DICTIONNAIRE RAISONNÉ DU M0BILI3R
Orfèvrerie. Pl. XXXVIII.
anlcrieurc à la domination romaine, dans des tombes gauloises, mais jusqu'à ce jour il ne serait pas possible d'affirmer que ces pâtes de verre aient été fondues dans des cloisons métalliques, avant la conquête. Les émaux cloisonnés qu'on trouve encore assez fréquemment dans les sépultures gauloises sont-ils gaulois ou gallo-romains? Nous n'oserions d(écider la question, qui d'ailleurs n'entre pas dans le cadre de notre sujet ' . Parmi les objets de menue orfèvrerie qui datent de l'époque mérovingienne, ce qu'on trouve le plus fréquemment, ce sont des lamelles de pâtes de verre coloré serties par des cloisons métalliques à froid. Tels sont fabriqués les fragments des armes de Childéric, le vase dit de saint Martin, et enfin certaines parties des couronnes wisigothes de Receswi'nth et de Suintila, déposées au musée de Cluny, ainsi qu'un assez grand nombre d'objets qui datent des v'^ au viif siècles \ L'art d'incruster de petites plaques de verre ou de grenat dans des alvéoles de métal était poussé assez loin par ces barbares qui envabirent les Gaules, et l'on ne saurait voir, dans la plupart de ces objets, une fabrication gallo-romaine, car ils affectent des formes qui appartiennent bien évidemment à la race conquérante. Gomme spécimen de cette fabrication, nous donnons (planche XXXVIII) une des boucles mérovingiennes déposées au musée de Cluny ^ Ge bijou est de cuivre plaqué d'or plutôt que doré ; des perles d'argent sont soudées sur son orle antérieur. Le corps de l'attache est incrusté de plaques de grenat clair affleurant la surface et posées sur paillon. Une feuille et quatre demi-cyhndres d'hyacinthe (améthyste purpurine) sont solidement sertis dans le métal et sont taillés à la molette. La feuille palmettée et les demi-cyhndres, ou boudins cannelés en travers, sont saillants sur le nu de la plaque d'attache et sur la souche de l'ardillon. Ce bqou indique une fabrication passablement avancée, mais il n'est pas ici question d'émail. Les remplissages des alvéoles sont, ainsi qu'il est dit, des tables de grenat posées à froid et retenues par un rabattement des bords du métal réservés. Ces bords ne sont point des cloisons rapportées, comme dans beaucoup de bijoux mérovingiens, mais un filet laissé entre le champlevage des fonds. Quelques
» Voyez, à ce propos, la notice de M. Ch. de Linas : les Œuvres de saint Ëloi. Paris Didron, 186/i.
2 Parfois ces pâtes de verre sont remplacées par des grenats taillés en table. Plusieurs de ces objets sont déposés au musée des souverains au Louvre, au musée de Cluny, au cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale, aux musées d'Arras, du château de (.ompiegne, de Saint Germain.
^ Grandeur d'exécution.
