‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la renaissance (volume 2)Chapitre 82 sur 165 · AU DOUBLE DE L'EXIÎCUTION · texte numérisé non relu

AU DOUBLE DE L'EXIÎCUTION

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qui décorent le calice de saint Hemi épousent les formes de la coupe, de la bapue et du pied ; ces petites placfues ont donc dû êlre disposées sur le vase avant d'y mollre rémail, puisque cot émail ne pouvait entrer en fusion qu'au four. Voici ce que dit Théophile à ce

sujet * : « Ensuite, dans l'intérieur de chacun des chatons

€ (domunculisy petites cases) qui devront contenir des émaux (elec- € tra *), vous appUquerez des feuilles d'or mince, et après les avoir € ajustées, vous les retirerez avec soin. » En effet, les chatons qui reçoivent les émaux, comme ceux qui reçoivent les pierres, sont ajustés sur le vase, puis, à l'intérieur, entre exactement une case dans laquelle sont disposées les cloisons d'or. « Ensuite, en pre- € nant les mesures (des développements de la case) et vous servant « de la règle, vous couperez dans une feuille d'or un peu plus épaisse

< (que celle de la case) une bandelette que vous ferez courir le long « du bord de chacune des pièces, de manière qu'elle en fasse deux

< fois le tour, et en ménageant entre les deux bandelettes un i)elit

< intervalle qu'on nomme bordure de Témail *. De même, en prc- K nant les mesures (du développement des cloisons), et à l'aide d<; « la règle, vous taillerez des bandelettes de la même hauteur (que « celle de la bordure) dans une feuille d'or aussi mince que possible, « et, avec de petites pinces, vous contournerez ces bandelettes à « votre goût, de manière à produire les dessins que vous voudrez € obtenir dans les émaux, soit des cercles, soit des nœuds, de petites « Heurs, des oiseaux, des animaux, soit des figures ; vous disposerez

< délicatement et avec grand soin chacun de ces fdets à sa place, en n les fixant avec de la farine délayée et en les chauffant sur des « charbons. Lorsqu'un compartiment aura ainsi été rempli (de son « cloisonnage), vous en souderez toutes les parties avec beaucoup c de précaution, de telle sorte que le travail délicat (du dessin) nfe « puisse se déranger et que les cloisons d'or mince n'entrent pas en « fusion... » Gela fait, Théophile explique comment il faut éprouver la substance vitrifiable (l'émail), afin de s'assurer si les différentes sortes d'émaux sont également fusibles; comment on pulvérise ces émaux ; puis comment, à l'aide d'un tuyau de plume taillé en cuiller, on remplit chaque intervalle de cloison de la poudre d'émail convenable; puis, enfin, comment on met au four les cases ainsi remplies; comment on renouvelle l'opération, si l'émail, en fondant, se

^ Dirers. artium Schedula^ lib. 111, cap. Lii.

^ Voyez ta judicieuse dissertation de H. Labarte sur Velectrum.

3 Cette bordure n'existe pas autour des émaux du calice de saint Rémi.

réduit trop d'épaisseur; comment on laisse refroidir et comment on polit les pièces. Le texte de Théophile est trop clair, il entre dans des détails trop pratiqués, pour laisser supposer qu'il ne connaissait pas parfaitement la fabrication des émaux cloisonnés : or Théophile écrivait pendant la seconde moitié du xif siècle. Les émaux du calice de saint Rémi peuvent donc avoir été fabriqués en Occident par des artistes occidentaux.

Il sérail difficile, pensons-nous, d'établir, entre les objets d'émaillerie fabriqués en Occident de la fin du xi^ siècle à la fin du xii% des distinctions d'écoles très-tranchées. Il est certain qu'il existait sur les bords du Rhin une école (quelques archéologues disent deux) d'émailleurs qui avaient reçu d'Orient leurs procédés ; que vers la môme époque, il existait à Limoges une école distincte de celle de Verdun et de Cologne ; mais on ne fabriquait pas des émaux dans ces localités seulement. Les Flandres, Paris, quelques villes du midi central de la France, possédaient des ateliers d'émaillerie; et ce serait, pensons- nous, s'avancer trop de prétendre que l'art de l'émailleur était enfermé dans deux ou trois centres en Occident. Partout où il y eut des écoles de peintres verriers, il dut exister des ateliers d'émailleurs. Ces deux industries ont des rapports trop intimes pour que l'une se soit développée sans l'autre, et des délimitations absolues ne paraissent pas pouvoir être tracées. Comme l'industrie des vitraux, celle de l'émaillerie dut se développer trèsrapidement au xif siècle ; car, en dépit des causes de destniction de ces objets, il en reste encore une si grande quantité, qu'il faut bien admettre une fabrication vulgaire dans un certain nombre de centres. Dès l'instant que l'on connaît les procédés de remaillage des métaux, les procédés sont tellement simples et faciles à mettre en pratique, ik exigent des ressources si minimes, qu'il serait étrange de ne trouver ces procédés adoptés que dans une ou deux villes de la France, tandis qu'on fabriquait, dès le milieu du xii' siècle, des vitraux sur une grande partie du territoire des anciennes Gaules, et particulièrement dans les abbayes bénédictines.

