‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 3)Chapitre 130 sur 168 · II · texte numérisé non relu

II

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Les barons de rire, et la damoiselle à son lour do regarder lluun et de ne plus faire attention à son jeu ; si bien

« Qu'ele perdi son ju à mesgarder. »

« — Maintenant, dit Huon à l'amiral, vous voyez si je sais jouer; « encore un peu et votre fille est sûrement matée. —Maudite soit « l'heure où je vous ai engendrée, ma fille ! dit le père furieux. Vous « avez battu à ce jeu tant de hauts barons, et vous vous laissez mater « par ce garçon ! — Calmez-vous, répond lluon, les choses pource ront en rester là, et votre fille se retirer en sa chambre ; pour « moi, j'irai servir mon ménestrel. — Si vous agissez ainsi, je « vous donnerai cent marcs d'argent. — Soit! » répond le bachelier. Mais la damoiselle s'en retourne le cœur plein de dépit : « — Si j'eusse su cela, se dit-elle, je t'aurais bien maté. »

Le conte est un peu leste ; mais il s'agit de païens, et l'on voit que Huon se comporte en gentilhomme. Tout est bien qui hnit bien \

Dans un autre roman du même temps % la hlle de Géri s'éprend de Bernier; elle envoie son chambellan le prier de la venir visiter une nuit :

« — Di li par moi salus et amistié,

« Et qu'en mes chambres se vaigne esbanoier 3

« Et as eschés et as tables joier.

« Je te donrai xx livres de deniers. »

« — J'irai volontiers », dit le chambellan. La scène est charmante et se passe le plus convenablement du monde, mais les jeunes gens oublient les échecs.

Les dames jouaient donc aux échecs, et d'ailleurs de nombreux monuments figurés nous montrent des parties engagées entre des personnages de sexe différent. Voici (fig. 1) la copie d'une boîte à miroir d'ivoire, du commencement du xiv^ siècle, qui représente un jeune homme et une dame jouant aux échecs; deux autres personnages très-attentifs regardent la partie, l'un d'eux tient un épervier sur le poing *.

Les jeux d'échecs, de tables, de dés, étaient un des délassements

• Huon de Bordeaux, vers 7386 et suiv. (xui^ siècle) {les Anciem poètes de ta France, publ. sous la direct, de M. Guessard).

2 Li Romans de Raoul de Cambrai.

^ « Se divertir « .

* De la coUect. Sauvageot, musée du Louvre.

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favoris des oentilshoinmes dans les camps; si bien que les cliets d'armée durent souveni, inlerdire ces passe-lemps, qui étaient la cause de négligences funestes, de perles d'argent et de querelles. Quand le roi Louis IX s'en vint à Acre après sa captivité, de tant de

pertes qu'il avait faites, celle' du comte d'Artois, son frère, lui était la plus sensible. En mer, il se plaignait à son sénéchal de ce que le comte d'Anjou, qui était avec lui dans sa nef, ne lui faisait nulle compagnie. Un jour, il le demanda ; on lui dit qu'il jouait « aus « tables à monseignour Gautier d'Anemoes*. Et il ala (le roi) là

' De Nemours.

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« touz chancelans pour la fleliesce do sa malailie, et, prist, les dez el c( les tables et les geta en la mer, et se courouça moult fort à son « frère de ce qu'il s'estoit sitost pris à jouer aus deiz. Mais messires

Gantiers en fut li miex paiez, car il geta tous les deniers qui « estoient sus le tablier (dont il y avoit grant foison) en son giron, « et les emporta ' . » Ce jeu des tables était ce que nous appelons aujourd'hui le trictrac^ que l'on jouait avec des dés et des tablettes ou disques de bois ou d'ivoire.

Du xif au xiV siècle, dans les pièces de l'échiquier étaient : le paon; la tour, le roc; la reine, la fiergc ou firge (vierge); le cavalier, le chevalier; le fou, X au fin \

L'évêque de Paris, Eudes de Sully, sous Philippe-Auguste, défendit aux clercs déjouer aux échecs et même d'en avoir chez eux. Saint Louis voulut infliger des amendes à tous ceux qui jouaient aux échecs, aux tables et dés. Mais ces ordonnances ne purent être mises à exécution, non plus que beaucoup d'autres de ce genre prétendant modifier les mœurs.

La vogue du jeu des échecs devrait faire revenir un peu sur l'opi nion que l'on a des habitudes de la noblesse féodale. Ce jeu demande une certaine culture d'esprit et une habitude d'appliquer l'inteUigence à, des combinaisons suivies. Il n'était pas une dame, du xif au xv' siècle, qui ne sût jouer aux échecs et aux tables; on n'en peut dire autant aujourd'hui.