objets (bijoux) gallo-romains monLrenl cependant de l'émail posé à chaud, soit dans les intervalles laissés entre des cloisons, soit dans les alvéoles champlevés. Le cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale conserve une plaque de bronze coulé, champlevée, qui provient d'une agrafe de manteau. Cette plaque (pl. XXXIX) ^ paraît appartenir à l'époque gallo-romaine et est une œuvre d'émaillerie des plus curieuses. L'orle, ainsi que le montre notre planche, se compose de vingt-six lobes alternativement remplis d'émail rouge et bleu. Puis est creusée une zone dans laquelle sont juxtaposés, sans cloisonnages de métal, des carrés d'émail rouge entre d'autres carrés intercalés d'émail échiqueté bleu et blanc. Observons que l'émail, fondant au feu, ne pourrait, sans se mélanger jusqu'à un certain point, être posé ainsi que le montre cette zone. On a prétendu qu'un émail, le rouge par exemple, aurait été d'abord posé et fondu, puis qu'à la meule on aurait enlevé les carrés intercalés, qui auraient été remplis d'émail blanc, lequel aurait été fondu au four; puis, enfin, que cet émail blanc aurait à son tour été taillé à la meule de manière à pouvoir y loger l'émail bleu, de même fondu au four. Mais la chaleur nécessaire pour fondre l'émail blanc aurait remis en fusion l'émail rouge, et aurait, au point de rencontre des deux émaux, produit des mélanges. A plus forte raison, en eût-il été ainsi pour les petits carrés bleus de l'échiqueté. Le moyen supposé ne nous paraît pas praticable ; il semble plutôt que ces compartiments ont été disposés à froid, comme une mosaïque, au moyen de morceaux de pâtes de verre coloré, puis que la plaque a été soumise à une température assez élevée pour souder entre eux ces morceaux juxtaposés, sans les amener à une fusion complète qui pûl les mélanger. Même observation pour la bulle trouvée dans les fouilles de Sibertswold-Down (Angleterre). Cette bulle d'or, circulaire un peu ovale, a0'",029 sur 0"\03 de diamètre. Or, elle contient vingt et un carrés d'émaux, qui chacun sont échiquelés de seize petits carrés blancs et verts, rouges et bleus, bleus et pourpres, lesquels petits carrés ont chacun moins d'un millimètre de côté. Peut-on admettre que ces infiniment petits carrés d'émail aient pu être fondus dans d'autres émaux sans s'y mélanger? Il est vrai qu'on avait cru voir dans la bulle de Sibertswold un ouvrage de mosaïque. Ouvrage de mosaïque, soit, mais soudé à chaud et non maintenu par un mastic à froid.
Ces exemples suffisent pour démontrer que l'art de l'émaillerie
* Grandeur d'exécution.
était pratiqué dans les Gaules au commencement de l'invasion des barbares, et pratiqué avec une certaine perfection. Nous ne possédons toutefois que de petites pièces de cette émaillerie primitive, et il ne semble pas qu'on fabriquât, à l'aide de ces procédés, autre chose que des bijoux très-menus, tandis que l'art de sertir des plaques de verre ou des gemmes en petites tables entre des cloisons de métal était usuellement pratiqué sous les premiers Mérovingiens, Les exemples de ce mode de fabrication abondent ^ . Ils ont été souvent mentionnés comme des ouvrages d' émaillerie dans les inventaires et même par des archéologues, mais il ne faut pas une grande habitude de l'art de l'émailleur pour distinguer ces matières cloisonnées de l'émail ou silicate alcalin fondu à chaud dans des alvéoles métalliques. On fabriquait à Byzance et dans tout l'Orient une grande quantité de ces objets composés de gemmes ou de plaques de verre coloré et transparent, serties par des lamelles métalliques. Les barbares qui occupaient les Gaules, dès le v" siècle, en portaient avec eux; les Wisigoths ont laissé un assez grand nombre de bijoux ainsi fabriqués, et, depuis l'excellente dissertation de M. de Linas sur ce sujet, on ne peut mettre en doute que les célèbres joyaux fciçonnés par saint Éloi, et mentionnés parfois dans des inventaires comme des ouvrages émaillés, ne fussent simplement des pâtes de verre ou des gemmes encloisonnées et serties dans de l'or, de l'argent ou du cuivre. Ce mode de fabrication, dont notre planche XXXVIII donne un échantillon, mais avec champlevage du métal pour poser les tables de gemmes ou de verre coloré, consistait plus habituellement en un réseau de lames métalliques de champ, soit laissé à jour, soit posé sur un fond, qui maintenait les lames translucides. C'est ainsi qu'est ornée la plaque pectorale mérovingienne du cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale 2. Mais il est temps d'arriver aux émaux du moyen âge qui font l'objet de notre sujet. Si les gallo-romains émaillaient les métaux, il semblerait que cet art fût perdu après les invasions germaniques, et l'on ne voit plus apparaître les émaux cloisonnés et charaplevés dans les Gaules que beaucoup plus tard. A Byzance, dès le x" siècle ^
1 II est utile de consulter, à ce sujet, l'excellente notice de M. Ch. de Linas : Orfèvrerie mérovingienne, les Œuvres de saint Éloi, et la Verroterie cloisonnée (Didron, 1864).
