‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la renaissance (volume 2)Chapitre 124 sur 165 · II · texte numérisé non relu

II

sont armés de Vépieu, consistant en un bâton de quatre à cinq pieds, avec renfort au-dessous du fer, forgé en forme de fouille de sauge. Sur le linteau de la porte principale de l'abbaye de Vézelay sont leprésentés des personnages apportant les produits de la pèche et de la chasse. Des veneurs sont armés d'épieux dont le fer est façonné ainsi que l'indique la figure 2. Dans les bas-reliefs de l'antiquité gallo-romaine, qui représentent des chasses, les veneurs sont généralement tête nue. Les jambières étaient évidemment destinées, que les veneurs fussent à pied ou à cheval, à les préserver contre l'atteinte des broussailles ou le froissement des troncs d'arbres.

Des vignettes du xm' siècle nous montrent des seigneurs chassant à courre, dont le vêtement ne présente aucune particularité remarquable, sinon que le camail est garni d'un capuchon et que la corne est suspendue à leur côté.

Le plus ancien des traités écrits sur la chasse en français, est le Livre du roy Modus et de la royne Racio. L'auteur inconnu de ce traité vivait au commencement du xiv' siècle. Les détails étendus qu'il donne sur les différents genres de chasses prouvent que, depuis celte époque, les règles et usages touchant la matière n'ont pas été modifiés, ou plutôt qu'on n'a fait autre chose, depuis lors, que de se conformer à ces usages et lois.

Malheureusement le Livre du roy Modus ne nous dit rien des vêtements adoptés par les chasseurs de son temps. En revanche, il donne la manière de prendre à force^ c'esl-à-dire de forcer ce qu'il appelle les cinq bestes rouges^ qui sont : les cerfs, les biches, le daim, le chevreuil et le lièvre ; de forcer les cinq bestes noires y qui sont : le sanglier, la truie, le loup, le renard et la loutre. Après quoi il donne les méthodes à employer pour prendre au filet à buissonner: les cerfs, les biches et chevreuils, les bêles noires, telles que le loup et le sanglier; au filet ou à la haie, les renards et les lièvres. L'auteur décrit les arcs de chasse, et ce chapitre est d'un grand intérêt. Il dit que la corde doit être faite de soie verte (écrue), pour trois raisons. La première, que la soie est plus forte que nulle autre matière; la seconde, qu'elle est si « singlant, qu'elle envoyé (( une sayette (flèche) ou bougon plus loing » . La troisième, qu'elle permet de faire la corde aussi c jçresle comme on veult ». Il recommande à l'archer : 1"* De poser sa flèche de façon que les pennons portent aplat contre l'arc, car, si un des pennons vient à frotter le bois en partant, le projectile dévie ; 2° de c traire à trois dois, el « doit-on tenir la coche de la sayelte entre le doit qui est emprez « le paulz (le pouce), et l'autre doit d'emprez » ; 8"" de veiller à ce

que, si le fer est léger, les pennons soient courts et peu saillants ; s'il est lourd, les pennons soient plus hauts et plus longs ; 4° de faire en sorte que c le barbel » (les ailes) du fer soit dans la direction de Tencoche de la flèche ; 5* de donner à la flèche dix « poignes j) (CjSO) de long c depuis la coche de la sayette jusques aux harbeaux « du fer d'icelle ; 6° de donner à l'arc en droite mesure, entre € la coche du bout d'en haut jusques à celle du bout en bas, vingt € deux poignes estroitement » (au moins l'",76) ; T'* de tendre l'arc en laissant, de flèche, entre la corde et le bois, c plaine paume, « et deux dois eschardement > (au moins (0",'16).

Pour tirer, l'archer tient l'arc devant son visage, la main droite à la corde, les épaules serrées ; il allonge ses bras ensemble doucement ; son arc doit être si aisé et si doux, qu'il puisse, une fois bandé, le tenir longuement et viser en suivant la béte. Le fer de la flèche touchera le bois, et la corde sera tirée droit à l'oreille droite. Avant de lâcher la corde, l'archer essaye sa main, c'est-à-dire qu'il fait aller et venir une ou deux fois le fût de la flèche le long de l'arc, pour bien assurer la direction.

Il n'est pas question de l'arbalète dans le Livre du roy Modxis, Cette arme ne paraît avoir été adoptée par les chasseurs que plus tard, vers la seconde moitié du xiv* siècle. Les genlilshommes qui chassaient à courre la bêle noire pendant la période carlovingienne, et jusqu'au xiir siècle, portaient l'épieu, l'épée et le cor. Il existe un beau récit d'une chasse au sanglier dans le Roman de Garin le Loherain *. Ce récit est pour nous d'un grand intérêt; il nous fait connailre bon nombre d'usages de chasse et l'importance que la noblesse attachait alors à ce privilège.

Les gentilshommes partent de bon matin, vêtus de la cotte de chasse, chaussés de houseaux avec éperons d'or, le cor pendu au cou, l'épieu au poing, accompagnés d'une meule de dix chiens :

« Or va li dus ' en la forest chascier ; «t Li chien avant M prinrent à noisier, (f Quant il commencent ces raimes à brisier, « Treuvent les routes dou pors qui a fumé 3. « Li dus demande Brochart son liemier, « Par devant lui li amaine uns brenier *. »

> U Romans de Garin le Loherain (fln du xu° siècle), troisième chanson. 2 Bè^es de Belin.

5 Les traces du sanglier qui a vermilié, c'est-à-dire qui a remué la trrrp pour en tirer des racines et des vers.

< Valet de chiens.

Le duc ie caresse, lui passe la main sur les côles et les oreilles « por mieus encouragier ». Le limier fait la trace et conduit les chasseurs près d'une source entre des troncs de chênes déracinés :

« Là se gisoit (le sanglier) par son cors rerrodier. »

Quand la bête entend les chiens, elle se dresse, sort de sa bauge, tourne autour et découd le limier d'un coup de boutoir. Le duc Bègues, qui pour 1000 marcs d'or n'eut pas voulu perdre son chien, s'avance l'épieu levé; mais le sanglier ne l'attend pas et fuit. Plus de dix chevaliers descendent de cheval pour mesurer les ongles de ses pieds :

« Dist ru us à Tautre : « — Véez quel aversier ' « Jamais par autre n'ert cis sangles changiés ; « Fors a les dens de la goule plain pié^. » « Il remontent ens aus auferans destriers, « Les cors as bouches por le porc achascier. n

La hôte se dirige sur Gaudimont; c'est le fourré où elle fut nourrie :

« Là but de riave et se coucha en mi. »

Mais la meute ne lui laisse pas de répit. Alors le sanglier sort du bois, et court en plaine quinze grandes lieues droit devant lui, sans retours. Les veneurs perdent la trace, la plupart ne peuvent suivre. Vers la neuvième heure du jour, « à ploviner se prist * ». Chacun s'en retourne à Valenciennes. Le duc seul poursuit la bête. Il prend dans son manteau deux de ses chiens, afin de les avoir frais, et les met à terre dans un taillis où le sanglier s'est enfin arrêté. Les chiens le harcèlent; lamente, attirée par leurs cris, entoure la bête noire acculée :

a Li pors les voit, s*a ios sorcis levés,

« Les iex roelle, si rebiffe du nés,

(( Fet une hure, si s*est vers eus tornés ;

« Trestous les a octs et afolés.

