontale circulaire, d'un seul morceau, avec vue. L'écu, concave, li-és-recourbc, est échancré par le haut pour laisser passer le bois

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de la lance. L'échancrure est masquée par la rondelle. L'un des cavaliers est vêtu d'une cotte d'armes rembourrée, l'autre d'une cotte de mailles avec braconnière d'acier. Les jambes ne sont préservées que par des genouillères et des grèves simples. Des manches, ou plutôt de larges lès d'étoffe sont attachés aux épaules des jouteurs et flottent au vent. A l'aide de renseignements pris sur des vignettes de manuscrits de cette époque et sur des pièces d'armures, nous allons essayer de compléter et d'expliquer cette curieuse peinture.

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