Outre le jeu des tables, il y avait le trémerel, qui se jouait avec trois dés, et qui paraît être une variante du trictrac. Les jeux de hasard furent l'objet de défenses fréquentes. Parmi les bans publiés dans l'échevinage d'IIénin Liélard, au xiif siècle, il en est qui concernent ces jeux. Défenses sont faites aux taverniers de les tolérer chez eux : « En cui maison on aura jue as des, et en cui maison on (f aura jue au tremeriel, son le semontil est a LX s. de fourfait s'il « en est convencus; et son li met sus con nen ait verte lui quint len « convenra desfendre. » A Douai, des mesures sont également prises contre ce jeu dans un ban intitulé : « Cou ne suefre con just « as des en son pourpris »

' .Toinville, Hist. de saint Lmiis, publ. par M. Natalis de Vailly, p. 143.

2 Voyez l'extrait du Roman d'Alexandre de la biblioth. Rodléienne, publié dans les notes des Chron. des ducs de Normandie, t. II, p. 515 [Co/L des docum. inédits de l'hist. de France). Ce passage démontre qu'au xin' siècle, le jeu des échecs ne différait pas du nôtre.

3 Cartul. L, î" xii. {\ oyez Recueil d'actes des xii*-' et wn" siècles en lanr/ue 7-orn . wallone du nord de la France, publ, par Tailliar, 1849, Douai, p. 400).

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La herlenc, hellens ou brelenc, était, la lable sur laquelle on jouait aux (lés :

(( Lors fait aporter ses berlens

« Kt les escuiers ' por juer

« L'avoir dont se velt descombrer -. »

Dans l'inventaire de l'argenterie du roi dressé en 1353, on trouve cet article : « Pour 1 eschequier de bateure et de cristal, à (( perles dedens, garny des jeux de cristal et de marbre vermeil...»

En l/i12, la plupart des pièces de l'échiquier avaient pris les noms qu'elles ont aujourd'hui. « Pour un roy, une royne, deux roz «. (tours) et six paonnez (pions) d'yvoire blanc; pour un jeu d'es- « chez et un fol et plusieurs paonnez noirs »

Et dans une de ses ballades Charles d'Orléans parle ainsi :

« En ma Dame j'avoye mon secours,

« Plus qu'en autre, car souvent d'encomlirier

« Me delivroit, quant venoit à son cours,

(( Et en gardes faisoit mon jeu lier ;

« Je n'envoyé Pion, ne Chevalier,

« Auffm ne Piocq qui peussent ma querelle

« Si bien aidier ; il y pert vrayement,

« Car j'ay perdu mon jeu entièrement;

« Se je ne fais une Dame nouvelle »

Dans le journal de la dépense du roi Jean en Angleterre, il est aussi question de jeux de tables (trictrac).

Un des corbeaux sculptés portant les poutres de la salle des mercenaires, dans le château de Pierrefonds, représente un gentilhomme et une dame jouant aux tables. Ces représentations sont fréquentes sur les vignettes de nos manuscrits des xiif, xiv" et xv' siècles.

Outre le jeu de tables, qui demande des combinaisons, les jeux de hasard étaient répandus dans toutes les classes de la société, malgré les édits royaux, les décrets des conciles, les excommunications. Le jeu des dés particulièrement était une occasion de pertes de sommes considérables chez les gentilshommes, souvent de querelles et de rixes.

' « Les échecs ».

2 Gautier d'Arras, li Romans de Vempereur Eracle.

3 Archives nationales (K. reg. 41, fol. 85 verso).

* Poésies de Charles d'Orléans (1'"'' moitié du xv" siècle).

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Le trouvère BuLebeuf, au xjir siècle, parle ainsi des dés dans // Diz de la çjrieHche cVyver ^ :

« Li dé qui li détier oat fet « M'ont de ma robe tout desfet ; « Li dé m'ocient, « Li dé m'aguetent et espient, « Li dé m'aissaillent et deffient, <( Ce poise moi. »

Eustaclie Deschamps consacre une pièce de vers tout entière au jeu des dés et à ses conséquences funestes 2. Avec cette verve qui caractérise ses poésies, il nous montre comment, une nuit, Coucy et plusieurs bons chevaliers et écuyers s'en allèrent, après souper :

« En un retrait où ilz trouvèrent « Grant feu et belle table mise. »

Lcà on se met à jouer aux trois dés de Paris.

Le poëte peint l'émotion des joueurs, traduit leurs propos, leurs blasphèmes quand ils perdent, leurs colères s'en prenant à tout et à tous. Tantôt c'est un fétu de paille qui est accusé d'avoir lait tourner la chance, tantôt l'éternument d'un des assistants, tantôt une chandelle qui charbonne. Son dit conclut ainsi :

« De jouer se fait bon tenir,

« Se ce n'est par esbatement

« Jusqu'à deux flourins seulement,

« Sanz convoitise et sanz jurer,

« Sanz mal el sans injurier,

« Car plus est bomme saige et grant,

« Plus si meffait ; et si di tant,

« Que mains gentilz hommes très banix

« Y ont perdu armes, cbevaulx,

« Argent, honneur et seigneurie,

« Dont c'estoit horrible folie,

« Quant estoient en une armée,

« Pour perdre une noble journée

« Pour ce qu'ilz n'avoient harnois. »

Un manuscrit de la Bibliothèque nationale^ contient un autre

• Sur la rigueur de l'hiver.