» Bègues le voit à pou n*est forcenés ;

« Moult durement escria le sanglé :

> « Quel démon ».

2 « Les dents lui sortent de la bouche d*un bon pied de long » .

^ « Tomber de la pluie One ».

— Mi — [ CHASSE ]

« — Hé, fis de truie, com tu mas hui pené !

« Et de mes hommes m*as-tu bien deseuré !

(f I^s ! je ne sai quel part il sunt torné. »

« Li dus Tesciie, li pors l'a escouté,

(( Les iex roelle^ si a froncié du nés,

a Plus lest li vient que quarriaus enpannés.

« Bègues l'attent que l'a petit douté,

« En droit le cuer li a l'espic branlé,

« Outre le dos li a le fer passé.

« Hors de la plaie ist dou sanc a piaulé,

u Et li troi chien en lapèrent assés^

« Tant que il sunt de lor soif respassés.

« De lez le porc se cuichent lez à lez. »

Mais la nuit se fait : le duc ne voit à l'entour ni bourg, ni cité, ni château, ni village, ni âme qui vive ; près de lui seulement son cheval Baucent qui Ta porté. A la façon des héros d'Homère, il lui adresse la parole : a Baucent s, lui dit-il, a je te dois bien aimer, de f mainte fatigue tu as préservé mon corps ; si j'avais de l'avoine ou du « blé, je t'en donnerais volontiers. iSi je trouve un gîte, tu seras bien < traité. » Le duc s'assied, prend son cor et en sonne à deux reprises pour appeler son monde. Mais, dit le poêle : « A quoi penses-tu, € duc? cela ne vaut rien. Ceux que tu appelles, jamais ne les reverf ras. > Il allume du feu ^ Le garde forestier entend le son du cor; il voit de loin le duc Bègues, mais n'ose approcher. Il le voit en si bel arroi! chaussé d'éperons d'or lin, le cor â neuf viroles d'or à son cou; entre ses mains un bel épieu, devant lui son destrier qui hennit et frappe la terre du pied ! Il court tout droit au château du comte Froment pour le prévenir. Celui-ci est à table; le garde ne le peut approcher, mais il s'adresse au sénéchal, et lui conte ce qu'il a vu au bois. € S'il vous plaît, sire », lui dit-il, « donnez-moi de bons comf pagnons; messire aura le cor d'ivoire et vous le destrier. » — « Si € tu fais cette besogne » , reprend le sénéchal, « tu n'y perdras rien ! » 11 lui donne six de ses hommes : « Allez avec ce forestier » , leur dit-il, f et si vous trouvez un homme cjui ail forfait de rien, tuez-le, je € vous le commande, et réponds de tout. »

Le duc était toujours assis sous un tremble, un de ses pieds sur le sanglier ; d'autre part les chiens.

c Par mon chef», dit l'un des compagnons, c c'est un de ces larc rons coutumiers de sangliers prendre et de chasser en forêt ; s'il c nous échappe, nous sommes bien sots. » Ils l'entourent :

1 B Prenl «on fusil (briqm-t), s'r le feu nliimi'. »

« Es- tu venerres i, qui desor le tronc siés? M De porc ocire qui te donna confié ? « La forest est à quinze parsonniers - ; « N'i chasse nus se il n'a d*au8 congié. (( La signorîo en est Froroont le viel, « Esta tous cois, nous t*irons mes loier (( Tout droit à Lens le remenrons arrier. »

« Seigneurs > , répond Bègues, « excusez-moi par Dieu ; trailez-nioi « lionorablemcnL, car je suis chevalier. Si j'ai forfait envers Fromonl « le viel, je lui en ferai droit de plein gré. Le duc Garin répondra a de moi; le roi de France est moniils et Auberi mon neveu. > Puis après une pause : « Mais je serais un homme sans cœur si je me a rendais à sept pautonniers ; avant que je meure, je vendrai cher ma a vie... Ce matin, quand j'ai attaqué ce sanglier, j'avais avec moi « trente-six chevaliers, maîtres veneurs, sages et habiles. Un est pas « un parmi eux qui ne tienne fief de moi, ou bourg, ou ville, ou « donjon. Il est arrivé ce qui n'arriva jamais : cette bête nous a fait « courir quinze lieues, b — a Bah ! » dit l'un des compagnons, c il « cherche à s'excuser ! Allez avant, mes amis ! couplez les chiens « pour les maintenir. »

Le forestier s'approche du duc et veut prendre son cor. D'un coup (le poin«: Bègues l'étend mort à ses pieds.

V Puis li a dit : — Moult feiles que fol ; « A col de conte ne penrez jamais cor. »

Voyant cela, le plus hardi de la bande encourage ses compagnons : « S'il nous échappe , nous serons honnis , le comte Fromont ne « nous voudra voir, et nous n'oserons jamais retourner à Lens. » Tous assaillent le duc. Celui-ci en tue trois à coups d'épieu ; les autres ne veulent plus en tâter et se sauvent. Mais dans le bois ils rencontrent un sergent à pied, parent du forestier.

(( Arc d'aubour porte et sajetes d'acier. »

« Viens », lui disent-ils, « ton oncle est mort, un brenier ' l'a tué « devant nous. Pense à le venger ! » Courroucé, le sergent se dirige vers Bègues :

* Veneur.

2 Coposscsseurs.

3 Un valel.

« Met en la corde un ^ranl quarrcl d'acier, « le conte avise et maintenant le fiert. « De la sajcte li mist el cors plain pié, <c La maistre veine del cuer li a tranchié. « Li quens s'abaisse et sa vertu li chiet ; <c Fors de ses poins li chaï son espié. »

Les trois manants se ruenl sur le corps du duc pour Tacliever ; ils le dépouillent, emmènent le cheval et placent le sanglier sur un roussin ; mais les chiens ne veulent les suivre :

« Seul ont Begon en la foret laissié ;

« Et jouste li revindrent li troi chien,

« Ilulent et braient com fuissent ennigié. »

La suite du récit est remarquablement belle ; mais ce serait sortir de notre sujet de l'analyser. Nous n'ajouterons qu'un trait. Lorsqu'on apporte le corps du duc Bègues dans le palais de Fromont, on le couche sur la table à manger; les trois chiens n'ont pas voulu quitter les restes de leur maître, ils hurlent autour de ce corps et lèchent ses plaies. Tous les gens du château sont là, qui , en voyant ce beau visage , ne peuvent croire que le mort ne soit de noble lignage :

n Gentis bons fu, moult Tamoient si chien ! »

Plusieurs faits intéressants ressortent de la lecture de ce poëme. Indépendamment des détails concernant la chasse, on voit que les bois étaient soigneusement gardés, et ce qu'on appelle le braconnage aujourd'hui rigoureusement puni ; que ces droits de chasse pouvaient appartenir à plusieurs gentilshommes dans une môme forêt ; qu'indépendamment des forestiers, des archers à pied étaient préposés à la garde des chasses.