2 Voyez les exemples donnés par M. de Linas dans l'ouvrage déjà cité.
3 Voyez la plaque d'émail cloisonné de la collection de feu M. le comte Pourtalès- Gorgier, reproduite par M. J. Labarte dans son ouvrage : Hist. des arts industriels au moyen âge (voy. la Pala d'oro de l'église de Saint-Marc de Venise) .
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on fabriquait des émaux cloisonnés; mais nous ne connaissons aucune pièce de celte époque qu'on puisse admettre comme appartenant à l'émaillerie occidentale. Toutefois les orfèvres occidentaux enchâssaient souvent des plaques d'émaux cloisonnés el champlevés byzantins dans les objets qu'ils livraient à leurs clients, et nos collections possèdent des exemples très-curieux de l'emploi de ces émaux orientaux C'est au xi' siècle qu'on voie apparaître quelques rares émaux cloisonnés de fabrication occidentale, et ces émaux sont, relativement à ceux de Byzance, assez grossiers. Il semblerait que l'art de l'émaillerie en Occident ait d'abord été pratiqué par l'école rbénane, si brillante déjà au commencement du xif siècle, école qui s'était évidemment instruite auprès d'artistes byzantins. Verdun était un des centres de l'orfèvrerie émaillée. On peut citer, parmi les émaux occidentaux cloisonnés les plus anciens, ceux qui décorent le calice d'or de saint Remi, déposé aujourd'hui dans le trésor de Notre-Dame de Reims. M. Labarte incline à croire que ces émaux, qui datent du milieu du xif siècle, sont fabriqués par des artistes grecs ; mais le style de l'ornementation est occidental, aussi bien pour l'ornementation d'or du vase que pour les filigranes " et pour les émaux translucides. Nous ne connaissons pas d'émaux byzantins cloisonnés dont le dessin et la coloration se rapprochent autant de l'ornementation des vitraux et de celle des rnanuscrils occidentaux de cette époque. M. Labarte fait observer d'ailleurs, avec raison, que les émaux cloisonnés byzantins affectent une certaine hberté et une irrégulaité dans le dessin des cloisons, qui n'existent pas dans les émaux translucides cloisonnés du calice de Reims ; le dessin est ici très-régulier. La planche XL donne en A trois des compartiments émaillés du caUce de Reims, et en B deux des compartiments byzantins de la boîte évangéliaire du Musée du Louvre, au double de l'exécution, ahn de mieux indiquer le travail. Le caractère de la coloration et de la composition de ces émaux diftère essentiellement. Les émaux cloisonnés byzantins ont une coloration claire et lumineuse qui ne se retrouve pas dans ceux du calice de Reims, vigoureux de ton et d'un dessin tout occidental.
Le procédé de fabrication de ces émaux enfermés dans des cases d'or serties est exactement celui indiqué par le moine Théophile. Ainsi, on observera que les petites plaques d'émaux cloisonnés
' Voyez, entre autres objets, la boîte évangéliaire d'or du Musée du Louvre, qui date du xi'= siècle, et sur laquelle des émaux byzantins ont été fixés. Celte boîte a été réparée au xiii« siècle. (M. J. Labarte, Hist. des arts industriels.) Voyez les détails de ce calice figure !i.
(ivft'vvi'i-ie.
Pl. XL.
A. MoiîEL, éditeur.
Tjp. C. SilhermaiiD, Strasbourg.