2 Le Dit du gieu de.f dez (xiv^ siècle).

3 Ane. suppl. français, n° H22. Ce dit a été publié dans le recueil de M. A. Jubinal, faisant suite à Legrand d'Aussy, Barbazan et Méon, i8à2.

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dit sur le jeu des dés. C'est le diable en personne qui enseigne à riiumme à fabriquer les dés :

« — Frère, dit li mauvès, je me sui porpensez ; « Tu feras une chose qui son nom sera dez ; « Maint homme en iert encore honnis et vcrgendez ; « Li un en iert pendu et li autre tuez.

« Tu feras celc chose de six costés quarrée.

« En la première coste tu feras un seul point... »

Et ainsi le diable fait mettre sur chaque face deux, trois, quatre, cinq et six points.

La table sur laquelle on jetait les dés — car il y avait plusieurs combinaisons de jeux de dés — s'appelait, comme on l'a vu plus haut à propos des échecs, le bellens, bellan, brelan :

« Li dé furent d'ivoire, de marbre li bellens »

Dans les camps, les chefs d'armée défendaient les jeux de dés, qui étaient souvent la cause de sanglants conflits ; mais l'habitude était plus forte, et ces défenses, sans cesse renouvelées, n'arrêtaient I)as les joueurs.

Dans les Grandes Chroniques de Jehan le Bel, qui furent écrites vers le milieu du xiv^ siècle, on ht ce passage : «Après disneiz « grant hustin comencha entre les garchons des Hennewiers et des « archiers d'Angleterre, qui entre eux asloient hebergies ensemble, « a ocquison del jeu de deis, dont grans mais avient si come vos « oreis.»

En effet, au bruit de la querelle, tous les archers qui étaient répandus dans la ville se réunirent armés, et blessèrent ou tuèrent plusieurs de ces garçons Hennuyers, lesquels se retirèrent en leurs hôtels. Il fallut que leurs maîtres se missent de la partie, et trois l'-enls archers restèrent sur le carreau \

Les recherches savantes faites sur le jeu des cartes par quelques auteurs du dernier siècle et de celui-ci ne permettent pas de faire remonter l'invention de ces cartes avant le xiV^ siècle. Les documents

' Du jeu de dez {Ditz d£s xiii^, xiv» et xv^ siècles, recueillis par A. Jubinal, t. II, p. 22).

Voyez les Vruym Chroniques de Jehan le Bel, publ. par M. Polain.

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les plus anciens qui les mentionnent datent de 1 '299, Il ressort assez claireraent de l'ouvrage de M. xMerlin, qui a su réunir sur la matière [ous les documents connus, que les premières cartes, ou naïbis, avaient été fabriquées en Italie pour amuser et instruire en même temps les enfants, et qu'on eut l'idée plus tard de se servir de ces images sur petits cartons pour en composer des jeux de hasard et de combinaison propres à remplacer le jeu des dés*. Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici l'auteur de cet excellent traité sur les jeux de cartes :

« Les cartes ne sont ni d'origine arabe, ni d'origine indienne. « Rien n'autorise ces deux suppositions; aucun monument, aucune « citation d'écrivains de l'Orient ne vient les appuyer. Ces jeux « sont, du reste, contraires au génie, aux mœurs et à la religion des

<i Arabes ' Les cartes sont une invention européenne, sans

(( nul doute italienne. Voici ce qu'on peut supposer de plus vrai- K semblable sur leur origine.

« Au XIV' siècle, il y avait en Italie une suite de dessins, un « album de cinquante pièces, très-propres à amuser les enfants « par la variété des images, et à aider leur instruction en ser- « vaut de sujets d'interrogation aux maîtres ou aux parents : c'était « une nomenclature étendue des connaissances d'alors, un pro- « gramme de questions, un aide-mémoire encyclopédique pour les « yeux.

« Cette suite de dessins se nommait naïhis ; nous en avons la « copie dans les gravures anonymes attribuées à tort ou à raison au (.< peintre Mantegna.

« Vers la fin de ce même siècle, un esprit inventif, probablement « un Vénitien, crut voir dans les naïbis des enfants les éléments « d'un jeu nouveau propre à servir à l'âge mûr de récréation atta-

« chante — Pourquoi, se dit-il, n'imaginerait-on pas un jeu qui,

« sans exclure complètement les chances du hasard, n'y serait pas « livré tout entier comme les dés, et qui, moins sérieux que les « échecs, moins bruyant et plus portatif que le trictrac, exigerait,

comme ces jeux, une attention soutenue , du calme et de la ré- « flexion' »

I Voyez, à ce sujet, l'excellent ouvrage que vient de publier M. Merlin sur l'()rigi'ie des curies ù Jouer. Paris, 1870.

^ Ce passage est une sorte tic conclusion des preuves accunuilces par M. Merlin à l'appui de son opinion.

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