II
[ CHASSE ] — /i'18 —
sauf les guètres-botles, qui sonl faites de cuii' fauve et lacées de l'orleil au gras de la jambe en passant sur le cou-de-pied. La guigc, à laquelle son cor est appendu, est noire avec clous d'argent. La tête est couverte du chaperon, dont la (lueue forme turban pour ne pas s'accrocher dans les broussailles. Les varlets de limiers, devant
chercher les traces, claicnt vêtus de vert, alin de mieux se dissimuler à la vue des grandes bêtes en passant dans les fourrés. La hgure 5 montre un varlet de chiens. Il est de même vêtu de vert, porte des brodequins et une ceinture basse avec escarcelle garnie de son couteau % le cor suspendu à la guige de cuir noir.
Le veneur (fig. 6) est à cheval ; il a enfourmé le chaperon, dont la queue forme turban. Il est, comme le précédent, vêtu de l'escoffle à manches très-amples : il fait le bois ; son vêtement est complètement vert, sauf les bottes, qui sont noires. Les harnais des montures
ï « Cy devise coinincnl on doit mener les (.hicnb à lairc la suyle. »
— ZiiO — [ Gîtasse ]
(le CCS veneurs à cheval sont i^arnis de longues lanières tombantes, afin d'éloigner les mouches, si nombreuses sous les futaies.
L'escoffle du veneur (frg. 6) est fendue latéralement, devant et derrière, pour ne point gêner le cavalier ; elle est serrée à la taille par une ceinture de cuir. Les manches, doublées de fourrure de
loutre, peuvent couvrir les mains en temps de pluie. Ce veneur guide les varlets qui font le bois ; il n'a pas de corne, et porte un bâton qui lui sert à écarter les branches dans les fourrés ; ses mains sont gantées. Alors l'arbalète était employée pour tirer les bêtes noires^ c'est-à-dire les sanghers et les loups. Cette arbalète ne différait pas des arbalètes de guerre, si ce n'est qu'elles étaient plus légères *. Pour la bander, le chasseur portait un crochet suspendu
' Voyez, dans la partie des Armes, le mot Arrai,ktr.
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à une ceinture basse à laquelle était, attachée la trousse contenant les carreaux ou virelons, et une épée (tig. 7). Cette épée n'('tait pas inutile, si la bête, blessée seulement, venait sur le chasseur.
Notre figure montre l'arbalétrier tirant 11 est vêtu d'une surcotte à manches larges serrées aux poignets, bombée sur la poitrine, suivant la mode du temps, et serrée à la taille. A la hauteur des
hanches est une seconde ceinture faite de cuir piqué, qui retient sur la cuisse droite la trousse contenant les carreaux, sur la cuisse gauche une épée longue, et devant, un bout de cuir auquel est solidement fixé par une bielle un long crochet de fer. Lorsque le chasseur voulait bander son arbalète (fig. 8), il passait un pied dans l'étrier de fer fixé à l'extrémité de l'arme, ayant retourné celle-ci, la noix de son côté. Il passait la corde de l'arc d'acier dans le crochet suspendu à sa ceinture, en le maintenant de la main droite ; puis, allongeant la jambe engagée dans l'étrier et redressant le corps,
1 Le Livre de chasse de Gaston Phœbus, manuscr. Bibliotli. nationale, fin duxiV' siècle.
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il amenait la corde sur l'arrêt de la noix. La trousse aux carreaux se composait d'une boîte carrée ou cylindrique de cuir bouilli et sans fond. Une peau souple percée de trous fermait seulement le dessus de cette enveloppe. Les fers des carreaux de chasse étant barbelés, on les entrait par-dessous, les pennes en bas, libres. La barbelure de ces fers les empêchait de tomber en repassant par les
mêmes trous. Le chasseur prenait donc chaque carreau par son fer; les pennes, flexibles, passaient par les trous sans se froisser. La figure 8 montre le chasseur à l'arbalète vêtu de l'escoffle par-dessus la cotte. Les manches très-larges de ce vêtement de dessus sont doublées de peau de loutre. Elles pouvaient être retroussées complètement sur l'épaule, alin de ne pas gêner les mouvements du bras. Si le temps était mauvais, ces manches enveloppaient entièrement
[ CHASSE
— im —
les bras et même les mnins. Pour marcher dans le bois, le chassem' fixait l'extrémité du crochet dans la ceinture. Quelquefois la trousse aux carreaux était munie d'un morceau de peau qui permettait de couvrir les fers.