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qui décoreni le calice de saint, Remi épouseni, les formes de lu coupe, de la bai^ue et, du pied ; ces petites plaques ont, donc dû être disposées sur le vase avant d'y mettre l'émail, puisque cet; émail ne pouvait entrer en fusion qu'au four. Voici ce que dit Théophile à ce
sujet * : « Ensuite , dans l'intérieur de chacun des chatons
« {domimculis , petites cases) qui devront contenir des émaux {elec- « tra vous appliquerez des feuilles d'or mince, et après les avoir « ajustées, vous les retirerez avec soin. » En effet, les chatons qui reçoivent les émaux, comme ceux qui reçoivent les pierres, sont ajustés sur le vase, puis, à l'intérieur, entre exactement une case dans laquelle sont disposées les cloisons d'or. « Ensuite, en pre- <L nant les mesures (des développements de la case) et vous servant « de la régie, vous couperez dans une feuille d'or un peu plus épaisse « (que celle de la case) une bandelette que vous ferez courir le loni^- « du bord de chacune des pièces, de manière qu'elle en fasse deux « fois le tour, et en ménageant entre les deux bandelettes un petit <( int^ervalle qu'on nomme bordure de l'émail \ De même, en pre-
nant les mesures (du développement des cloisons), et à l'aide de (( la règle, vous taillerez des bandelettes de la même hauteur (que « celle de la bordure) dans une feuille d'or aussi mince que possible, « et, avec de petites pinces, vous contournerez ces bandelettes à (( votre goût, de manière à produire les dessins que vous voudrez « obtenir dans les émaux, soit des cercles, soit des nœuds, de petites
Heurs, des oiseaux, des animaux, soit des figures; vous disposerez (( délicatement et avec grand soin chacun de ces fdets à sa place, en a les tixant avec de la farine délayée et en les chauffant sur des <i cbarbons. Lorsqu'un compartiment aura ainsi été rempli (de son « cloisonnage), vous en souderez toutes les parties avec beaucoup « de précaution, de telle sorte que le travail déUcat (du dessin) ne « puisse se déranger et que les cloisons d'or mince n'entrent pas en « fusion... » Gela fait, Théophile explique comment il faut éprouver la substance vitrifiable (l'émail), afin de s'assurer si les diff'érentes sortes d'émaux sont également fusibles; comment on pulvérise ces émaux; puis comment, à l'aide d'un tuyau déplume taillé en cuiller, on remplit chaque intervalle de cloison de la poudre d'émail convenable; puis, enfin, comment on met au four les cases ainsi remplies; comment on renouvelle l'opération, si l'émail, en fondant, se
' Divers, artium. Schedula, lib. III, cap. lu.
Voyez la judicieuse dissertalion de M. Labarte sur Velectrum. 3 Celle bordure n'existe pas autour des émaux du calice de saint Hemi.
réduit trop d'épaisseur; comment on laisse refroidir et comment on polit les pièces. Le texte de Théophile est trop clair, il entre dans des détails trop pratiques, pour laisser supposer qu'il ne connaissait pas parfaitement la fabrication des émaux cloisonnés : or Théophile écrivait pendant la seconde moitié du xii" siècle. Les émaux du calice de saint Remi peuvent donc avoir été fabriqués en Occident par des artistes occidentaux.
Il serait difficile, pensons-nous, d'établir, entre les objets d'émaillorie fabriqués en Occident de la fm du xf siècle à la fm du xii% des distinctions d'écoles très-tranchées. Il est certain qu'il existait sur les bords du Rhin une école (quelques archéologues disent deux) d'émaillcurs qui avaient reçu d'Orient leurs procédés; que vers la môme époque, il existait à Limoges une école distincte de celle de Verdun et de Cologne ; mais on ne fabriquait pas des émaux dans ces localités seulement. Les Flandres, Paris, quelques villes du midi central de la France, possédaient des ateliers d'émaillerie ; et ce serait, pensons- nous, s'avancer trop de prétendre que l'art de l'émailleur était enfermé dans deux ou trois centres en Occident. Partout où il y eut des écoles de peintres verriers, il dut exister des ateliers d'émailleurs. Ces deux industries ont des rapports trop intimes pour que l'une se soit développée sans l'autre, et des déhmitations absolues ne paraissent pas pouvoir être tracées. Comme l'industrie des vitraux, celle de l'émaillerie dut se développer trèsrapidement au xif siècle; car, en dépit des causes de destruction de ces objets, il en reste encore une si grande quantité, qu'il faut bien admettre une fabrication vulgaire dans un certain nombre de centres. Dès l'instant que l'on connaît les procédés de l'émaillage des métaux, les procédés sont tellement simples et faciles à mettre en pratique, ils exigent des ressources si minimes, qu'il serait étrange de ne trouver ces procédés adoptés que dans une ou deux villes de la France, tandis qu'on fabriquait, dès le milieu du xii^' siècle, des vitraux sur une grande partie du territoire des anciennes Gaules, et particulièrement dans les abbayes bénédictines.
