‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 3)Chapitre 90 sur 168 · II · texte numérisé non relu

II

[ GRAISLE ] — 27Z| —

corps de l'instrument, comme celles des guitares ou gui ternes, du luth, de la mandore, et non à un cordier, comme celles de la vièle, et sans chevalet. Le manche de la gigue n'est point détaché comme celui de la vièle, mais bien le prolongement de la table d'harmonie percée de deux ouïes, de telle sorte — comme le dit M. de Coussemaker * — que le manche et le corps sonore ne semblaient former qu'une seule et même chose. Un des personnages du chapiteau de Saint-Georges de Boschervillc (xu' siècle) joue de la gigue appuyée sur l'épaule, ainsi qu'on joue du violon aujourd'hui. Cette gigue a ses trois cordes attachées à un cordier, ce qui l'ait exception, La gigue donnée dans la figure 1 de notre article Corne n'a pas de cordier, et elle est d'une date antérieure à celle de Saint-Georges de Boschervillc.

Yoici (fig. 1) la copie d'une vignette d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale ^ datant de l/ilO environ, représentant la véritable gigue sans cordier et sans chevalet. Le clieviller est reftversé comme celui du luth.

La gigue était un instrument moins perfectionné que n'était la vielle, et qui, pour être joué passablement, demandait moins d'habileté; aussi était-il entre les mains des ménestrels et jongleurs les plus ordinaires.

« Toz les deduiz li font oïr K Par com puet home resjoïr ; « Gig'ues et harpes et vicies 3, »

GRAISLE, s, m. {graille, grcUc), esjièce de cornet employé dans

1 Essai sur les instruments de Musique au niuyen ài/e {Annales nrchénlogiques, t. VII, p. 327).

- Le Livre des merveilles du inonde, 1404 à 1417. 3 Extraits de Doloputhos.

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les combats ou pour donner des signaux, qui, par conséquent, avait un son éclatant, et qui ne donnait peut-être qu'une note comme le cornet à bouquetin.

« Vos êtes tuit prodome vos qui ci remanez • ; « Et je vos pri, par Deu qui maint aniernité, « Se vos oiez le graille an cel palais soner, « A donc sachez de voir je me serai meslez »

dit Clarambaux aux barons, lorsqu'il s'en va avec quatorze chevaliers sommer le duc de Saint-Gilles de lui rendre raison ; et, en effet, la démarche n'ayant eu aucun succès, dégénérant en rixe,

« Et Clarembauz li vieuz a le graille soné. »

Dans la Bataille A leschans ' ;

« Tant i sonerenl grelles à la bondie, « Cors et boisines meinent tel taborie, « La noise ot l'en d'une line et demie *. »

Quelques auteurs ont prétendu que le graisle était une sorte de iiautbois. Les textes ne permettent pas cette hypothèse, puisqu'il est toujours question de graisles lorsqu'il s'agit d'appeler des troupes au combat. Le graisle devait donner un son aigu et retentissant. Du Cange dit que le graisle est une sorte de corne ou de trompette qui rend un son aigu et grêle.

Dans le Roman de Garin le Loherain, on lit ce vers :

« Charles Martiaus fait ses gresles soner 5. »

Et flans le Roman de Raoul de Cambrai :

(( Il a soné .1. graile menuier^. »

Le graille menuier était un cornet que les chevaliers portaient suspendu à l'arçon pour appeler leurs écuyers et varlets. C'était un

' « Restez » .

2 (. Je serai dans la mêlée. » Li Ronumx de Pariée la Duchesse (xiii« siècle), édition Techener, p. 193.

3 Guillaume d'Orange.

^ Vers 462 et suiv.

^ Chap. XIV.

^ Édit. Techener, p. 200.

[ r.lIITERNE ] — 276 —

diminutif de Xolifant, une trompe dont le son était moins grave. (Voy. Corne.)