La figure 9 donne un de ces carreaux d'arbalète de chasse * muni de deux pennes seulement, tandis que les flèches d'archer en possédaient trois. Les chasseurs k l'arbalète se servaient aussi
de carreaux terminés par un fer en forme de croissant, afin de couper les jarrets des bêtes et de les pouvoir prendre vivantes. On chassait la bête noire avec l'arbalète aussi bien à pied qu'à cheval, et, dans ce dernier cas, la corde de l'arc était bandée au moyen du pied-de-biche 2.
Pour tirer le lièvre, les carreaux d'arbalète étaient terminés par un cylindre de bois ferré (fig. 9 bis) . Ainsi le chasseur étourdissait l'animal sans gâter sa fourrure et sans répandre son sang. On considérait ce gibier comme d'autant meilleur qu'il n'était pas saigné.
Tous les veneurs représentés dans le manuscrit de Gaston Phœbus sont vêtus à peu près de même, c'est-à-dire qu'ils portent généralement l'escoffle ample comme vêtement de dessus. Cependant, vers la même époque, les chasseurs sont souvent figurés habillés de vêtements justes. Alors la vénerie de chaque seigneur tenait à porter un vêtement de chasse spécial, une sorte d'uniforme.
1 Même manuscrit.
2 Voyez Arbalètk, partie des Araies.
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Le Trésor de vénerie, coinposc en 139â par messire Harcloin de Fontaines Guériii % nous montre tous les veneurs vêtus de la même manière: d'un surcot juste avec manches reml)ourrces à l'arrièrel)ras ; taille très-serrée, plastron bombé à la hauteur de l'estomac ; cliausses justes, et bottes molles h grands revers pour préserver le bas des cuisses du frottement de la selle.
Ces veneurs (lig. 10) sont tous représentés la tête nue. 11 semble qu'ils ne missent le chaperon que pendant le mauvais temps. Dans le Livre de chasse de Gaston Phœbus, on voit également des veneurs courant à cheval tête nue. Sous bois, par le beau temps, cette liabitudc était justiliée.
Notre veneur, outre la corne pendue à son colé droit, porte l'escarcelle avec le couteau, et l'épée attachée à la ceinture très-serrée à la taille.
1 Ce Trésor de vunerie est écrit eu vers; il a été publié eu 1855 par M. le baron Jérôme Piclioii.
[ CHASSE ] — V2/|
Ces cornes de cliasse ne pouvaient guère donner qu'un son, et les corniires différaient par l'étendue et la disposition des mots brefs ou longs. La réunion de plusieurs mots s'appelait alors (à la fin du XIV" siècle) alenée :
« Et si vous plaist l'eauve corner « Un lonc mot, et puis quatre après « Doubles-de-chasse près à près, « Et tout autant d'une autre alaine « Dont cy véés figure plaine ^. »
Voici en effet (fig. 11) comment l'auteur note la cornure de l'eau :
mm mm mEn mu mŒ] aEn mm am
Ces sonneries n'indiquent évidemment que des sons brefs et longs, semi-brefs, ou longs doubles'.
Les varlets de chiens, ou braconniers "...
« Mais là le sage braconnier
« Doit savoir, com bon costumier,
« S'il a chien qui se pregne garde
u Du change et cehiy ayure et garde »
sont vêtus à peu près de même que les veneurs, si ce n'est qu'ils portent , à la place des bottes molles , des houseaux ou basses chausses de cuir lacées ; ils sont armés del'épicu (fig. 1*2), et à leur côté pend un barillet.