Les monuments figurés ne donnent pas aux chasseurs des vêtements spéciaux avant le xiV siècle. Il faut arriver à cette date pour trouver des documents certains à cet égard. Le plus beau spécimen en ce genre est le Livre de chasse de Gaston Phœbus*. Ce manuscrit, enrichi de charmantes miniatures, donne sur l'art de la vénerie des détails précieux, aussi bien que sur les usages et vêtements

* Biblioth nationale, français, Des deduiz de la chasse des bestcs sauvaif/es et des otf seaux de proye. Gaston, comte de Foix^ surnommé Pbœbus, à cause de sa blonde chevelure, était né en 1331 et mourut en 1391. Le manuscrit dont il est ici question appartient aux dernières années du lègiic de Charles V.

des veneurs à cette époque. La figure 3 monlre un veneur à cheval. 11 est velu de chausses collantes bleues, avec souHers de cuir. La cotle de dessous, à manches justes, est également bleue. Par dessus,

le cliasseur a endossé rescofllc de drap pourpre ', serrée à la taille par une ceinture noire à laquelle pend une escarcelle noir et -or. Un chaperon recouvre les épaules et est de même couleur que rescoflle. La pointe du chaperon est pincée dans la ceinture, afin

ï Vovez c« mol dans la partie des VÉTtMKNTh.

qu'elle ne puisse s'embarrasser dans les branches d'arbres. Sur le cou est un collet de fourrure noire, et sur la tête un bonnet vert, en manière de petit chaperon. Toute la cMirie de la selle Qst noire, les harnais rouge et or. De longs chasse-moaches barbelés pendent à la croupière et sont retenus par des bossettes dorées. L'extrémité de la croupière enveloppe la racine de la queue. Les souliers du cavalier sont ronds au bout, et renforcés sur ce point pour éviter les froissements du pied contre les arbres.

L'escoffle était habituellement fourrée de peau de loutre. S'il pleuvait, le veneur pouvait, à la place du bonnet, mettre le chaperon : il se trouvait ainsi parfaitement couvert, ne laissant à l'air que son visage. Ce cavalier n'a pas sa corne pendue à son côté ; il dirige les varlels de limiers pour trouver la piste. Voici, figure 4, un de ces varlels de limiers *. Il est complètement vêtu de vert,

1 u Cy après devise comment on doil mener en qiieste son varlel pour aprendre « à coj^noistre le grant cerf par le pié. »

[ CIIASSK ] — 418 —

sauf les guêtres-botles, qui sont faites de cuir fauve et lacées de l'orteil au gras de la jambe en passant sur le cou-de-picd. La guige, à laquelle son cor est appendu, est noire avec clous d'argent. La tête est couverte du chaperon, dont la queue forme turban pour ne pas s'accrocher dans les broussailles. Les varlets de limiei*s, devant

chercher les traces, étaient vêtus do vert, alin de mieux se dissimuler à la vue des grandes bêtes en passant dans les fourrés. La figure 5 montre un varlet de chiens. Il est de même vêtu de vert, porte des brodequins et une ceinture basse avec escarcelle garnie de son couteau \ le cor suspendu à la guige de cuir noir.

Le veneur (iîg. 6) est à cheval ; il a en fourme le chaperon, dont la queue forme turban. Il est, comme le précédent, vêtu de Tescoffle à manches très-amples : il fait le bois ; son vêtement est complètement vert, sauf les bottes, qui sont noires. Les harnais des montures

1 (( Cy devibc cuiuinenl un doit mener les chiens à faire lu suyie. »

rie ces veneui^ à cheval sont f>arnis de longues lanières tombantes, afin d'éloigner les mouches, si nombreuses sous les futaies.

L'escoflle du veneur (fig. G) est fendue latéralement, devant et derrière, pour ne point gêner le cavalier; elle est serrée à la taille par une ceinture de cuir. Los manches, doublées de fourrure de

loutre, peuvent couvrir les mains en temps de pluie. Ce veneur guide les varlets qui font le bois ; il n'a pas de corne, et porte un bâton qui lui sert à écarter les branches dans les fourrés; ses mains sont gantées. Alors l'arbalète était employée pour tirer les bêtes noires^ c'est-à-dire les sangliers et les loups. Cette arbalète ne différait pas des arbalètes de guerre, si ce n'est qu'elles étaient plus légères*. Pour la bander, le chasseur portait un crochet suspendu

1 Voyex, dans la partie.des Armes, le mot Arbalète.

à une ceinturo basse à laquelle était attachée la trousse contenant les carreaux ou viretons, et une épée (iig. 7). Cette épée n'était pas inutile, si la bête, blessée seulement, venait sur le chasseur.

Notre figure montre l'arbalétrier tirant *. Il est vêtu d'une surcotte à manches larges serrées aux poignets, bombée sur la poitrine, suivant la mode du temps, et serrée à la taille. A la hauleur des

hanches est une seconde ceinture faite de cuir piqué, qui retient sur la cuisse droite la trousse contenant les carreaux, sur la cuisse gauche une épée longue, et devant, un bout de cuir auquel est solidement fixé par une bielle un long crochet de fer. Lorsque le chasseur voulait bander son arbalète (fig. 8), il passait un pied dans l'étrier de fer fixé à l'extrémité de l'arme, ayant retourné celle-ci, la noix de son côté. Il passait la corde de l'arc d'acier dans le crochet suspendu à sa ceinture, en le maintenant de la main droite; puis, allongeant la jambe engagée dans l'étrier et redressant le corps,

1 Le Livre de chasse de Gaston Phœbus, manuscr. Riblioth. jiationale, fin duxiv« siècle.

il amenait la corde sur l'arrêt de la noix. La trousse aux carreaux se composait d'une boîte carrée ou cylindrique de cuir bouilli et sans fond. Une peau souple percée de trous fermait seulement le dessus de cette enveloppe. Les fers des carreaux de cbasse étant barbelés, on les entrait par-dessous, les pennes en bas, libres. La barbelure de ces fers les empêcbait de tomber en repassant par les

mêmes trous. Le chasseur prenait donc chaque carreau par son fer; les pennes, flexibles, passaient par les trous sans se froisser. La figure 8 montre le chasseur à Tarbaléte vêtu de Tescoffle par-dessus la cotte. Les manches très-larges de ce vêtement de dessus sont doublées de peau de loutre. Elles pouvaient être retroussées complètement sur répaule, afin de ne pas gêner les mouvements du bras. Si le temps était mauvais, ces manches enveloppaient entièrement

f CHASSE ] — 422 —

les bras et môme les mains. Pour marcher dans le bois, le chasseur fixait rexlrémité du crochet dans la ceinture. Quelquefois la trousse aux carreaux était munie d'un morceau de peau qui pcrnïcttait de couvrir les fers.

