‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 3)Chapitre 71 sur 168 · II · texte numérisé non relu

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d'une pièce jusqu'à la Ijague A. Les rinceaux sont ajourés et d'un travail gras, quoique fin. Les ornements, sur les dos des dragons, sont venus à la fonte. Mais bientôt les orfèvres renoncèrent à ces

pièces coulées, qui, pour venir d'un jet, demandaient beaucoup de soins et de temps, et employèrent les soudures avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, de manière à masquer la soudure dans la

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composition. Ainsi on voit au musée de Cluny une colonnette de cuivre doré, provenant d'une châsse probablement, qui, sous le

rapport de la fabrication, est un des objets les plus intéressants qu'on puisse étudier. Le chapiteau de cette colonnette (fig. 16) » se

1 La gravure est de la grandeur de l'original.

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compose d'une corbeille fondue, dont le galbe est donné en A. Sur cette corbeille sont soudés des crochets fondus séparément. Les crochets du rang inférieur cachent l'extrémité soudée de ceux du rang supérieur, et des folioles, sur l'astragale, soudées par derrière, cachent l'extrémité soudée de ces crochets inférieurs. Quant au fui de la colonne, il est obtenu au moyen d'une feuille très-mince de cuivre étampée, appliquée sur une âme tabulaire de cuivre et soudée par derrière (voy. en B), Là où cette colonnette s'appliquait au fond de la châsse. Ainsi la soudure n'apparaissait-elle sur aucun point, et la dorure pouvait être franche et égale. Chaque crochet feuillu de ce chapiteau est fondu à part, sans retouches et d'une extrême pureté. On ne comprend guère — ces crochets n'étant pas de dépouille — comment on aurait pu battre des pièces pour les obtenir sur un modèle: aussi pensons-nous qu'ils ont, chacun, été fondus sur cire perdue. En C, est figuré un des crochets supérieurs détaché; en D, l'ornement étampé du fût, au double de l'exécution. Cette colonnette date du miheu du xiif siècle.

On se tromperait si l'on pensait que la fabrication de l'orfèvrerie ait perfectionné ses moyens à dater de cette époque : c'est le contraire qui se voit. Certes, on trouve des pièces d'orfèvrerie des xiv^ et xv^ siècles qui présentent plus de régularité dans l'exécution que celles d'une époque antérieure ; mais , de fait , cette exécution est moins belle, moins empreinte d'originalité. Le métier se substitue au travail de l'artiste, la richesse au goût.

Revenons aux pièces d'orfèvrerie composées de pièces rapportées.

Nous avons vu comment on décorait, au xif siècle, des parties unies de métal, or ou cuivre, au moyen de filigranes soudés, de filets granulés. Ce procédé fut perfectionné encore au commencement du xiif siècle. Au lieu de souder en plein, ou de poser sur un fond plat des enroulements composés de fils de métal, se détachant à peine de ces dessous unis , les orfèvres cherchaient à donner à ce genre d'ornementation plus de vie et d'éclat, en posant sur des fonds des enroulements très-modelés et saiUants, composés de plusieurs fils granulés soudés ensemble, La belle croix du musée de Cluny \ à double branche, est un des plus précieux spécimens de ce genre de fabrication usité au commencement du xiif siècle. La figure J7 donne le milieu de cette croix qui sert de reliquaire ^ Les enroulements ne sont soudés au fond qu'à leur souche, s'en détachent en

1 N° 3120 du Catalogue, provenant de la collection Soltykoff,

2 Grandeur d'exécution.

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manière de spirales pour s'élever jusqu'à 7 ou 8 millimètres audessus de ce fond. Des pierres embâtées sont semées au milieu de ces légers ornements formés de deux ou trois fils métalliques granulés, avec gouttelettes aux extrémités. On ne saurait trouver une décoration plus riche et de meilleur goût. En A, est tracé le profil de