Le traité de Gaston Phœbus distingue plusieurs espèces de chiens de chasse et leur consacre un chapitre tout entier dont nous croyons utile d'extraire quelques passages. Ce chapitre a pour titre : « C// (( devise des alans et de toute leur nature. — Mans est une nature « et manière de chiens, et les uns sont que on appelle alanz genlilz, « les autres sont que on appelle alans veautres. Les autres sont
1 Lorsque le cerf est à l'eau.
~ Le Trésor de vanerie : « Cornure de l'eauve. »
3 Voyez, à ce sujet, la note 6 de l'cdileur du Trésor de vancric.
* C'était alors le nom qii'on doniiail aux valets de chiens, charges de soigner les chiens couranls. On a vu que ces mêmes valets sont appelés, dans le Huinuii de Garni, des breniers.
5 Même manuscrit.
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« alaiis cle boucherie. Les alans genlilz si doyvent estre faiz et « lailliés droilement comme un lévrier de toutes choses, fors que « la teste qui doit estre grosse et courte, et combien qu'il en y ail « de chascun poil, le droit poil de bon alan et qui est plus commun
« si doit estre blanc avec aucune tache noire environ l'oreille. Les « oyeulz bien petiz et blans et les narines blanches, les oreilles « droites et agusiées et aussi les y a faite l'en \ Alan faut mielx « acoutumer que nulle autre beste, car il est miels taillé et plus « fort pour faire mal que nulle autre beste. Et aussi les alanz sont (( voulentiers estourdiz de leur nature, et n'ont mie si bon sens
1 «Aussi les leur a-t-on faites » (taillées).
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« comme moult autres chiens ont ; car si on cuert un cheval, ils le « prennent (suivent) volentiers et vont aux buefs ou brehiz ou (( pourciaux ou autre bestail, ou aux gens, ou autres chiens. Car « j'ay veu alati qui tuoit son maistre. Et en toutes guises alan sont « mal gracieux et mal entechiez et plus foulz etestourdiz que autre «. manière de chiens. Et onqucs je n'en vis trois bien entechiez et « bien bons, car bon alan doit courir sitôt comme un lévrier, et ce « à quoy il alaint il y doit mctre la dent et ce doit estre sans lessier ; « car un alan de sa nature tient plus fort sa morsure que ne feroient trois lévriers les meilleurs qu'on puisse trouver. Et pour ce est le
« meilleur chien qu'on puisse tenir pour prendre toute beste et tenir
« fort Bon alan doit amer son maistre et suivre, et li aider en
« touz cas et faire ce que li commandera quelque chose que ce
« soit L'autre nature d'alans veautres si sont onques taihiez
« comme laide taille de lévriers, mais ils ont grosses testes, grosses « lèvres et grans oreilles, et de ceulx s'aide l'en très bien à chascier « les ours et porcs sangliers; car ils tiennent fort de leur nature.... « et meslez avec lévriers qui pincent sont bons, car quant ilz atai- » gnent la beste, ilz la tient et tiennent coy, mais d'eulx mesmes « ils ne la tiendroient jà, se lévriers ne metoient la beste en destri ^. « Donc tout homme qui veult hanter la chasce des ours ou des san-
gUers, doit avoir et alanz et lévriers et veautres ou de boucherie, « et mastins, s'il n'en puet avoir des autres. »
Le manuscrit ne se contente pas de ces descriptions, il donne l'allure des alans. Ces figures rappellent assez la taille et la forme des grands chiens dits danois.
Quant aux chiens courants, ils sont représentés le museau court,
' « Ont de iviaiivais penchants » .
« Aux abois » .
— Zi27 — [ CHASSE ]
les oreilles longues, les épaules fortes, la queue poilue. Voici comme sont habillées les tètes des chiens alans (fig. 13). Les épieux
que portent les chasseurs dans le manuscrit de Gaston Phœbus sont
façonnés ainsi que l'indique la figure \h. La traverse A est de bois
[ C FIASSE ] — A28 —
el maintenue à la liampe par un fil croisé. Les veneurs frappant avec cette arme le? sangliers au défaut de l'épaule, il fallait préserver la main contre les atteintes des défenses de l'animal : cette traverse tenait lieu de garde.
On voit, dans le manuscrit du Livre du roy Modus \ un veneur à cheval recevant, l'épée à la main, un sanglier (fig. 15). Ce chasseur est vêtu d'un surcot très-juste, pourpre clair, sur des braies rouges. Son chapeau rouge est posé sur un voile vert qui lui couvre la nuque ; un cor blanc est pendu à son côté.