La figure 9 donne un de ces carreaux d'arbalète de chasse ' muni de deux pennes seulement, tandis que les flèches d'archer en possédaient trois. Les rlrasseurs a rarl3alèto se servaient aussi

(jiiM

de carreaux terminés par un fer en forme de croissant, alin de couper les jarrets des bêtes et de les pouvoir prendre vivantes. On chassait la bête noire avec Tarbalète aussi bien à pied qu'à cheval, et, dans ce dernier cas, la corde de l'arc était bandée au moyen du pied^de-biche '.

Pour tirer le lièvre, les carreaux d'arbalète étaient terminés par un cylindre de bois ferré (fig. 9 bis). Ainsi le chasseur étourdissaîl l'animal sans gâter sa fourrure et sans répandre son sang. On considérait ce gibier comme d'autant meilleur qu'il n'était pas saigné.

Tous les veneurs représentés dans le manuscrit de Gaston Phœbus sont vêtus à peu près de même, c'est-à-dire qu'ils portent généralement l'escoffle ample comme vêtement de dessus. Cependant, vers la même époque, les chasseurs sont souvent figurés habillés de vêtements justes. Alors la vénerie de chaque seigneur tenait à porter un vêtement de chasse spécial, une sorte d'uniforme.

1 Même manuscrit.

2 Voyex ArralAtk, partie des Armes.

— 423 — [ ciiASSK J

Le Trésor de vénerie^ composé en 1394 par inessire Ilardoin de Fontaines Guérin \ nous montre tous les veneurs vêtus de la même manière : d'un surcot juste avec manches rembourrées à l'arrièrebras ; taille très-serrée, plastron bombe à la hauteur de Testomac ; chausses justes, et bottes molles à grands revers pour préserver le bas des cuisses du frottement de la selle.

yt^t.Mi Lp»j

Ces veneurs (iig. 10) sont tous représentés la tête nue. H semble qu'ils ne missent le chaperon que pendant le mauvais temps. Dans le Livre de chasse de Gaston Phœbus, on voit également des veneurs courant à cheval tête nue. Sous bois, par le beau temps, celte habitude était juslitiée.

Notre veneur, outre la corne pendue à son colé droit, porte Tescarcelle avec le couteau, et l'épée attachée à la ceinture très-serrée à la taille.

* Ce Trésor de vanene est écrit eu vers; il a été publié en 1855 par M. le baron Jérôme Pichon.

[ CHASSK ] — 424 —

Ces cornes de chasse ne pouvaient jçuère donner qu'un son, et les comvres différaient par l'étendue et la disposition des mo(s brefs ou longs. La réunion de plusieurs mots s'appelait alors (à la fin du xiV' siècle) alenee :

rr Et 5i \ous plaist l'eauve corner <, « Un lonc mot, et puis quatre après « Doubles-de-chatse près à près^ ^ « Et tout autant d*une autre alaine « Dont cy vèés figure plaine ^. »

Voici en effet (fig. 1 1 ) comment l'auteur note la cornure de l'eau :

■X «rn BZ] ■~n min mm mn

Ces sonneries n'indiquent évidemment que des sons brefs et longs, semi-brefs, ou longs doubles *.

Les Vjarlels de chiens, ou braconniers '...

« Mois là le sage braconnier

« Doit savoir, com bon costumier,

« S'il a chien qui se prenne garde

« Du change et cehiy ayure et garde 5... »

sont vêtus à peu près de même que les veneurs, si ce n'est qu'ils portent , à la place des bottes molles , des houseaux ou basses . chausses de cuir lacées ; ils sont armés de Tépieu (fig. 12), et àleur côté pend un barillet.

Le traité de Gaston Phœbus distingue plusieurs espèces de chiens de chasse et leur consacre un chapitre tout entier dont nous croyons utile d'extraire quelques passages. Ce chapitre a pour titre : c Py (^ flevise des alans et do toute leur nature, — Mans est une nature € et manière de chiens, et les uns sont que on appelle alanz genlilz, « les autres sont que on app 'lie alans veaulres. Les autres sanl

1 Lorsque le cerrest à l'eau.

2 Le Trésor de vnnerie : « Cornure de l'eauve. »

5 Voyez, à ce sujet, la note 6 de l'éditeur du Trésor de vaucrie.

* C'était alors le nom qu'on donnait aux valets de chiens, chargés de soigner les chiens courants. On a vu que ces mômes valets sont appelés, dans le Roman deGurit*^ des brenicrs.

^ Même manuscrit.

€ alans de boucherie. Les alans genlilz si doyvent estre faiz et € lailliés droilemeiît comme un lévrier de toutes choses, fors que • la teste qui doit estre grosse et courte, et combien qu'il en y ait <( de chascun poil, le droit poil de bon alan et qui est plus commun

tt

€ si doit estre blanc avec aucune tache noire environ Toreille. Les € oyeulz bien peliz et blans et les narines blanches, les oreilles € droites et agusiées et aussi les y a faite l'en *. Alan faut mielx « acoutumer que nulle autre beste, car il est miels taillé et plus 4 fort pour faire mal que nulle autre beste. Et aussi les alanz sont € voulentiers estourdiz de leur nature, et n'ont mie si bon sens

«Aussi led leur a-l-on faites » (taillées).

[ CHASSE ] — â'2(î —

c comme moult autres chiens ont ; car si on cuert un cheval, ils le c prennent (suivent) volentiers et vont aux buefs ou brebiz ou € pourciaux ou autre bestail, ou aux gens, ou autres chiens. Car € j'ay veu alan qui tuoit son maistre. El en toutes guises alan sont € mal gracieux et mal entechiez *, et plus foulz et estourdiz que autre a manière de chiens. Et onques je n'en vis trois bien entechiez et f bien bons, car bon alan doit courir sitôt comme un lévrier, et ce « à quoy il ataint il y doit mètre la dent et ce doit eslre sans lessier; « car un alan de sa nature tient plus fort sa morsure que ne feroieni « trois lévriers les meilleurs qu'on puisse trouver. Et pour ce est le

c meilleur chien qu'on puisse tenir pour prendre toute beste et l^înir

« fort Bon alan doit amer son maistre et suivre, et li aider en

€ touz cas et faire ce que li commandera quelque chose que ce

c soit L'autie nature d'alans veautres si sont onques tailliez

< comme laide taille de lévriers, mais ils ont grosses testes, grosses « lèvres et grans oreilles, et de ceulx s'aide l'en très bien à chascier « les ours et porcs sangliers ; car ils tiennent fort de leur nature.... « et meslez avec lévriers qui pincent sont bons, car quant ilz atai- » gnenl la beste, ilz la tient et tiennent coy, mais d'eulx mesmes € ils ne la tiendroient jà, se lévriers ne metoient la beste en destri *. « Donc tout homme qui veult hanter la chasce des ours ou des san- 4 gliers, doit avoir et alanz et lévriers et veautres ou de boucherie, « et mastins, s'il n'en puet avoir des autres. >

Le manuscrit ne se contente pas de ces descriptions, il donne l'allure des alans. Ces ligures rappellent assez la taille et la forme des grands chiens dits danois.

