‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 3)Chapitre 118 sur 168 · II. — /iti · texte numérisé non relu

II. — /iti

noyeurs, criant : « Lassez heaulmes , lassez heaulmes, seigneurs « chevaliers et escuyers ! Lassez heaulmes et yssiez hors bannières « pour convoyer la bannière du chief. » Lors chacun des tournoyeurs se rend au petit pas, accompagné de ses gens et avec sa

bannière portée par nn héraut ou poursuivant à cheval, devant le logis de son chef. Ces hérauts ou poursuivants porte -bannière doivent être habillés d'un haubergeon, de garde-bras, avant-bras, gantelets et harnais de jambes, avec cotte aux armes de leur maître,

la salade ou le chapel de fer en tête; et doivent-ils être montés sur bons et forts chevaux gentement cnparaçonnés, afin de se tenir toujours à la queue de leur maître, et de ne laisser point choir sa bannière. La figure ih montre un tournoyeur sur son cheval, prêt à combattre.

Quand les tournoyeurs sont réunis autour de leurs deux chefs, ils s'en vont en belle ordonnance aux lices, précédés des trompettes et ménestrels. Le pennon du seigneur en premier, puis le seigneur, son porte-bannière ; puis les tournoyeurs, deux par deux, suivis chacun de leur porte-bannière. Ainsi s'arrêtent-ils devant les barrières des lices de part et d'autre. Le héraut du seigneur appelant, en s' adressant aux juges, demande l'ouverture des lices. Le roi d'armes répond en fixant au parti la place qu'il doit occuper.

Cela dit, le porte-pennon entre le premier, puis le seigneur appelant, puis son porte-bannière, et ainsi tous les tournoyeurs, avec leurs porte-bannière, se plaçant devant la corde sur un ou deux fronts, suivant l'espace, leurs porte-bannière toujours à la queue de leurs chevaux. Quant aux écuyers à cheval, ils se placent de côté, et les gens de pied le long des Hces ou entre elles. La même ordonnance est observée à l'égard du seigneur défendant et de ses tournoyeurs.

Les deux partis sont en présence, séparés par l'intervalle laissé entre les cordes, vers l'extrémité duquel, avoisinant les tribunes, se tient le chevalier d'honneur.

C'est alors que le roi d'armes crie : « Soyez prêts pour couper cordes ! » Quatre hommes à cheval sur les barres des lices tiennent chacun une hache levée prête à tomber sur les attaches des cordes. Il ajoute : « Or ouez ! or ouez ! or ouez ! . . . Messeigneurs les juges prient « et requièrent entre vous messeigneurs les tournoyeurs, que nul « ne frappe autre d'estoc ne de revers, ne depuis la sainture en bas, « comme promis l'avez, ne ne boute ne tire, s'il n'est recommandé ; « et aussi que se d'aventure le heaulme cheoit à aucun de la teste, « qu'on ne lui touche jusques ad ce qu'on le lui ait remis, et que « nul d'entre vous aussi ne veuille frapper par attaine ^ sur l'un « plus que sur l'autre, se ce n'estoit sur aucun qui, pour ses démé- (( rites, fust recommandé.

« Outre plus, je vous advise que depuis que les trompettes auront a sonné retraite , et que les barrières seront ouvertes , ja pour

' « Fâcherie, querelle ».

[ TOURNOI J — 36/i —

« plus longuement demourer sur les rengz , ne guingnera nul « l'emprise. »

A ce moment sonnent les trompettes, les juges font reculer les fronts des deux partis; puis le roi d'armes crie : « Coupez cordes ! « hurtez batailles quand vous voudrez ! » trois fois. Au troisième cri, les cordes tombent sur le sable, et commence le combat.

Les porte-bannière et gens de pied crient les cris de leurs maîtres, pendant que les cavaliers chargent; de la mêlée s'éloignent, en se garant entre les lices, les trompettes , les hérauts poursuivants. Lps deux porte-pennon des chefs vont se placer près des deux entrées. Les varlets à cheval, armés de tronçons de lances, couverts de jaserans ou de brigandines, de salades, gantelets et harnais de jambes, se tiennent prêts à tirer leurs maîtres de la presse, s'ils les requièrent, en criant leurs cris. Les varlets de pied sont vêtus du pourpoint et de la jaquette courte ; la salade en tête et les gantelets aux mains. Tenant un bâton de la droite , leur office consiste à relever les cavaliers tombés de cheval, et à faire autour d'eux, s'ils ne peuvent être remontés, une garde avec leurs bâtons, en les entraînant ainsi hors du champ.