Les dames nobles ne se privaient pas de suivre les chasses • mais c'était habituellement pour courre le lièvre, rarement elles chassaient la grosse bête. Leur chasse favorite, comme nous le verrons tout à l'heure, était la chasse au vol.
La Chanson del roi Guillaume d' Emjleterre ^ fait ainsi parler la reine, s'adressant h son époux :
« Sire, fait-ele, il vos estuet
« Tout maintenant aler en bois.
(( Sarés-me-vos gré se g'i vois ?
« — Sarai, dame? oïl, voir, molt grant 3. »
« Tantôt la dame a commandé
« Que li chien soient acouplé,
« Enseler fait ses caceours *
« Et atorner ses veneours.
« Jà sont atorné por movoir,
" Cascuns à lot son estavoir ;
« Tôt ont lor cors et lor harnas.
(I Ne finent dusqu'à .j. escars ^
« U le cerf de .xvi. rains troevenl ;
« Tôt ii cien après lui s'esmeuvent.
(( Li cers s'en vait les saus fuiant,
« Et cil le vont après huant.
« Biau sire, par tel convenant,
« Fait la dame, vos doins congié
« De courre après le cerf con gié.
« Vos coui rés ; jou ne courrai pas,
« Toute l'ambleure et le pas
« M'irai après vos esbatant. »
• Biblioth. nationale, français, n^^ 12399. Ce manuscrit date de 1370 à 1380.
2 Publ. par M. Fr. Michel^ du manuscr. français de la Bibliolli. nationale, n" 6987, écriture du xiv" siècle.
3 « Sire, fit-elle, il vous conviendra maintenant d'aller chasser ^ vous plairait-il que j'y allasse avec vous ? — Oui, certes, madame, et ce me sera un grand plaisir. »
* « Elle fait mettre en selle ses chasseurs ».
5 « lis ne s'arrêtent pas jusqu'à une terre défrichée » [escar pour cssurt).
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Los vêlements que portaieiiL les dames à la cliasse à courre, à (laler du xiv' siècle, sont très-fermés. Habituellement les femmes se tenaient en selle comme les hommes, les jambes plus pliées, par
conséquent les étriers tenus courts. Voici la copie d'un ivoire de la première moitié du xiv' siècle, qui montre une dame ainsi équipée (fig. 16) Sur sa cotte elle a endossé un large peliçon sans
1 D'un cadre à miroir provenant de la collection W. Maskell. Cette dame chasse le lièvre, accompagnée d'un jeune homme.
[ CHASSE J — /|30
manclies, couvrant bien les épaiili^s oL l(3s arrière-bras. Ce peliçon tombe jusqu'aux pieds; il doit être fendu en bas par devant et par derrière. L'écuyère porte un voile avec barbette et chapel à visière par-dessus. Dans sa main droite, elle tient un fouet en façon de martinet à trois lanières. La housse de la selle est terminée en bas, de chaque côté, par six lanières chasse-mouches.
Le luxe des chasses fut poussé aussi loin que possible chez les riches gentilshommes , pendant les xiv' et xv' siècles. Bernabo Yisconti avait une meute de cinq mille chiens pour la chasse au sanglier. Ce seigneur faisait punir de mort les paysans qui étaient convaincus d'avoir tué un de ces animaux sauvages. L'historien Campo dit à ce sujet : « Je ne veux passer sous silence la cruauté de « Bernabo et la manière dont il faisait condamner aux derniers « suppUces les pauvres paysans qui avaient pris ou tué quelque « sangher. Ayant été réprimandé à ce sujet par des religieux de « l'ordre de saint François, il les fit assassiner. » Ce seigneur ne permettait à ses principaux ministres de recevoir des émoluments qu'autant qu'ils prouvaient avoir mis à mort quelque braconnier. 11 vivait en 135Zi. Pour peindre ce personnage, un trait suffît.