Quant aux chiens courants, ils sont représentés le museau court,

1 « Ont de mauvais penchants » .

' « Aux abois » .

les oreilles longues, les épaules fortes, la queue poilue. Voici comme sont habillées les tètes des chiens alans (fig. 13). Les épieux

i II

que portent les chasseurs dans le manuscrit de Gaston Phœbus sont

Taçonnés ainsi que l'indique la (igure 14. La traverse A est de bois

et maintenue à la hampe par un til croisé. Les veneurs frappant avec cette arme le? sanjrliers au iléraut de Tépaule, il fallait présener la main contre les atteintes des défenses de Tanimal: cette traverse tenait lieu de garde.

On voit, dans le manuscrit du Livre du roy Modus ', un veneur à cheval recevant, Tépée à la main, un sanglier (fig. 15). Ce chasseur est vêtu d'un surcot très-juste, pourpre clair, sur des braies rouges. Son chapeau rouge est posé sur un voile vert qui lui cou\Te la nuque ; un cor blanc est pendu à son coté.

Les dames nobles ne se privaient pas de suivre les chasses ; mais c'était habituellement pour courre le lièvre, rarement elles chassaient la grosse béte. Leur chasse favorite, comme nous le verrons tout à l'heure, était la chasse au vol.

La Chanson del roi Guillaume d* Enr/leterre * fait ainsi parler la reine, s'adressant à son époux :

« Sire, fail-ele, il vos estuet *

If Tout maintenant aler en bon.

¥ Sarés-me-vos gré se g'i vois ?

« — Sarai, dame? oH, voir, moll p-ant \ »

<c Tantôt la dame a commandé

il Que li chien soient acouplé,

« Enseler fait ses caceours ^

« Et atorner ses veneours.

« Jà sont atorné por movoir,

" Cascuns à tôt son estavoir ;

« Tôt ont lor cors et lor harnas.

« Ne finent dusqu*à .j. escars ^

« U le cerf de .xvi. rains troevenl ;

« Tôt li cien après lui s*esmeuvenl.

a Li cers s'en vait les saus fuiant,

« VA cil le vont après huant.

a Biau sire, par tel convenant, « Fait la dame, vos doins confié « De courre après le cerf con gié.

« Vos courrés ; jou ne courrai pas.

« Toute l'ambleure et le pas « M'irai après vos csbatant. i>

> Biblioth. nationale, français, n^ 12399. Ce manuscrit date de 1370 à 1380.

' Publ. par M. Fr. Michel^ du manuscr. français de la Biblioth. nationale, n^ 6987, écriture du ziv* siècle.

S a Sire, flt-elle, il vous conviendra maintenant d'aller chasser , vous plairait-il que j'y allasse avec vous? — Oui, certes, madame, et ce me sera un grand plaisir. »

* « Elle fait mettre en selle ses chasseurs ».

^ « Ils ne s'arrêtent pas jusqu*à une terre défrichée » (escar pour essat*t}.

Les vêtements que portaient les dames à la chasse à courre, à dater du xiv" siècle, sont très fermés. Habituellement les femmes se tenaient en selle comme les hommes, les jambes plus pliées, par

conséquent les étriers tenus courts. Voici la copie d'un ivoire de la première moitié du xiv' siècle, qui montre une dame ainsi équipée (fig. 16) *. Sur sa cotte elle a endossé un large peliçon sans

1 D*un cadre à miroir provenant de la collection W. Maskell. Cette dame chasse le lièvre, accompagnée d*un jeune homme.

[ CHASSE ] — AâO —

manches, rouvrant bien les épaules et les arrière-bras. Ce peliçon rombe jusqu'aux pieds; il doit être fendu en bas par devant et par derrière. L'écuyère porte un voile avec barbette et chapel à visière par-dessus. Dans sa main droite, elle tient un fouet en façon de martinet à trois lanières. La housse de la selle est terminée en bas, de chaque côté, par six lanières chasse-mouches.

Le luxe des chasses fut poussé aussi loin que possible chez les riches gentilshommes , pendant les xiv' et xv* siècles. Bernabo Visconti avait une meute de cinq mille chiens pour la chasse au sanglier. Ce seigneur faisait punir de mort les paysans qui étaient convaincus d'avoir tué un de ces animaux sauvages. L'historien Campo dit à ce sujet : c Je ne veux passer sous silence la cruauté de c Bernabo et la manière dont il faisait condamner aux derniers « supplices les pauvres paysans qui avaient pris ou tué quelque « sanglier. Ayant été réprimandé à ce sujet par des religieux de « Tordre de saint François, il les fit assassiner. » Ce seigneur ne permettait à ses principaux ministres de recevoir des émoluments qu'autant qu'ils prouvaient avoir mis à mort quelque braconnier. II vivait en 1354. Pour peindre ce personnage, un trait suffit.

Ayant rencontré sur le pont de Lambro, à Melegnano, deux envoyés du pape Innocent VI, chargés de lui remettre des lettres qu'il supposait devoir lui être désagréables, il s'enquit auprès d'eux avec une apparence d'intérêt si, après un si long voyage, ils n'avaient pas faim ou soif. Les messagers, devinant à la figure du seigneur que la question cachait quelque mauvaise pensée , et que s'ils avouaient avoir soif, ils avaient quelque chance de boire à la rivière, parlèrent seulement de la faim qui les pressait. Bernabo leur laissa le choix, ou d'être jetés par-dessus le pont, ou d'avaler les lettres ^apalines, ce qu'ils firent, les sceaux de plomb compris.

Le roi Charles VI rendit en 1396 une ordonnance datée de Paris, qui défendait la chasse à toute personne non noble. L'équipage de chasse de son frère Louis, duc d'Orléans, se composait < d'un maître veneur, ajant sous ses ordres deux aides et un chevalier de vénerie ; de dix pages des chiens, dont deux spécialement attachés au service des lévriers; de huit valets de chiens, et de c deux povres variez qui « n'ont nulz gaiges et qui gissoient la nuit avec les chiens » . Ces valets étaient seulement habillés.