Qu'on ait fabriqué des émaux à Limoges, depuis le xii* siècle jusqu'au xvi% ce n'est pas douteux; qu'on donne le nom d'émaux de Limoges à tous les ouvrages qui rappellent ceux exécutés dans cette ville, nous le voulons bien : mais on peut croire, sans trop s'avancer, qu'on faisait des émaux dits limousins ^ à Bourges, à Chartres, à Troyes, à Toulouse, à Clermont, à Paris, au Mans, à Angers, dans les villes enfin où l'art du peintre verrier s'était développé. Si grande qu'on veuille supposer l'activité des fabriques

de Limoges, elles n'auraient pu suffire à Ténorme quantité des produits cpie les xii" et xm* siècles exigeaient pour Tornenient des églises, des tombeaux, des objets usuels, tels cpie vases, bassins, aiguières, châsses, tableaux, drageoirs, meubles; sans compter les bijoux de corps, boucles, ceintures, agrafes, couronnes, fermoirs, les pièces de harnais, etc. Nous sommes loin de vouloir considérer comme oiseuses les recherches des savants archéologues qui ont déjà jeté sur l'art de Témailleur en Occident de vives lumières, mais nous croyons qu'il ne faut pas trop limiter cette fabrication, évidemment très-répandue en France dès le milieu du xir siècle, et qu'entre les émaux dits rhénans et ceux dits de Limoges, il y a place pour un nombre considérable d'ateliers dont les procédés se rapprochaient plus ou moins de l'un de ces deux centres principaux. Ne perdons pas de vue, d'ailleurs, que pour obtenir des émaux sur métaux, il suffit d'une table et d'un fourneau, et qu'aucune industrie ne demande moins de place et moins de frais d'installation. Les vitraux en exigeaient bien davantage, et nous connaissons en France une demi-douzaine d'écoles mères de verriers, sans compter les fabrications secondaires.

Lorsqu'on apporte dans l'examen des faits du passé les méthodes de la critique, il est naturel de chercher tout d'abord les classifications tranchées; c'est un moyen de poser des jalons, d'établir des points de repère, de ne point s'égarer. Mais lorsque les exemples abondent, lorsqu'une connaissance plus étendue de la nature de ces faits pénètre l'esprit de ceux qui les recueillent, on reconnaît bientôt des écarts, des déviations, des exceptions ; il faut diviser les premières classifications, admettre des transitions, des rameaux. Cela ne détiiiit pas les appréciations premières, mais les étend et leur enlève ce qu'elles ont d'absolu. Remarquons que dans l'histoire de la pratique des arts (et surtout des arts appliqués à l'industrie), il suffit d'un homme doué d'un esprit chercheur pour produire un fait nouveau. Or, nous le disons, encore, s'il s'agit de l'art de réniailleur, d'une industrie qui peut être exercée dans une chambre de 2 mètres en carré, par un homme seul, il est évident que les chercheurs n'ont pas dû manquer à une époque où l'on cherchait beaucoup ; donc des résultats spéciaux ont pu se produire, et nous voyons bien, en examinant les nombreuses pièces d'émaillerie des collections publiques et privées, que ces faits spéciaux ou exceptionnels se sont en effet produits quelquefois.

Nous venons de décrire les procédés employés pour la façon des émaux cloisonnés d'or. On fabriquait aussi des émaux cloisonnés