Ayant rencontré sur le pont de Lambro, à Melegnano, deux envoyés du pape Innocent VI, chargés de lui remettre des lettres qu'il supposait devoir lui être désagréables, il s'enquit auprès d'eux avec une apparence d'intérêt si, après un si long voyage, ils n'avaient pas faim ou soif. Les messagers, devinant à la figure du seigneur que la question cachait quelque mauvaise pensée, et que s'ils avouaient avoir soif, ils avaient quelque chance de boire à la rivière, parlèrent seulement de la faim qui les pressait. Bernabo leur laissa le choix, ou d'être jetés par-dessus le pont, ou d'avaler les lettres papalines, ce qu'ils firent, les sceaux de ploml) compris.
Le roi Charles VI rendit en 1396 une ordonnance datée de Paris, qui défendait la chasse à toute personne non noble. L'équipage de chasse de son frère Louis, duc d'Orléans, se composait « d'un maître veneur, ayant sous ses ordres deux aides et un chevalier de vénerie ; de dix pages des chiens, dont deux spécialement attachés au service des lévriers ; de huit valets de chiens, et de « deux povres variez qui « n'ont nulz gaiges et qui gissoient la nuit avec les chiens » . Ces valets étaient seulement habillés.
« La meute comptait quatre-vingt-dix-huit chiens courants, huit limiers et trente-deux chiens lévriers pour le cerf, indépendamment des chiens pour le sanglier, et des lévriers et mâtins de la chambre
— — [ CHASSE
de JVlonseigneur \ » Les chiens étaient l'objet de soins assidus. On les envoyait on pèlerinage et l'on disait des messes à leur intention.
En 1359, Edouard d'Angleterre, traversant la France avec son armée, pendant la captivité du roi Jean, menait à sa suite, dit Froissart, « trente fauconniers à cheval chargés d'oiseaux, et bien « soixante couples de forts chiens et autant de lévriers, dont il alloit « chacun jour en chasse »
Les ducs de Bourgogne possédaient les plus nombreux équipages de vénerie : « Six pages de chiens courants, six de lévriers; « douze sous-pages de chiens, six gouverneurs de valets de chiens; « six valets de chiens lévriers, douze valets de chiens courants, six « valets d'épagneuls, six valets de petits chiens, six valets de chiens « anglais et de chiens d'Artois ^ »
Si les châtelaines ne suivaient les chasses à courre qu'accidentellement, si elles laissaient aux hommes le plaisir des chasses aux bêtes îioires, elles se livraient avec passion à la chasse au vol, et en effet cette chasse était un des exercices les plus charmants qu'on puisse imaginer. Le LiiTe du roy Modus décrit tout au long, et la manière de chasser au vol, et la façon d'élever, d'instruire et de soigner les oiseaux. Il commence par dire quelles sont les trois conditions que doit remplir le chasseur au vol. « La première est de c( les aimer parfaitement (les oiseaux) , la seconde est de leur être « amiable, la tierce qu'on en soit curieux. » La noblesse féodale, pendant les xii% xiif et xiv' siècles, eut pour la chasse au vol un goût si vif, qu'elle dépensait des sommes considérables et se ruinait pour satisfaire cette passion. Mais avant de donner quelques détails relatifs à cette chasse, et rentrant dans notre sujet, nous analyserons une pièce de vers donnée par l'auteur du Livre du roy Modus, et qui est une peinture de mœurs des châtelains des xiif etxiv' siècles.
Cotte pièce est intitulée : « Cy devise le jugement des chvns et « des oyseaulx et lesquelz font plus beaux déduiz. » Il s'agit de savoir, des deux chasses à courre et au vol, quelle est la plus plaisante.
Deux troupes de dames et de chevaliers, l'une venant de chasser au vol, l'autre à courre, se rencontrent à la tombée du jour, toutes
1 Voyez Louis et Charles cVOrléans, leur influence sur les arts, etc., par A. ChampoUion Figeac, oiivr. déd. à monseigneur le duc de Nemours, 1844.
2 Chron. de Froissart, livr. I, chap. cxxi.
3 Choisy, Hist. de Charles VJ, p. 222. — Voyez, pour de plus amples détails, la g urne de Sainte-Palaye, Mérn, sur l'une, chevalerie, t. III; et Legrand d'Aussy, t. I, sect. m.