« La meute comptait quatre-vingt-dix-huit chiens courants, huit limiers et trente-deux chiens lévriers pour le cerf, indépendamment (les chiens pour le sanglier, et des lévriers et mâtins de la chambre

— 4âl — [ CHASSE ]

de Monseigneur * . » Les chiens étaient l'objet de soins assidus. On les envoyait en pèlerinage et Ton disait des messes à leur intention.

En 1359, Edouard d'Angleterre, traversant la France avec son armée, pendant la captivité du roi Jean, menait à sa suite, dit Froissart, « trente fauconniers à cheval chargés d'oiseaux, et bien « soixante couples de forts chiens et autant de lévriers, dont il alloil € chacun jour en chasse -. »

Les ducs de Bourgogne possédaient les plus nombreux équipages de vénerie : « Six pages de chiens courants, six de lévriers ; « douze sous-pages de chiens, six gouverneurs de valets de chiens; € six valets de chiens lévriers, douze valets de chiens courants, six € valets d'épagneuls, six valets de petits chiens, six valets de chiens € anglais et de chiens d'Artois ^. »

Si les châtelaines ne suivaient les chasses à courre qu'accidentellement, si elles laissaient aux hommes le plaisir des chasses aux bêles noiresy elles se livraient avec passion à la chasse au vol, et en effet cette chasse était un des exercices les plus charmants qu'on puisse imaginer. Le Livre du roy Modus décrit tout au long, et la manière de chasser au vol, et la façon d'élever, d'instruire et de soigner les oiseaux. Il commence par dire quelles sont les trois conditions que doit remplir le chasseur au vol. « La première est de « les aimer parfaitement (les oiseaux) , la seconde est de leur être f amiable, la tierce qu'on en soit curieux. » La noblesse féodale, pendant les xii% xiii* et xiv* siècles, eut pour la chasse au vol un goût si vif, qu'elle dépensait des sommes considérables et se ruinait pour satisfaire cette passion. Mais avant de donner quelques détails relatifs à cette chasse, et rentrant dans notre sujet, nous analyserons une pièce de vers donnée par l'auteur du Livre du roy Modus^ et qui est une peinture de mœurs des châtelains des xiir etxiv** siècles.

Cette pièce est intitulée : « Cy devise le jugement des chiens et f des oyseaulx et lesquelz font plus beaux déduiz, > Il s'agit de savoir, des deux chasses à courre et au vol, quelle est la plus plaisante.

Deux troupes de dames et de chevaliers, l'une venant de chasser au vol, l'autre à courre, se rencontrent à la tombée du jour, toutes

* Voye* Louia et Charles (VOriéans, leur influence sur les arts, e/c, par A. ChaoïpoUion Figeac, ouvr. déd. à monseigneur le duc de Nemours, iSà^.

2 Chron, de Froissart^ livr. I, chap. cxxi.

^ Choisy, Hist. de Charles VI, p. 222. — Voyez, pour de plus amples détails, la gurnede Sainte-Palaye, Mém. sur Vanc. chevalerie, t. Ul; et Legrand d'Aussy, l. I, tect. UJ.

deux ayant fait bonne chasse : d'une pari un grand cerf a élé pris, de l'autre bon nombre de perdreaux. Les deux châtelaines sont ravies de se voir :

« Et alerenl droit au maiioir « Où il leur faloit remanoir, a Et les chevaliers autresi « S'entreflrent ^ant joie audui. »

Chevauchant l'une près de l'autre, la dame de la chasse au vol dit à son amie : « Vous devez être lasse; pour nous, en volant, nous avons pris perdreaux à foison sans nous presser : je ne sache pas qu'il y ait plaisir pareil. N'esl-il pas plus agréable de suivre le vol des oiseaux que de courir à perdre haleine après une béte qui fuit devant vous? — Cependant, réplique l'autre dame, n'est-il pas beau de suivre à travers bois les chiens courants, de les devancer, de forcer la bête? Le proverbe du vilain est tel : « Chasse au vol ne « profite guère. Toujours le fauconnier court après son faucon, il n'a a pas de répit. » — Soit, reprend la première, laissons cette matière, nous la discuterons plus à loisir; faisons bonne chère, cette nuit nous penserons à défendre notre opinion. » On arrive au château de la dame au vol, et, s' adressant au châtelain :

« Lequel vous semble plus bel,

« Chace de chiens ou vol d'oiseaulx ?

a Vostre femme tient plus à beaux « Et à meilleur la volcrie, c( Et rien ne prise vénerie ; « Si en fera un argument. »

Le seigneur se garde de se prononcer et dit qu'il soumettra le cas au comte de Tancarville, plus compétent que nul autre en ces matières. « Bien, disent les deux dames en riant, vous nous avez juge donné, nous l'acceptons. > Les varlels apportent la venaison.

« Et le cerf portoit seize cors !

(i Eh I dit la dame au cerf, votre épervier serait bien empêché d'emporter cet oiselet ! »

(I La dame commença à rire « Et si ne voloit nul mot dire. »

On se met à table.

« Et tanlost s'alerent couchier, (.i Car ils estoieni tra veilliez, « El si avoient bien veillié. »

« Allons, dirent le matin les chevaliers , allons réveiller ces dames; nous entendrons leurs arguments. » Elles sont à leur toilette.

« Estes vous preztes d'arguer ? »

« Oui, répondent-elles. — Eh bien, nous descendons au jardin et vous y attendrons. Descendues au verger, assises près de leurs maris :

« Donc, dist la dame à l'espervier, « Dame, vous devez commencer. »

« — iNon pas, dit l'autre, vous avez soulevé la question, veuillez commencer. — Soit... Peut -on comparer chiens et oiseaux? Les oiseaux que la nature a faits si beaux, si fins, si courtois, si jolis ; qu'ils soient sors ' ou mués, ne sont-ils pas charmants à voir? ne les porte-t-on pas avec soi dans les chambres des rois et comtes, tant ils sont nets et propres naturellement? En peut-on faire autant des chiens, sales, toujours sur les fumiers, et qu'on ne peut approcher sans se boucher le nez? Puis on peut partout porter oiseaux avec soi, ce qu'on ne peut faire des chiens, qui mangent tout où ils se trouvent. Mais n'est-il pas merveilleux qu'un si petit animal comme est le faucon, par son courage, batte une grue ou un cygne sauvage ! Et le héron qui s'élève jusqu'aux nues, ne voyQns^nous pas le faucon l'attaquer par devant, par derrière? ainsi combattant, on les perd tous deux de vue ; puis l'oiseau chasseur prend son temps, saisit le héron par la tête, et tous deux, comme un tourbillon, se précipitent à terre. Qu'y a-t-il de plus plaisant que de chasser en rivière avec un faucon hautain ou deux? Si en plaine est un étang bien peuplé de canes, de malarts, — il n'y faut pas de petit gibier, — on laisse aller les faucons. Ils s'élèvent tout d'abord si haut, qu'on les perd de vue. Alors on frappe les tambours pour faire