Lorsqu'il semble aux juges que le tournoi doit finir, ils font donner une sonnerie, puis le héraut crie :

« Chevauchez, bannières, départez vous des rengs, et tournez aux « haberges. Et vous, seigneurs, princes, barons, chevaliers et « escuiers qui cy en droit estes tournoyans devant les dames, avez « tellement fait vos devoirs, que désormais vous en pouez en la « bonne heure aler et despartir des rengs ; car desia est le prix « assigné , lequel sera ce seoir par les dames baillé à qui l'a « desservy. »

Les trompettes sonnent la retraite, les barrières sont ouvertes, et les porte-pennon et porte-bannière, sans attendre leurs maîtres, sortent les premiers au petit pas. Peu à peu les tournoyeurs les rejoignent, tant d'une part que de l'autre, et s'en vont en bon ordre, ainsi qu'ils sont venus; les trompettes ne doivent cesser leur sonnerie tant qu'il reste un tournoyeur dans les lices.

Le chevalier d'honneur, en tête de l'une des troupes, sera précédé à cheval par celui qui a tenu son heaume dans la tribune des dames, et continuera-t-il de le porter sur un tronçon de lance.

Il n'était pas toujours facile, malgré les ordres des juges diseurs, de séparer les combattants. Ainsi au tournoi qui fut donné h Bruges en U7Zi, à l'occasion du mariage du duc Charles de Bourgogne avec Marguerite d'York, sœur du roi d'Angleterre, Olivier de la Marche

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raconte dans ses Mémoires ' que, pour séparer les tournoyeurs, le duc de Bourgogne, qui faisait partie d'une des troupes, dut se désheaumer pour se faire reconnaître et se jeter, l'épée au poing, dans la mêlée « qui recommençoit puis de l'un des i)Outs, puis de « l'autre; et à les départir (les séparer) n'épargna ne cousin, ne « Anglois, neBourgongnon, qu'il ne les fist par maistrise départir. « Et ledict tournoy rompu, se mirent en bataille les uns devant les « autres, et par requestes combatirent par plusieurs fois un à un, « deux à deux et trois à trois. Mais toutesfois mondit seigneur tous- « jours les departoit. »

Le soir, après souper, les dames, damoiselles et toute l'assemblée se réuniront dans la grande salle. Le chevalier d'honneur, accompagné des quatre juges, fera porter devant lui le couvre-chef au bout de la lance ; le prenant, il le remettra aux deux dames qui le lui ont contié en leur donnant l'accolade. Puis il s'en retournera avec les juges, ayant les chevaliers à sa droite, les écuyers à sa gauche.

Lorsque sera venue l'heure de donner le prix, les juges et le chevalier d'honneur, accompagnés du roi d'armes, des hérauts et poursuivants, iront prendre une des dames et deux damoiselles, et les conduiront, accompagnées de force flambeaux, dans une salle séparée. Tous reviendront quelques moments après dans la grande salle en l'ordre suivant : Les trompettes sonnant; les hérauts et poursuivants placés en coin ; le roi d'armes ; le chevalier d'honneur tenant un tronçon de lance en sa main, long de cinq pieds. La dame qui portera le prix recouvert du couvre-chef, soutenue à sa droite et à sa gauche par deux juges diseurs ; les deux damoiselles également soutenues chacune par un des juges diseurs : ces damoiselles tiendront les bouts du couvre-chef. Ce cortège s'arrêtera devant celui qui doit recevoir le prix. Alors le roi d'armes lui dira :

•« Véez cy ceste noble dame, madame , accompagnée du cheva-

(( lier d'honneur et de messeigneurs les juges, qui vous vient bailler (( le pris du tournoy, lequel vous est adjugé comme au chevalier (( mieulx frappant d'espée et plus serchant ^ les rengz , qui ait (( aujourd'hui esté en la meslée du tournoy, vous priant ma dame (( que le vueillez prendre en gré. »

Alors la dame découvre le prix, qui est habituellement un joyau. Les hérauts qui accompagnent le chevalier mettent un genou en terre; le chevalier fait de même, se relève aussitôt, reçoit le prix.

1 Livre II, cliap. iv.

2 « Parco\irant » .

s'approche et prend un baiser sur les joues de la dame, puis des damoiselles. Le roi d'armes, pendant ce temps, et les hérauts crient le cri du chevalier. (Pl. LIV.)