[ CHASSE ] — /|32
deux ayant fait bonne chasse : d'une part un grand cerf a clé pris, de l'autre bon nombre de perdreaux. Les deux châtelaines sont ravies de se voir :
« Et alerent droit au manoir
« Où il leur faloil remanoir,
« Et les chevaliers autresi
« S'entrefirent grant joie audui. »
Chevauchant l'une près de l'autre, la dame de la chasse au vol dit à son amie : « Vous devez être lasse; pour nous, en volanl, nous avons pris perdreaux à foison sans nous presser : je ne sache pas qu'il y ait plaisir pareil. N'est-il pas plus agréable de suivre le vol des oiseaux que de courir à perdre haleine après une bête qui fuit devant vous? — Cependant, réplique l'autre dame, n'est-il pas beau de suivre à travers bois les chiens courants, de les devancer, de forcer la bête? Le proverbe du vilain est tel : « Chasse au vol ne « profite guère. Toujours le fauconnier court après son faucon, il n'a « pas de répit. » — Soit, reprend la première, laissons cette matière, nous la discuterons plus cà loisir; faisons bonne chère, cette nuit nous penserons à défendre notre opinion. » On arrive au château de la dame au vol, et, s' adressant au châtelain :
« Lequel vous semble plus bel,
« Chace de chiens ou vol d'oiseaulx ?
« Vostre femme tient plus à beaux « Et à meilleur la volcrie, « Et rien ne prise vénerie ; (( Si en fera un argument. »
Le seigneur se garde de se prononcer et dit qu'il soumettra le cas au comte de Tancarville, plus compétent que nul autre en ces matières. « Bien, disent les deux dames en riant, vous nous avez juge donné, nous l'acceptons. » Les varlets apportent la venaison.
« Et le cerf portoit seize cors !
H Eh 1 dit la dame au cerf, votre épervier serait bien empêché d'emporter cet oiselet ! »
« La dame commença à rire « Et si ne voloit nul mot dire, r.
On se met à table.
[ CHASSE
« Et taiitost s'alerent couchier, •( Car ils estoient traveilliez, « El si avoient bien veillic. »
« Allons, dirent le malin les chevaliers , allons réveiller ces clames; nous entendrons leurs arguments. » Elles. sont à leur toilette.
« Estes vous preztes d'arguer ? »
« Oui, répondent-elles. — Eh bien, nous descendons au jardin et vous y attendrons. Descendues au verger, assises près de leurs maris :
« Donc, dist la dame à l'espervier, « Dame, vous devez commencer. »
« — Non pas, dit l'autre, vous avez soulevé la question, veuillez commencer. — Soit... Peut- on comparer chiens et oiseaux? Les oiseaux que la nature a faits si beaux, si fins, si courtois, si jolis ; qu'ils soient sors * ou mués, ne sont-ils pas charmants à voir? ne les porte-t-on pas avec soi dans les chambres des rois et comtes, tant ils sont nets et propres naturellement? En peut-on faire autant des chiens, sales, toujours sur les fumiers, et qu'on ne peut approcher sans se boucher le nez ? Puis on peut partout porter oiseaux avec soi, ce qu'on ne peut faire des chiens, qui mangent tout oi^i ils se trouvent. Mais n'est-il pas merveilleux qu'un si petit animal comme est le faucon, par son courage, batte une grue ou un cygne sauvage ! Et le héron qui s'élève jusqu'aux nues, ne voyonsnous pas le faucon l'attaquer par devant, par derrière? ainsi combaltant, on les perd tous deux de vue ; puis l'oiseau chasseur prend son temps, saisit le héron par la tête, et tous deux, comme un tourbillon, se précipitent à terre. Qu'y a-t-il de plus plaisant que de chasser en rivière avec un faucon hautain ou deux? Si en plaine est un étang bien peuplé de canes, de malarts, — il n'y faut pas de petit gibier, — on laisse aller les faucons. Ils s'élèvent tout d'abord si haut, qu'on les perd de vue. Alors on frappe les tambours pour faire
1 Les faucons Aora sont ceux ([ui sont encore à leur premier pennage. Sor s'entend comme roux. On disait encore, au siècle dernier : cheval 5or ou naur, pour alezan comme on dit encore : harengs sors ou saurs, pour roussis à la fumée.