GUITERNE, s. T. {(/uisteme, quiterne). Cet instrument à cordes pincées est un dérivé de la cithare et de la rote. Le mot guiterne ne paraît pas d'ailleurs avoir été employé avant le xiv' siècle :

« Si r'a g'uilenies et léus ' (( Par soi de porter es léus -, »

Cet instrument était particulièrement employé pour accompagner les voix, ainsi que le fait connaître Eustache Deschamps dans son chapitre De musique : « Et ainsi puet estre entendu des autres « instrumens des voix comme rebcbes, guiternes, vielles et psal- « terions, par la diversité des tailles, la nature des cordes et le « touchement des doiz...^ »

La guiterne était pincée volontiers par les femmes, tandis que la vièle, comme aujourd'hui le violon, était plus spécialement réservée aux hommes :

(( La rue Gervese Lorens

« Où maintes dames ygnorens

(( Y maingnent * qui de leur quiterne

(( Enprés rue de la Lanterne ^. »

1 Léus, luths.

2 Roman de la rose, partie de J. de Meung, vers 21286.

3 Eust. Deschamps, édit. de Crapelet, p. 265. * (( Demeurent » .

5 Le Did des rues de Paris, xiv'' siècle (voy. Fah/. et Contes, Barbazan, t. II, p, 251).

[ GUTTERNE ]

Les vignettes des manuscrits, les sculptures sur ivoire, nous donnent, en effet, de nombreux exemples de ces rotes ou guitares dont la forme se rapproche habituellement de celle de la mandoline. Les unes sont jouées à l'aide d'un plectrum, les autres sont pincées. Le manuscrit de Tristan et Yseult^ nous montre, figuré sur l'un de ses entourages, un ménestrel jouant de la guiterne, debout, avec un plectrum, pendant qu'un jongleur exécute un pas (fig. 1). Cette guiterne est montée de trois cordes sans cordier, mais avec chevalet. La table d'harmonie est percée d'une ouïe et échancrée, ce qui est rare.

Dans le Roman de Troie, composé par Benoist de Sainte-More, et qui date du xiif siècle 2, on voit un autre ménestrel jouant de la guiterne, debout. Cet instrunlent se rapproche de la forme du luth ; son cheviller est renversé, et les six cordes pincées paraissent montées sur une sorte de cordier relevé en façon de hausse. La table d'harmonie est percée d'une ouïe circulaire très-large (fig. 2).

Un charmant ivoire faisant partie d'un coffre du musée de Cluny',

1 Bibliothèque impér. (environ 1260).

2 Manuscr. de la Bibliotli. impériale. Les miniatures de ce manuscrit, exécutées assez lourdement, paraissent être d'une main italienne.

3 1985 du Catalogue.

el qui date du commencement du xiV siècle, nous montre deux jeunes gens assis pinçant de la guiterne ou du luth (fig. 3). L'un de ces instruments, en forme de mandoline montée de quatre cordes, a son cheviller renversé; l'autre a le corps plus allongé, et possède un cheviller très-singulièrement détourné et qui paraît porter sept chevilles.

Nous avons trouvé, dans les fragments des sculptures qui autrefois décoraient les tombeaux du chœur de l'église abbatiale d'Eu une guiterne touchée avec un plectrum, montée de sept cordes, avec cheviller renversé et creux (fig. Zi).

Le nom de rote était donné à cet instrument jusqu'au XTif siècle, et la rote n'était originairement qu'une variété de la cithare (voyez Cithare).

> Magasins lIu cliaiilier.

Les cordes de la rôle, qui atteignent parfois le nombre dix sept, étaient pincées ou touchées à l'aide du plectrum, et la rote, comme la guiterne, accompagnait souvent les voix.

Quand le roi Richard Cœur- de-Lion est prisonnier, la désolation est grande en Normandie.

« Mult aveit par la terre plors è dementoisons,

« N'a vicies ne rotes, rotuenges ne sons

« Néis ' li enfez plorent par plusors des mesons 2. »

Le mot rotue7iges signifie une sorte de chanson avec accompagnement de rote. Voici encore un texte qui prouve comment la rote accompagnait les chansons et lais.