Les juges diseurs sont vêtus de robes longues comme pendant le tournoi ; le chevalier d'honneur ne porte aucun vêtement pariiculier; le chevalier auquel est adjugé le prix, ainsi que ses hérauls, ont endossé la cape armoyée aux armes du vainqueur par-dessus le corset ou la cotte hardie. La cape des hérauts est ronde devant et derrière avec longs pans sur les bras. Celle du chevalier vainqueur est terminée carrément devant et derrière, et tombant seulement aux coudes, ainsi que l'indique notre planche. Les danses terminent la fête.

Ces tournois étaient le plus souvent précédés ou suivis de joutes. Ils cessèrent d'être en usage vers le commencement du x\f siècle. L'un des derniers fut tenu à Ardres par François P-^ et Henri VIII d'Angleterre. Les joutes persistèrent beaucoup plus tard. Cet exercice militaire ne fut abandonné qu'au commencement du xvif siècle.

JOUTE (jouste, jouxte). Combat singulier à la lance et à cheval. Il serait difficile, croyons-nous, de préciser l'époque où le combat singulier à la lance fut introduit en France, et même de savoir par qui et comment cette arme fut primitivement employée dans la cavalerie. La tapisserie de Bayeux nous montre des cavaliers armés de lances longues, mais rarement ces hommes d'armes chargent-ils, le bois couche horizontalement sous l'aisselle. Presque tous se servent de cette arme le bras droit levé à la hauteur de la tête, comme s'il s'agissait de lancer le pilum.

Ce n'est qu'au xif siècle que l'usage de charger la lance en arrêt paraît avoir été adopté à la guerre. La joute était un exercice propre à familiariser les hommes d'armes avec ce genre d'attaque. Les joutes habituellement précédaient ou suivaient les tournois. Au milieu d'une longue lice s'élevait une palissade unie , feite de planches et couverte de toiles, ayant environ quatre pieds de hauteur : c'était la joute à la barrière. Les cavahers se tenaient de chaque côté de cette barrière, chargeant l'un contre l'autre, la lance couchée horizontalement à la hauteur de la tête du cheval lancé à fond de train. L'adresse des combattants consistait à toucher l'adver saire aux parties supérieures du corps, à le renverser sous le choc du bois ou à briser la lance. La vitesse combinée des deux coursiers

donnait à ce choc une puissance telle, que si la lance ne glissait point sur l'armure du cavalier, il fallait, ou qu'elle se rompît, ou que le cavalier fût renversé. Pour parer au danger de ce genre de combat, on adopta vers le commencement du xiv' siècle certaines parties d'armures spéciales.

Chaque jouteur courait sur son adversaire, ayant la barrière à sa gauche et le bras gauche bien couvert de l'écu. Il obliquait ainsi un peu le bois de la lance vers sa gauche, à côté de la tête du cheval, de manière à frapper son adversaire en plein écu, normalement, afin que le fer de l'arme ne déviât pas de sa direction.

Le fer de la lance de joute était émoussé, afin de ne point pénétrer

les écus et hauberts ; on lui donnait alors le nom de roc ou rocket. Sa forme, jusqu'au mifieu du xiv' siècle, était celle que présente la figure 1. Depuis lors, jusque vers la fin du xV siècle, il fut divisé

en trois ou quatre mamelons (fig. 2). Il ne semble pas que les jouteurs aient été revêtus d'armes défensives spéciales pendant le xiu'^ siècle : on joutait avec le harnais de guerre (fig. 3) * ; seidement

' Mariuscr. Bibliotli. impér., Godefroi de Bouillon (îrançais, dernières années du Mii^ siècle).

le cavalier ramenait les ailettes des épaules en avant ^ Le roman du Chastelain de Coucij, qui date des premières années du xiif siècle, nous donne une description curieuse d'une joute.

^ Le sire de Goucy, épris, comme on le sait, de la dame de Fayel, l'invite à paraître à une joute qui se doit donner entre la Fère et

Voyez, dans la partie dos Aëmes, le mot Ailette.

Vandeuil; il la supplie, pour paraître à cette fête, de lui octroyer une manche :

« Ridée as las, large dessous,

« Qu'en mon destre bras porteroie ;

« Espoir que plus preus en seroie i. »

C'était en elîet un honneur de se présenter aux joutes avec un de ces larges morceaux d'étoffes brodées attaché au bras droit. Nous verrons tout à l'heure deux jouteurs ainsi affublés de manches.