cet ornement. On faisait ainsi des bijoux, des agrafes, des plaques de ceinture et de baudrier, qui s'alliaient merveilleusement avec les reflets de la soie , du velours et des étoffes brochées. On ne croyait pas, en effet, que tous les bijoux pussent être portés indifféremment avec tel ou tel habit. Les bijoux émaillés étaient plus spécialement destinés aux vêtements sacerdotaux ou aux grands habits de cérémonie : manteaux et chapeê. Ces bijoux émaillés cloisonnés étaient nécessairement d'une assez grande dimension, étaient plats, prenaient par conséquent de larges reflets qui eussent produit un mauvais effet avec des habits de soie ou d'étoffes fines. Il fallait sur ces vêtements des bijoux d'un travail délicat, multipliant les surfaces brillantes, rappelant les broderies. Malheureusement il ne nous reste qu'un très-petit nombre de ces charmants bijoux de toilette. Il en existe plusieurs au Musée Britannique et dans quelques collections particulières de l'Angleterre. Le musée de Cluny n'en possède pas qui sjient antérieurs à la fin du xv'' siècle. Nous en avons eu quel-

ques-ims entre les mains dans des ventes, à une époque où ces bijoux n'avaient pas acquis la valeur qu'on leur accorde aujourd'hui * ; ainsi nous avons pu en conserver des dessins trop rares, mais qui donnent des spécimens de cette fabrication de la fine orfèvrerie du xiTf siècle. Parmi ces bijoux, nous citerons une agrafe ou aficlic

d'or, d'un travail analogue à celui de la croix du musée de Cluny, mais beaucoup plus fm. Cette agrafe est circulaire, se compose d'unorle, avec enroulements granulés, dans lesquels passent des figures représentant une chasse. Au centre est un saphir entouré de spirales terminées par une fleurette. La figure 18 donne la copie de ce bijou, grandeur d'exécution \ Le Musée Britannique possède une agrafe analogue à celle-ci, et qui date également de la première moitié du xiii' siècle.

Vers le rnilieû de ce siècle, on fabriqua un grand nombre de châsses, de coffrets et menus meubles par le procédé des lames d'or, d'argent ou de cuivre, étampées et gravées. Ce procédé était

1 H est peu d'objets du moyen âge ayant quelque valeur qui aujourd'hui ne soient connus et catalogués. On les voit paraître dans des ventes célèbres, et l'on sait où ils sont placés. Mais, il y a vingt-cinq à trente ans, le nombre des amateurs n'était pas assez nombreux pour que l'attention suivît ainsi ces objets précieux, A cette époque, beaucoup passèrent en Russie, oîi il existe quelques collections remarquables, connues seulement de quelques voyageurs occidentaux.

2 Dessin faisant partie du cabinet de l'auteur. Ce bijou fut vendu en 1835 comme provenant du cabinet de la duchesse de Berry.

rapide et permettait d'obtenir une richesse apparente de travail à peu de frais. Alors le goût nouveau exigeait la réfection des objets servant au culte, et plus encore de ceux destinés aux usages civils. Beaucoup de ces lourdes châsses romanes des premiers siècles furent refaites, et l'on ne conserva guère dans les trésors des églises que celles dont le travail était hors ligne ou qui étaient en trop grande vénération pour qu'on osât y toucher. En orfèvrerie, comme en architecture, il y eut, entre les années 1210 et 12/i0, une rénovation des anciennes formes. Toutefois les procédés de fabrication usités au xif siècle ne changèrent pas ; mais, voulant obtenir une exécution plus rapide, parmi ces procédés, on choisit les plus simples. L'étampage au moyen de matrices, la fonte et la gravure, permettaient en effet de façonner rapidement de grandes pièces. Il faut dire que ces fontes , ces étampages et gravures sont d'une admirable pureté d'exécution; et si hâtive ou économique que fut la fabrication, jamais elle ne s'abaissa au degré de banahtè et de grossièreté où on la vit descendre à dater du xvi' siècle. L'organisation des maîtrises ne permettait pas l'avihssement de la main-d'œuvre, et il fallait que les objets sortis des ateliers des maîtres remplissent certaines conditions d'exécution dont il n'était pas permis de s'affranchir. Ces ateliers possédaient d'ailleurs des matrices d'un style excellent, gravées avec le plus grand soin, et il n'en coûtait pas davantage de frapper des feuiUes de métal à l'aide de ces matrices. Si bien que les objets les plus ordinaires reproduisaient des types charmants, qui, loin de fausser le goût du public, ne lui montraient au contraire que des formes d'art parfaites. Depuis le xvii' siècle; depuis que, par suite du plus funeste de tous les systèmes en fait d'art, on a inauguré en France l'art des classes élevées, de l'aristocratie, à côté de la fabrication de luxe il n'y a plus eu que barbarie et grossièreté. Ce qui nous charme dans les objets meubles laissés par le moyen âge, c'est qu'ils sont faits, comme ceux de l'antiquité grecque, non pour une classe privilégiée , mais pour tout le monde , qu'ils élèvent l'esprit du pauvre comme ils charment les yeux du riche. Et si, aujourd'hui, on veut sérieusement instruire les classes inférieures, trop oubhées pendant les trois derniers siècles, il faudrait commencer par ne leur montrer que des objets bien conçus et d'une forme belle. Nos démocrates aujourd'hui songent, il est vrai, à bien autre chose ; ils dédaignent habituellement les choses d'art, ou ne pensent pas qu'elles soient faites pour le peuple: ce sont toujours pour eux des objets de luxe^ car ils ne croient pas que l'art puisse se loger ailleurs que dans lejs palais. L'art, au contraire, est une des