« La nuit, après souper, le roi s'assit devant le dais, sur un tapis, pour se divertir avec ses barons et son fils :

« Le lais escoutent d'Aielis

« Que uns Yrois 3 doucement note

« Mout le sonne ens sa rote,

« A priés ceii d'autre commenche,

« Nus d'iaus ni noise ne ni tenche ;

- Le lioman de Ruu, vers 3093 et suiv. (fin du xu"' siècle). — On lit aussi, dans à Romans de Bi'ut, ces vers :

« irlandais » .

Lui de l'Espine, vers 280 et suiv.. Poésies de Marie de France (xine siècle).

« Même » .

« Mult poïssiés oïl' clianrous, '1 Rnti'uangns et noviax sons. »

(Vers 10825.)

L'un des personnages des chapiteaux de Saint- Georges de Bosclierville ^ tient une rote sur son giron, et cet instrument n'est qu'une cithare dont la partie supérieure est arrondie, et dont les cordes s'attachent à la partie inférieure, sur une boîte sonore (lig. o). A la droite du personnage, un autre musicien tient sur ses genoux un

autre instrument qui semble être déjà un intermédiaire entre la rote et la guiternc (lig. 6). Cet instrument, composé d'une table d'harmonie percée d'ouïes, posée sur un fond bombé comme le dos de la mandore, est dépourvu de manche.

Il semble que les cordes sont éloignées de la table par un chevalet placé plus près du cheviller que du cordier. M. Fétis considère la rote comme une cithare ^ et il n'admet pas que la rote ait jamais été jouée avec l'archet. Il est certain que tous les monuments figurés indiquent des instruments assez semblables à la cithare primitive du moyen âge, mais ayant une partie circulaire, et dont les cordes, tèndues sur un corps sonore, sont pincées ou touchées par les exécutants ; que ces instruments, d'abord posés sur les genoux, et dont les cordes prennent la position verticale, s'allongent peu à peu et finissent par être garnis d'un manche; qu'alors ils sont joués, les cordes ayant la position horizontale. Ainsi que le montrent les figures précédentes, il semble que la rôle est appelée guitcrne à dater de cette modification importante.

Le luth, ou leû, loit, luz, est signalé déjà par les auteurs du XIV' siècle. Le luth n'était qu'une des formes des rotes et'guiternos, et il se confond souvent avec ces derniers instruments. A la lin du XV" siècle, les luths semblent être définitivement fabriqués sur un type admis. Il y avait alors deux sortes de luths de dimensions dilTé-

' xn" siècle.

- Origiiœ et ti'(uixfoniiatio)is rZcy imlruincnti à archet.

rentes, mais semblables quant aux proportions et au nombre de cordes. Le luth (lig. 7) se compose d'un corps conore volumineux, très-bombé, recouvert d'une table d'harmonie percée d'une ouïe. Son manche est assez court, et le cheviller est renversé en potence.

à angle droit; ce manche n'est que la prolongation de la table d'harmonie. Les cordes sont attachées, à la base de la table, à des boutons avec sillet. La partie courbe du corps sonore est faite de feuillets de bois collés, et forme ainsi, en section transversale, un demi-polygone '.

Les mandores, mandolines, appartiennent k la même série d'instruments; leurs formes sont très-variées dès la fin du xv*" siècle. Nous donnons, planche LI,le dessin de l'un de ces jolis instruments faisant partie de la collection de M. Fau. Bien que cette gniterne si line de tracé appartienne à lafm du xvf siècle, elle présente, avec quelques-unes de celles représentées sur des vignettes du xv' siècle, une si parfaite analogie, que nous croyons utile de la reproduire ici. Les touches sont d'argent, ainsi que le cordier, hxé sur l'épaisseur de la base du corps sonore. Le manche est, au revers, garni d'une baguette servant à conduire le pouce de la main gauche. La section A de ce manche fait voir ce renfort directeur. Le cheviller, légèrement renversé, porte neuf chevilles, et les neuf cordes passent sur un chevalet B peu élevé et droit. En G, est tracé le revers du cheviller, et en D l'instrument vu géométralement de côté. Le corps sonore, inégal en épaisseur, a 0"',0/i5 près du manche et 0'",02/i au cordier.

' Voyez la collection du Corist rvatoire de musique de Paris; voyez aussi le Triomphe de l'empereur Muximilien,

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