> Les foucons sors sont ceux qui sont encore à leur premier pennage. Sor s'entend comme roua:. On disait encore, au siècle dernier : cheval sor ou saur, pour alesan on dit encore : harengs sors ou saurs y pour roussis à la fumée.

envoler Jes oiseaux de marais, qui ^prennent de Tair en troupes. Sui eux fondent les faucons comme la foudre, ils les précipitent à terre, puis semblent rebondir pour s'élever de nouveau et retomber sur d'autres : les uns gisent dans les prés, d'autres sont noyés. Ainsi fait-on belle chasse en peu de temps. Vous parlerai-je de l'épemer? Est-il une plus jolie chasse, quand dames, chevaliers et damoiselles s'en vont chevauchant, chacune l'épervier sur le poing? Ces oiseaux volent menu et souvent, chassent, manquent le gibier, volent après, se reprennent , saisissent alouettes et perdreaux ; et chacun de s'écrier, de les suivre. Non, il n'est pas de chasse plus attrayante que celle de l'épervier, quand il est bon. Voyez cet épervier qui poursuit une alouette; elle s'élève, s'élève toujours, mais lui abandonne sa chasse. On laisse aller un autre épervier ; celui-là part tout droit, monte à l'essor, fond sur l'oiselet, et tous deux tombent à terre comme deux pierres, entre les chevaux des chasseurs. Kt quand l'épervier prend bien l'alouetle de randon et l'apporte sur le poing de sa maîtresse, n'est-ce point chose plaisante? 11 y a beaucoup d'autres oiseaux dont je ne parlerai pas, m'en tenant au faucon et à l'épervier. Ma conclusion est que le plaisir de la chasse au vol l'emporte de beaucoup sur celui de la chasse aux chiens courants; car le vrai plaisir de la chasse est de voir, non d'entendre. Avec les oiseaux, la vue est toujours satisfaite; avec la chasse à courre, on n'entend que des aboiements, et quand on arrive à la prise, on est rendu. Et qu'a-t-on vu pendant cette course effrénée? Rien. »

A cette argumentation, la dame au cerf répond : « Vous vantez avec raison les qualités des oiseaux, mais les chiens en possèdent qui les valent. Vous dites que les oiseaux sont courtois; mais les lévriers sont chiens, et, sans parler du lévrier qui combattit pour son maître contre Macaire, vous observerez que des lévriers couchnnt sur le lit du roi de France, lequel les aime, les chérit. Qui voudrait énumérer toutes les qualités des chiens aurait fort à faire. Vos oiseaux vous quittent assez légèrement, et souvent on a grand 'peine à les ravoir, tandis que mes lévriers viennent à moi ; je n'ai pas besoin de m'en inquiéter, et s'ils me perdent, ils savent bien retrouver le logis. Il ne s'agit pas de savoir quels sont les plus beaux des chiens ou des oiseaux, mais quels sont ceux de ces animaux qui méritent le plus notre affection. Or, ce* point n'est pas discutable, je craindrais de vous ennuyer par de longs détails; mais écoulez seulement ceci. Voici un joli temps d'été. De grand matin les veneur^ ont été en quête du cerf; quand ils ont fait leur rapport, nous voilà tranquilles: on rit, on joue, on s'amuse; chevaliei's et dames sont

en joie; puis on fait la collation sur Therbe ; qui sait un bon conte le dit. On se met en selle. Celui qui a fait le rapport passe devant avec son lévrier et trouve sa brisée; puis le lévrier suit la trace, et les chasseurs vont après, courant, crianl. C'est grand plaisir dans les bois pour ceux qui aiment ce déduit. Quand le lévrier a le cerf trouvé, le veneur sonne un long mot, et on laisse aller les chiens. Oh ! alors, vous entendez les cors sonner. Si la forêt est belle el facile, si la meute est nombreuse, au milieu des grands bois, ces voix, ces aboiements, remplissent le cœur d'allégresse. Les dames passent devant, voient le cerf fuyant; il est grand, il a belle tête. On le suit, on crie, on corne : les aboiements redoublent si bien, qu'on n'entendrait pas Dieu tonner. Qu'est-ce qu'un petit oiseau sur le poing, comparé à cette fête? Il n'est pas de cœur si triste qui ne bondisse. Gens et chevaux s'animent à qui mieux mieux, sonnent, hennissent, huent. Tous sont entraînés après la bête qui fuit. La voilà à l'eau, et les chiens après elle. Ce spectacle ne vaut-il pas le vol aux canards? Parlerai-je de la chasse au sanglier, des retours de l'animal, de sa lutte contre les chiens...? » Ainsi ces deux dames défendent chacune leur cause, répliquent jusqu'au moment où l'on convient de mettre les plaidoiries par écrit, et de les envoyer au comte de Tancarville qui jugera. « Mais, dit l'époux de la dame an cerf à son hôte, mari de la dame aux oiseaux :

« Laquelle a le mieux ar^é ?

u Or me dictes vostre pensé.

« Sire (reprend Tautre), je me tiens à ma femme,

« Affm que je n'en soye infâme.

a H est escript es bons hosUeux :

<c Ce que la femme veult et Dieux.

(( Je veul ce que ma femme veult. »

< Bien, réplique le premier, je vois que vous n'oseriez contredire voire femme : mais si vous émettez un avis contraire au sien, je vous donne le meilleur de mes chiens chassant cerf et sanglier; seulement n'en dites rien. » L'autre « pense un petit i>, car il eût bien désiré posséder ce bon chien ; mais, à tout prendre, il préfère ne point contredire sa moitié, et répond : « Ami , perdrais-je le paradis pour un chien... Ma femme a été h Baletle...

a Et scet tous les arts de tolette.

« Véez-vous comment elle argue ?

a Tousjours n'a pas esté en mue.

« Je n'oseroye à luy plaid ier. »

Gardez votre chien, je nie tais. » Et le premier : « .le savais bien que vous n'auriez pas mon chien :

« Nous sommes tous parrochiens « De la grant paroisse aux chiens. »

Et chacun de rire.

Nous avons donné cette analyse à peu près complète, parce qu'elle représente assez fidèlement les mœurs et la vie de ces gentilshommes terriens, et qu'elle donne, sur les chasses, des renseignements curieux.