Qu'on ait fabriqué des émaux à Limoges, depuis le xif siècle jusqu'au xvi% ce n'est pas douteux; qu'on donne le nom d'émaux de Limoges à tous les ouvrages qui rappellent ceux exécutés dans cette ville, nous le voulons bien: mais on peut croire, sans trop s'avancer, qu'on faisait des émaux dits limousins, à Bourges, à Chartres, à Troyes, à Toulouse, à Clermont, à Paris, au Mans, à Angers, dans les villes enfin où l'art du peintre verrier s'était développé. Si grande qu'on veuille supposer l'activité des fabriques
de Limoges, elles n'auraient pu suflire à l'énorme quantité des produits que les xif et xiif siècles exigeaient pour l'ornement des églises, des tombeaux, des objets usuels, tels que vases, bassins, aiguières, châsses, tableaux, drageoirs, meubles ; sans compter les bijoux de corps, boucles, ceintures, agrafes, couronnes, fermoirs, les pièces de harnais, etc. Nous sommes loin de vouloir considérer comme oiseuses les recherches des savants archéologues qui ont déjà jeté sur l'art de l'émailleur en Occident de vives luniières, mais nous croyons qu'il ne faut pas trop limiter cette fabrication, évidemment très-répandue en France dès le miheu du xii^ siècle, et qu'entre les émaux dits rhénans et ceux dits de Limoges, il y a place pour un nombre considérable d'ateliers dont les procédés se rapprochaient plus ou moins de l'un de ces deux centres principaux. Ne perdons pas de vue, d'ailleurs, que pour obtenir des émaux sur métaux, il suftit d'une table et d'un fourneau, et qu'aucune industrie ne demande moins de place et moins de frais d'installation. Les vitraux en exigeaient bien davantage, et nous connaissons en France une demi-douzaine d'écoles mères de verriers, sans compter les fabrications secondaires.
Lorsqu'on apporte dans l'examen des faits du passé les méthodes de la critique , il est naturel de chercher tout d'abord les classifications tranchées; c'est un moyen de poser des jalons, d'établir des points de repère, de ne point s'égarer. Mais lorsque les exemples abondent, lorsqu'une connaissance plus étendue de la nature de ces faits pénètre l'esprit de ceux qui les recueillent, on reconnaît bientôt des écarts, des déviations, des exceptions; il faut diviser les premières classifications, admettre des transitions, des rameaux. Gela ne détruit pas les appréciations premières, mais les étend et leur enlève ce qu'elles ont d'absolu. Remarquons que dans l'histoire de la pratique des arts (et surtout des arts apphqués à f industrie), il suffit d'un homme doué d'un esprit chercheur pour produire un fait nouveau. Or, nous le disons encore, ^s'il s'agit de l'art de l'émailleur, d'une industrie qui peut être exercée dans une chambre de 2 mètres en carré, par un homme seul, il est évident que les chercheurs n'ont pas dû manquer à une époque où l'on cherchait beaucoup ; donc des résultats spéciaux ont pu se produire, et nous voyons bien' en examinant les nombreuses pièces d'émaillerie des collections pubhques et privées, que ces faits spéciaux ou exceptionnels se sont en effet produits quelquefois.