La dame de Fayel accorde au sire de Coucy la faveur qu'il réclame. La joute est fixée à un lundi. Un grand nombre de seigneurs et de dames s'y rendent :

« De tous lès venoit li harnois,

« De Poitevins et de François,

« De Normans et de Bourgoingnons,

« De Loherains et de Bretons^

« Et venoient li Corbiais

« Aveuques cilz de Veraandais »

Et le comte de Soissons, le duc de Limbourg, le comte Philippe de Namur, avec nombre de chevaUers du Hainaut, etc. Tous, arrivés le dimanche, prennent leurs logements à Vandeuil, et le comte de Namur donne un banquet auquel il invite tous les gentilshommes et les dames venus pour la joute.

Le lundi de grand matin, les hérauts vont criant devant les hôtels que les jouteurs aient à s'apprêter. Alors, de tous côtés, sortent valets, écuyers; les chevaux sont couverts de leurs harnais. Au mouvement, au bruit de la foule se mêle le son des trompettes. Les jouteurs vont entendre la messe, puis les dames s'empressent de se rendre aux tribunes préparées pour les recevoir. D'après le roman, qui ne paraît pas avoir été composé postérieurement à 1230, il ne semble pas qu'une barrière fût disposée suivant le grand axe de la lice, pour séparer les jouteurs, puisque dans deux des épisodes de ces combats singuliers à la lance, il est dit que les chevaux se froissent' ; ce qui n'était pas possible lorsqu'une barrière de planches jointives séparait les destriers. Les jouteurs se frappent si rudement de leurs lances, que leurs écus sont brisés, leurs heaumes

' IJ liournans dou chastelaiii da Coueij, vers 704. - Vers 884 et suiv.

3 Vers 1G88 et 1743.

enlevés, et que tous deux souvent sont renversés avec leurs chevaux. Lorsque les combattants ne sont point blessés, ils retournent à leurs « rens » , c'est-à-dire aux deux extrémités de la lice. Là ils remontent d'autres chevaux, remplacent les pièces d'armures brisées et reprennent d'autres lances, pour fournir une nouvelle course ; cela jusqu'à trois reprises, si possible est.

Les plus beaux coups consistaient à rompre les deux lances sans quitter les arçons :

<( Les chevaus radement brocierent *

« Et si roidement s'aquointierent,

« Qu'il ont fait les lances froer 2

(( Et lor escus esquarteler.

« Li chevalier, bras estendus,

« Escus Iroés, estriers perdus,

« Passèrent oultre sans atendre

« Quanque chevaus lor pevent rendre

« Geste jouste fu moult loée

« De ceulz qui l'orent csgardée

Le texte donne quelques renseignements précieux sur l'iiabillement des jouteurs. Les heaumes sont garnis de « barbières » , c'està-dire de bavières, ou plutôt de ventailles \ La vue est appelée « lumière». Le corps est vêtu du « bourel », c'est-à-dire sous la maille, d'un gambeson de grosse étoffe rembourrée. 11 est question de « ghoires deslachiés ». Ceci est plus difficile à expliquer; glio veut dire flexible. Est-il ici question de parties de l'armure ou du harnais ?

Les hommes d'armes n'avaient point encore de plates posées sur la maille ; le mot de « giioires » ne peut donc s'entendre comme pièces d'acier appartenant à l'armure du cavalier. Les ghoires paraissent, d'après le texte, dépendre plutôt de la selle. Or, on remarquera sur les figures 5 et 7 qui représentent des jouteurs d'une époque plus récente, que, pour plus de sûreté, la sous-ventrière est attachée derrière les mollets du cavaher, par-dessus les quartiers de la selle, et est maintenue par des lames d'acier jumelles dentelées, qu'il élait, par conséquent, impossible de couper pour faire tourner la selle et jeter bas le cavalier. Les giioires pourraient bien être ces

' « Éperonnèrent » .

^ ti Briser ».

3 « Jusqu'à ce que leurs chevaux aient fourni leur course ».

* Vers 1183 et suiv.

5 Pièce de fer qui garantissait le cou et le bas du visage jusqu'à la hauteur des yeux.

lames flexibles retenanl.la sous-ventrière. Toutefois nous ne donnons cette explication que sous toute réserve. Un autre passage parle du f autre :

« Chacuns a mis lance sour fautre *. »

Or, le fautre était, au xiV siècle et plus lard, un support de fer attaché au corselet, qui servait cà maintenir la lance en arrêt. Mais les hommes d'armes n'avaient point alors de corselet d'acier; ils étaient vêtus du gambeson et de la cotte de mailles, quelquefois avec cotte d'armes par-dessus. Le fautre ne pouvait être fixé à la cotte de mailles, il fallait qu'il fût maintenu autour de l'épaule droite. Nous avons l'occasion de discuter ce point dans la partie des Armes ^.