La dame aux oiseaux dit vrai : les personnes nobles avaient pour les oiseaux une telle affection, qu'elles en portaient en toute circonstance avec elles. La tapisserie de Baveux nous montre Harold débarquant à l'embouchure de la Somme, sur la terre de Gui, comte de Ponthieu ; il chevauche au milieu de ses compagnons, un oiseau sur le poing. Guillaume, qui arrive pour le tirer des mains du comte,

est roprésonlé de mémo (lig. 17). Le (hic ost velu des braies normandes*, avec la cotte courte et le petit manteau attaché sur l'épaule droite. Les jambes sont couvertes de chausses maintenues par des bandelettes croisées. 11 est nu- tête, les cheveux coupés, suivant la mode normande de cette époque*. Un très-curieux couvercle d'un sarcophaire du milieu du \\f siècle, déposé dans le

musée de Niort, représente des chasses. Sur l'une des faces de ce couvercle on voit une dame qui a laissé aller le faucon. Cette dame est en selle, assise du côté droit de la monture. Vêtue du bliaut, les cheveux nattés en longues tresses, elle fouette son cheval pour suivre le vol du faucon qui abat une pièce de gibier (fig. 18). Un chien l'accompagne; car, pour ce genre de chasse, on avait des chiens dressés à ramasser le gibier que prenait ou qu'abattait le faucon. Sur l'autre face est un noble également à cheval, son faucon sur le poing (fig. 19).

Sans entrer dans de trop longs détails sur la chasse au vol, cependant il faut dire quelques mots des oiseaux propres à ce passe-temps

* Voyez, dans la partie des Vêtements, le mol Braies, fijf. 2 el 3.

* En 1065.

et des usages de fauconnerie *. L'auteur du livre intitulé Le roy Modus * dit qu'il y a huit espèces d'oiseaux « de quoy homme se « peut déduire. Ce sont quatre de quoy ou vole, qui volent à tour, « et quatre qui volent de poing, et prennent de randon *. Ceux qui « volent à tour haull sont le faucon, le lasnier, le sacre et le hobe; ti et ceux qui volent de poing et prennent de randon sont : Totoir *, « le gerfaut, Tespervier et l'esmerillon. »

Le faucon est niais au passager, c'est-à-dire pris au nid ou au filet lorsqu'il est mué. Le fauconnier doit aimer ses oiseaux et s'en faire aimer; il doit être sobre, se lever au jour, ne manger ni ail, ni oignons crus. Il faut qu'il coure bien, qu'il monte à cheval adroitement et légèrement d'un côté ou de l'autre. Il ne doit jamais rentrer sans avoir retrouvé son oiseau, s'il fait de grandes fuites.

* Voyez la Fauconnerie ancienne et moderne, par MM. Chenu et des Murs (Paris, 1862).

2 Écrit au commencement du xiv<> siècle, mais sur des documents d'une date antérieure.

' C'est-à-dire, quatre qui volent en tournoyant, et quatre qui, du poing du chasseur, se jettent sur la proie avec impétuosité.

^ L'autour.

Les quatre oiseaux de liaut vol sont oiseaux de leurre, c'est-à-dire qu'ils sont réclamés. o\\ rappelés à l'aide du leurre; les quatre autres, qui sont oiseaux de poing ou de basse volerie^ sont dressés à revenir sur le poing du fauconnier. Le leurre était, jusqu'à la fin du XI v'' siècle, une lanière de cuir rouge garnie de deux ailes à Tune

de ses extrémités ; depuis cette époque jusqu^au xvf siècle, le leurre avait une souche de cuir rouge qui servait d'attache aux ailes. Pour rappeler l'oiseau, le fauconnier faisait tourner le leurre autour de sa main et haut. La figure 20 montre un fauconnier dressant un oiseau de haut vol à venir au rappel du leurre *. Ce fauconnier est

> Maiiuscr. Biblioth. nationale, /e Livre du roy Morius^ français, milieu du xiv<> siècle: « Cy devise comment Con doit loiner un faucon nouvel affaitié. »

vêtu de braies rouges, d'un surcot blanc rayé de jaune, d'un chaperon vert avec cliapel de feutre rouge. Quand le fauconnier a fait manger deux ou trois fois le faucon neuf sur le leuiTe, il s'en va de bon matin en un pré avec un compagnon, Toiseau chaperonné sur le poing, le leurre enchar?ié sur les deux faces '.Là il laisse Toiseau manger deux ou trois becquées sur le leune, puis le décharné et le chaperonne % ajoute une cordelle à sa laisse, et le donne à tenir au compagnon, qui s'éloigne de la longueur de la cordelle. Aloi's le

fauconnier fait tourner le leurre ; le compagnon ôte doucement le chaperon au faucon. Si le faucon vole droit au leurre, il faut lui laisser manger deux ou trois becquées sur le leurre à terre ; puis le chaperonner de nouveau, le porter plus loin que la première fois, le faire manger sur- le leurre à terre, en criant : « Hae, hae! » Et recommencer en éloignant toujours l'oiseau du leurre.

Quand il est habitué ainsi à venir au leurre, il faut le faire manger au miUeu de plusieurs personnes, puis des chevaux, puis le fauconnier étant à cheval; puis le faucon nouveau est amené avec d'autres faucons * .

A la tin du xV siècle, le leurre était fait ainsi que l'indique la

< c'est-à-dire, garni de viande fraîchement tuée.

-^ C'est-à-dire, fcnlève de dessus la pâture et lui remet le ciiaf)eron.

' Yoyex le chapitre cité plus haut du Livre du roy Mîxhis,

figure 21. Les ailes étaient pincées dans une enveloppe plate de cuir rouge, et c'était sur cette enveloppe qu'on attachait les morceaux de viande chaude pour acharner le faucon nouveau.

Quand on était en chasse et qu'on voulait rappeler l'oiseau, le fauconnier faisait tourner le leurre au-dessus de sa tête.

< Pour un nouveau faucon il faut gant neuf de cuir de cerf bien blanc, laisse neuve de bon cuir, laquelle doit être attachée au gant; cordelette avec bâtonnet pour caresser l'oiseau, car il faut le toucher

souvent, mais non avec la main. Il faut deux sonnettes attachées à ses pattes, afin qu'on l'entende remuer et gratter, puis un chaperon de cuir, bien fait et bien enfourmé, dont la forme soit élevée et saillante au droit des yeux, profonde et assez étroite par le bas pour tenir à la tête. »

La forme des chaperons n'est pas constamment restée la même. Pendant les xir et xiii" siècles, les chaperons sont garnis postérieurement d'une longue queue (fig. 22), qui est la iiroire, c'est-à-dire la prise qui sert au fauconnier à enlever le chaperon. Cette tiroire est ainsi très-longue pour que le fauconnier tienne son extrémité dans la main gantée, afin d'empêcher l'oiseau de se déchaperonner. Notre figure montre en A le chaperon de face, en B de profil, et en C par derrière. Plus lard, et jusqu'au wi"" siècle, les chaperons ont la forme présentée figure 23. Ils sont taillés droit par le bas, avec fente par derrière, et courroie pour serrer le cou de l'oiseau et l'empêcher-de se déchaperonner. L'extrémité a de la courroie sert de tiroire. On chaperonnait l'oiseau par le bec d'abord, puis de la main droite on fixait la courroie au bouton.

Le fauconnier est habituellement ganté de la main gauche, et de

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