Nous venons de décrire les procédés employés pour la façon des émaux cloisonnés d'or. On fabriquait aussi des émaux cloisonnés
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de cuivre, eL ce moyen de cloisonnage, ou de lamelles de cuivre disposées de champ, n'était pas adopté seulement pour les émaux. La tombe dite de Frédégonde, autrefois placée dans le chœur de l'église abbatiale de Saint-Germain des Prés, et aujourd'hui dans l'église de Saint-Denis, se compose d'un ouvrage de pâtes de verre et de pierres de couleur noyées dans un mastic brun, remphssant les creux laissés enU'e des cloisons réservées dans une plaque de marbre et figurant les phs du vêtement. Au milieu de ce mélange coloré apparaissent des cercles, des spirales, des filets de cuivre jaune, lesquels filets sont les rives de lamelles incrustées de chanqi dans le mastic. Cette tombe, si l'on s'en rapporte au vêtement, ne serait pas antérieure au règne de Louis VU, et nous ne la citons ici que pour feire connaître comment les artisans du xif siècle employaient des procédés variés, exceptionnels. Il n'existe pas en effet, en i^rance, un autre exemple d'un ouvrage de ce genre, qui, en considérant le style du dessin et l'habillement, est cependant français. A cette époque, c'est-à-dire vers le miHeu du xif siècle, les émailleurs rhénans, aussi bien que les émailleurs limousins, adoptaient souvent un moyen mixte d'émaillage du métal. Ils champlevaient le métal, et ils obtenaient des finesses sur la m.ême pièce en soudant, dans les parties intaillées, des cloisons de cuivre. L'émail était donc fondu entre les tailles d'épargne et entre ces cloisonnages. C'est ainsi que sont émaillées les ailes d'un ange du \\f siècle, supportant le reliquaire qui contient un doigt de saint Léonard, et qui est conservé dans l'église de Saint-Sulpice-les-Feuilles (Haute- Vienne) Ce curieux objet est de cuivre coulé massif, et le travail de l'orfévrc a consisté surtout en une ciselure profonde ; les plumes des ailes sont champlevées et remplies d'émaux rouge sombre, rouge clair, bleu foncé, bleu clair, vert et blanc. Les petits cercles de métal qui sont répandus sur ces plumes sont cloisonnés, c'est-à-dire rapportés et non épargnés. Ce rehquaire paraît, d'après le style de la ligure, appartenir au miheu du xu" siècle. Il y avait donc en Occident, dès cette époque, du Rhin aux côtes de l'Océan, des artistes orfèvres émailleurs habiles, expérimentés déjà, et nous pensons qu'après avoir donné à ces objets des dates souvent trop éloignées, on a pu depuis tomber dans un excès contraire. Nous trouvons une preuve de ce fait dans la célèbre plaque du musée du Mans. Il existe, en effet, dans ce musée, un émail qui passe pour avoir appartenu
' Du trésor de Graiiilmonl (voy. la gravure de M. Gaucherel, Annalea arc/iéo/., l. XV, p. 285).
au tombeau do Geoflroy Planlagenet. Trouillard, dans son Histoire des comtes du Maine \ dit : « Geoffroy mourut en l'an H51 ; son « corps fut inhumé en l'église cathédrale du Mans, et fut le premier, « dit de môme Ordericus, qui aye esté enterré au dedans de la ville; ^( son portrait est gravé dans une table de cuivre émaillé et affiché à « une des colonnes de la nef de l'église dans laquelle sont inscrits « ces deux vers :
« Etisc tuo, priiiceps, prœdonum turba fugatur, « Ecclesiisque quies pace vigente datur 2. »
M. Hucher fait observer que Trouillard, qui vivait à une époque rapprochée de l'année 1552, pendant laquelle le Maine fut dévasté par les huguenots, ne pouvait ignorer que le tombeau de Geoffroy avait été détruit, et qu'il n'en restait que la plaque émaillée qui se voyait de son temps, sans doute, mais très-certainement en 1777, « attachée au pénultième pilier de la nef » de la cathédrale de Saint- Julien du Mans, « à main gauche en montant au chœur », comme ^ l'énonce le chanoine le Paige, dans son Dictionnaire topogra- \ phique, historique, etc., de la province et du diocèse du Maine. Bien que ce passage soit clair, et que la présence du tombeau de Geoffroy dans la cathédrale du Mans soit mentionnée dans la Chronique de Geoffroy ^ ; bien que l'émail; que nous possédons rappelle exactement, par le style et le vêtement, le mi heu du xii« siècle, on a voulu voir, dans ce monument précieux, une plaque votive destinée à perpétuer le souvenir, non de Geoffroy Plantagenet, mais de son lils Henri, mari de Léon(jre d'Aquitaine et meurtrier de Thomas j IJecket. D'après cette nouvelle appréciation, l'émail en question I daterait au plus tôt des dernières années du xif siècle'. C'est ainsi que la critique archéologique, dans la crainte de répéter des erreurs I rop souvent commises sur la date des monuments, prétend rectifier toutes les appréciations antérieures, et ne distingue plus, parmi ces appréciations, celles qui sont évidemment exactes de celles établies
^ 1 Trouillard, Mémoires des comtes du Maine. Le Mans, 1643. — Voyez, sur l'émail de Geoffroy Plantagenet, la notice de M. E. Hucher [Bulletin monumental, publ. par M. de Caumont).