L'auteur du roman parle de la contenance du sire de Coucy. Il se tenait, dit-il, droit comme flèche sur ses étriers longs, raonlé sur un jeune cheval pie. A son bras droit était attachée la manche plissée et déliée, richement brodée d'orfrois K

Les joutes à la lance, plus dangereuses encore que les tournois, firent adopter de bonne heure un genre d'équipement particulier. On renforça les heaumes, que les jouteurs frappaient lorsque la lance glissait de bas en haut sur l'écu, et qui devaient résister à un choc terrible; on les attacha solidement au corselet d'acier par devant et par derrière. On donna aux écus une forme spéciale pour diviser les chocs à droite et à gauche; on renforça le bras droit de pièces d'armures solides. On éleva beaucoup l'arçon de la selle, et on l'accompagna d'un hourd comme pour les tournois , afin de garantir les cuisses et les genoux. La figure 3, qui montre un jouteur de 1300 environ, ne présente point encore ces surcroîts de défenses. Ce cavalier est armé ainsi qu'on l'était pour la bataille. Mais dans une charge bien des coups de lance étaient perdus, tandis que dans une joute tous portaient; et quoiqu'il fût interdit aux jouteurs de viser ailleurs que sur l'écu ou la bavière, si le coup venait à glisser, il pouvait, en rencontrant quelque défaut de l'armure, tuer son homme. On s'occupa donc de garantir entièrement le torse du cavalier, il fallait éviter surtout que le rochet ne trouvât quelque point saillant, quelque défaut qui pût l'empêcher de glisser. L'armure des cavaliers de la fin du xiif siècle couvrait bien le corps, mais l'écu, incUné vers le bas du heaume, faisait glisser le rochet

1 Vers 1242.

2 n est question du fautre dans des écrits antérieurs au roman du Châtelain de Coucy. On a dit depuis, fauore.

3 Vers 1275 et sniv.

de la lance de bas en hanl, et le fer, rencontrant le heaume, l'enlevait souvent :

« Et li chastelaias le feri

« Si grant cop que tout reverser

« Le fist, et son elme voler

« Hors de sa teste roidement »

Si l'on examine avec attention l'habillement de guerre du chevalier vers la lin du xiif siècle % on voit qu'on avait cherché à garantir l'homme d'armes principalement contre les coups de taille et de masse d'armes. L'ensemble de l'armure présente un cône, de telle sorte que les coups portés de haut en bas glissaient du heaume sur les ailettes et sur l'écu, des ailettes sur les garde-bras, et se perdaient. Mais cette forme conique n'avait plus de raison d'être lorsqu'il s'agissait seulement de préserver le cavalier des coups de lance. Alors il y avait avantage à faire glisser le fer latéralement. Cependant les jouteurs paraissent, avant tout, s'être préoccupés des dispositions particulières à donner à la selle de joute. Ils prétendirent opposer aux coups de lance déviés des garde-corps et garde-cuisses, puis donner à la selle une forme telle que le cavalier ne pût être désarçonné. Sur les lièges de l'arçon de devant on éleva des bâtes qui masquaient complètement le ventre du jouteur. A cette bâte s'attachait un coUier hourdé, c'est-à-dire fait d'osier, recouvert de toile rembourrée, puis d'une peau peinte. C'était un hourd dans le genre de ceux adoptés plus tard dans les tournois, La figure li ' montre ce genre de selle. Avant cette époque, vers le milieu du xiv" siècle, on inventa même des selles de joute complètement fermées (fig, à bis) \ et dans lesquelles le cavalier était pris comme dans une boîte. Les deux bandes qui réunissaient la bâte de devant à la bâte de derrière étaient à charnières et bouclées en avant du troussequin. La bâte de devant formait hourd avec garde-cuisses verticaux. Dans cet exemple, le hourd et les quartiers de la selle sont couverts de cuir peint en bleu. Le jouteur est vêtu sur l'armure d'une cotte d'armes juste, faite d'une étoffe rouge. Le voile qui couvre le timbre est bleu. C'est un heaume qui protège la tête. Dans l'exemple (fig. h), un peu postérieur à celui-ci, le jouteur a le chef

' Li Romans don dtastelain de Coucy, vers 1374. 2 Voyez, dans la partie des Armes, le mot Armure. '3 Manuscr. Biblioth. impér. , le Miroir historial , français (seconde moitié du xiv^ siècle).