(le caivie, et ce moyen de cloisonnage, ou de lamelles de cuivre disposées de champ, n'élaitpas adopté seulement pour les émaux. La tombe dite de Frédégonde, autrefois placée dans le chœur de Tcglise abbatiale de Saint-Germain des Prés, et aujourd'hui dans l'église de Saint-Denis, se compose d'un ouvrage de pales de verre et de pierres de couleur noyées dans un mastic brun, remplissant les creux laissés entre des cloisons réservées dans une plaque de marbre et figurant les plis du vêtement. Au milieu de ce mélange coloré apparaissent des cercles, des spirales, des filets de cuivre jaune, lesquels filets sont les rives de lamelles incrustées de champ dans le mastic. Cette tombe, si Ton s'en rapporte au vêtement, ne serait pas antérieure au règne de Louis VII, et nous ne la citons ici que pour faire connaître comment les artisans du xii* siècle employaient des procédés variés, exceptionnels. Il n'existe pas en effet, en France, un autre exemple d'un ouvrage de ce genre, qui, en considérant le style du dessin et l'habillement, est cependant français. A celte époque, c'est-à-dire vers le milieu du xii* siècle^ les émailleurs rhénans, aussi bien que les émailleurs limousins, adoptaient souvent un moyen mixte d'émaillage du métal. Us champlevaientle métal, et ils obtenaient des finesses sur la même pièce en soudant, dans les parties intaillées, des cloisons de cuivre. L'émail élait donc fondu entre les tailles d'épargne et entre ces cloisonnages. C'est ainsi que sont émaillées les ailes d'un ange du xii* siècle, supportant le reliquaire qui contient un doigt de saint Léonard, et qui est conservé dans l'église de SaintSulpice-les-Fcuilles (Haute- Vienne) * . Ce curieux objet est de cuivre coulé massif, et le travail de forfévrc a consisté surtout en une ciselure profonde ; les plumes des ailes sont champlevées et remplies d'émaux rouge sombre, rouge clair, bleu foncé, bleu clair, vert et blanc. Les petits cercles de métal qui sont répandus sur ces plumes sont cloisonnés, c'est-à-dire rapportés et non épargnés. Ce reliquaire paraît, d'après le style de la figure, appartenir au milieu du xii^ siècle. Il y avait donc eu Occident, dès celte époque, du Rhin aux côtes de l'Océan, des artistes orfèvres émailleurs habiles, expérimentés déjà, et nous pensons qu'après avoir donné à ces objets des dates souvent trop éloignées, on a pu depuis tomber dans un excès contraire. Nous trouvons une preuve de ce fait dans la célèbre plaque du musée du Mans. Il existe, en effet, dans ce musée, un émail qui passe pour avoir appartenu

1 Du ixôsor de Gran«]inonl (vuy. la gravure de M. Gaucherel, Annales archéoi., t. XV, p. 285).

au tombeau de Geoffroy Planlagenet. Trouillard, dans son Histoire des comtes du Maine \ dit : c Geoffroy mourut en l'an 1151 ; son c corps fut inhumé en Téglise cathédrale du Mans, et fut le premier, < dit de même Ordericus, qui aye esté enterré au dedans de la ville; « son portrait est gravé dans une table de cuivre émaillé et affiché à € une des colonnes de la nef de Téglise dans laquelle sont inscrits « ces deux vers :

« Euse tuo, princeps, prœdonum iurba fugatur^ « Ecclesiisque quies pace vigente datur '. »

M. Hucher fait observer que Trouillard, qui vivait à une époque rapprochée de Tannée 1552, pendant laquelle le Maine fut dévasté par les huguenots, ne pouvait ignorer que le tombeau de Geoffroy avait été détruit, et qu'il n'en restait que la plaque émaillée qui se voyait de son temps, sans doute, mais très-certainement en 1777, f attachée au pénultième pilier de la nef » de la cathédrale de Saint- Julien du Mans, « à main gauche en montant au chœur », comme renonce le chanoine le Paîge, dans son Dictionnaire topographiqve^ historique^ etc.^ de la province et du diocèse du Maine, Bien que ce passage soit clair, et que la présence du tombeau de Geoffroy dans la cathédrale du Mans soit mentionnée dans la Chronique de Geoffroy^) bien que l'émail j que nous possédons rappelle exactement, par le style et le vêtement, le milieu du xif siècle, on a voulu voir, dans ce monument précieux, une plaque votive destinée à perpétuer le souvenir, non de Geoffroy Plantagenet, mais de son lils Henri, mari de Léonore d'Aquitaine et meurtrier de Thomas Becket. D'après cette nouvelle appréciation, l'émail en question daterait au plus tôt des dernières années du xii'' siècle*. C'est ainsi que la critique archéologique, dans la crainte de répéter des erreurs trop souvent commises sur la date des monuments, prétend rectifier toutes les appréciations antérieures, et ne distingue plus, parmi ces appréciations, celles qui sont évidemment exactes de celles établies

' Trouillard, Mémoires des comtes du Maine, Le Mans, 16A3. — Voyez, sur l*émail de Geoffroy Plantagenet, la notice de M. £. Hucher {Bulletin monumental^ publ. par M. de Caumont).

' L'inscription donne predonum^ au lieu de prœdonum, et eccleiis^ au lieu de

' Chi'on. du moine Jean, éditée une première fois par Laurent Bochel^ en i6l0, à la suite de Grégoire de Tours, et reproduite plus tard par D. Bouquet, dans le tome XII du Recueil des hist, des Gaules et de la France,

4 Henri W Piantageoet mourut en 1189.

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