consolations du pauvre , c'est pour cela qu'il est bon de lui en donner le goût. Dans les journées de nos révolutions populaires, nous avons fait cette triste observation, que la multitude n'avait qu'un moyen de jouir des choses d'arl, c'est de les détruire. N'étant pas laites pour elle, un secret instinct d'envie la pousse à les briser. C'est encore là une des conséquences de l'héritage laissé à la France par le grand siècle. Le grand siècle a fait de l'art un aristocrate : or, le peuple voit en lui un ennemi. Ce n'était pas ainsi que le moyen âge, ce moyen âge barbare et oppresseur, considérait l'art. Il ne l'avait pas relégué dans des Académies ; il vivait dans la cité, il circulait dans les ateliers des corporations , appartenait à tous , et pouvait à tous procurer des satisfactions élevées. Les cathédrales n'étaient-elles pas une page d'art pour la multitude? n'étaient-elles pas la glorification de toutes les branches de l'art ?

Tous ne peuvent posséder de la vaisselle plate, des bijoux d'or ornés de pierreries, des meubles de bois précieux et des vêtements de velours, mais tous peuvent avoir, si modeste que soit la fortune, des objets revêtus d'une forme distinguée, dans la fabrication desquels l'art a pris une place. Il n'en coûte pas plus de donner au vase de terre une belle forme, au meuble de bois commun, une structure convenable en raison de son usage, au pot d'étain ou de cuivre, des ornements d'un goût aussi pur qu'au pot d'argent ou de vermeil. L'art est indépendant du luxe ; il n'en est pas l'esclave, mais plutôt le maître. Si de nos jours les classes qui ne peuvent se donner les jouissances que procure le luxe, n'ont qu'une idée très-peu développée de la valeur réelle de l'art, les personnes riches ont si bien fait de l'art et du luxe une seule et même chose, elles ont si bien confondu dans leur esprit ces deux jouissances, qu'elles demeurent insensibles aux expressions de l'art en dehors du luxe. Nous disions que nous avions vu détruire des objets d'art par des malheureux qui ne voyaient dans ces objets c{u'une manifestation de la richesse ; aussi avons-nous vu plus souvent encore des personnes du monde entièrement insensibles à des formes d'art recouvrant des matières communes. Tel amateur qui se pâmera d'aise en face d'un vase de cristal de roche monté en or, d'une forme disgracieuse, passera devant un vase athénien de terre cuite, sans y prêter attention, à moins toutefois qu'on ne lui dise que ce vase a été payé 20 000 fr.

Nos orfèvres du xnf siècle tenaient donc, même lorsqu'ils fabriquaient des objets ordinaires par des moyens économiques, à décorer ces objets de telle façon qu'on y trouvât autant d'art que dans le plus riche joyau. Les moules, les matrices qu'ils possédaient dans

leurs ateliers servaient à labriquer les ustensiles du pauvre comme ceux du riclie, à façonner le cuivre aussi bien que l'or oL l'argent. On

pourrait présenter une intéressante collection de ces plaques étampées à l'aide de matrices gravées avec un goût parfait. Nous nous bornons à en donner quelques exemples, figure 19 \

' L'ornement A provient de la châsse de saint Taurin d'Évreux (milieu du xiii» siècle) ;

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