* Manuscr. Biblioth. impér., le Livre du roy Modus et de la royne Haeio, français (milieu du xiv^ siècle).

couvert du bacinet avec vue très-saillante et pouvant se relever de quelques doigts. Un camail de mailles est attaché à ce bacinet et couvre entièrement les épaules. Les bras ne sont garantis que par la cotte de mailles, qui couvre également tout le corps jusqu'au haut

des cuisses. Par-dessus est posée une cotte d'armes de peau, rembourrée fortement sur la poitrine. L'écu est très-large, très-recourbé, revêtu de bosses de métal. Il couvre tout le torse depuis le bois de la lance jusqu'au [delà de l'épaule gauche. Les jambes sont armées comme pour le combat. Le Iroussequin de la selle est de fer, trèshaut, enveloppe les reins, et permet au cavalier, quand il couche le

[ JOUTE ] 37/i

bois, de s'arc-boiUer fortement en se dressant sur ses étriers. Le hourd de cuir rembourré couvre le ventre et les cuisses. Le cheval est housse d'étoffe, avec frontal et œillères d'acier. C'était encore là un habillement qui n'était pas franchement disposé pour la joute. Le mézail du bacinet donnait prise au rochet et pouvait être enlevé.

Il était inutile de donner au timbre de ce bacinet une forme pointue. Le bras droit n'était garanti que par la rondelle de la lance, et l'épaule restait découverte. Cependant nous voyons qu'à cetle époque, des jouteurs étaient habillés d'une façon beaucoup mieux entendue. Il existe au musée d'artillerie de Paris une targe de cuir peinte d'un très-grand intérêt Sur la face extei'ne est représentée une joute, sans barrière, suivant l'usage français. Deux cavaliers

' Cette large date de la seconde moitié du xw'^ siècle.

horizoïilale circulaire, d'un seul morceau, avec vue. L'écu, concave, très-recourbc, est échancré par le haut pour laisser passer le bois

de la lance. L'échancrure est masquée par la rondelle. L'un des cavaliers est vêtu d'une cotte d'armes rembourrée, l'autre d'une cotte de mailles avec braconnière d'acier. Les jambes ne sont préservées que par des genouillères et des grèves simples. Des manches, ou plutôt de larges lés d'étoffe sont attachés aux épaules des jouteurs et llottent au vent. A l'aide de renseignements pris sur des vignettes de manuscrits de cette époque et sur des pièces d'armures, nous allons essayer de compléter et d'expliquer cette curieuse peinture.

Le musée d'artillerie de Paris possède une salade de joute qui se rapporte exactement à l'exemple précédent (fig. (5). Cette salade est forgée d'un seul morceau. La vue est percée sur la partie formant visière; elle est divisée en deux ouvertures longues avec relief audessus et au-dessous, pour empêcher le rochet de s'arrêter dans la fente. Un nerf saillant renforce longitudinalement le sommet de la bombe. Cette salade s'a Hachait, par une forte courroie, sous le menton, et l'on peut reconnaître facilement qu'elle n'offrait aucune prise au fer de la lance ^ .

• Celte pièce intéiessaule était peinte.

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La figure 7 va nous penneltre de rendre un compte détaillé de cet liabillement. L'écu est suspendu autour du cou par la guige * ou guiclie et maintenu dans la position voulue par le bras gauche. La partie supérieure de cet écu, qui est droite, atteint le niveau du bord antérieur de la salade, de manièi'e à ne laisser sur ce ])oint aucune prise au rochet. L'échancrure du haut obligeait le jouteur à tenir la lance au niveau de l'aisselle droite, et derrière la main le

l'autre ou iaucre devait soutenir le bois. Le torse est couvert d'un haubergeon ou d'une cotte de peau ou d'étoffe juste à la taille et fortement rembourrée. Mais, si la lance de l'adversaire touchait l'écu à son bord inférieur, le bras gauche ne pouvait avoir assez de puissance pour l'empêcher de s'infléchir; alors le rochet frappait le cavaher à la hauteur du ventre : aussi cette partie du corps est-elle défendue par une braconnière composée de trois lames d'acier articulées. Si le coup de lance était bien donné en plein écu, uor-

' Voyez, dans la partie des Ahmes^ le mol Écu«

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