2 L'inscription donne predonum, au lieu de pmdonum, et eccleiis, au lieu de ivclcsiis.
3 Chron. du moine Jeun, éditée une première fois par Laurent Rocliel, en 1 610, à la suite de Grégoire de Tours, et re[)roduitc plus tard par D. Bouquet, dans le tome XH
I du Recueil des hist. des Gaules et de lu France. ^ Henri II Plantagenet mourut en 1189.
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sur de fausses traditions. Cet émail est un des plus grands que l'jn connaisse, il porte 02 centimètres de hauteur sur 33 de largeur; il représente Geoffroy debout, tenant une épée haute dans la main droite et un grand écu d'azur à quatre léopards lionnés 3U rampants d'or, posés 2, 1, 1, à son bras gauche; au centre de cet écu est un umbo. Il est coiffé d'un bonnet pointu émaillé d'azur au lion passant d'or, avec un cercle émaillé de vert sur le front. Il est vêtu d'une robe longue comme celles que les nobles portaient au miheu du xii' siècle, avec un bliaut vert par-dessus. Un manteau gris chiné de bleu, doublé de vair, est attaché sur son épaule droite et tombe jusqu'aux talons. Le personnage se détache sur un fond d'or squamé de vert avec fleurettes bleues et blanches sur or, et est entouré d'une arcature surmontée d'édicules et de bordures émaillées. L'inscription est gravée et émaiUée au sommet de la plaque. Tout le travail est fait en taille d'épargne sur cuivre rouge, sans cloisonnages, et les émaux opaques sont d'un ton splendide. Gomme dans les peintures et vitraux de cette époque, le vert, le bleu lapis, le blanc gris, dominent et composent une très-belle harmonie colorante qui ne rappelle en rien les émaux byzantins. Il est difficile d'admettre qu'une industrie, qui pouvait produire des œuvres de cette dimension et exécutées avec autant de perfection, en fût à ses débuts. Notre planche XLI donne la tête et une portion de cet émail grandeur d'exécution. Toutes les parties de l'épargne sont très-délicatement gravées, conformément à la méthode admise dans la fabrication des beaux émaux du xif siècle.
La gravure pratiquée sur les parties épargnées du métal mérite une attention particuhère, lorsqu'il s'agit de donner une date à des émaux. S'il est difficile de reconnaître à quelle époque appartient exactement une pâte vitrifiée colorée, il l'est beaucoup moins d'assigner à un dessin une date précise, lorsqu'on possède des vignettes de manuscrits et des vitraux.
On voudra bien observer que les vitraux du xif siècle * ont un caractère particulier en ce qui regarde la composition et l'exécution . du dessin. Dans ces ouvrages, le dessin obtenu au moyen d'un trait noir posé sur le verre est d'une extrême finesse. Les formes sont indiquées par une multiplicité de traits ou de hachures, si l'on veut, parfaitement posés suivant la forme qu'il s'agit de modeler, mais jamais par des touches épaisses qui eussent supprimé le ton local.
Dans la gravure des cuivres d'épargne des émaux, le même sys-
1 Voyez, dans le Dictionnaire rais, (h^ l'arckilect. f'ranr., l'article ViTRÀlL.
A.Morel ééimir
DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS
Orfèvrerie.
Tiollet-le-Diic. (iel.
.y. Léïié, lilli