LE FOL
« Les petitz sont subjectz aux loiz^
« Et les grans en font à leurs guises K »
Nous renverrons nos lecteurs au poëte ; plusieurs de ces satires sont assez vives.
Pendant les xvc et xvf siècles, on se plaisait fort à garnir les murailles des appartements de ces tapisseries sur lesquelles étaient figurés des allégories, des fables, des apologues, des moralités. Tout le inonde connaît les tapisseries trouvées dans la tente de Charles le Téméraire, après la bataille de Nancy, et déposées aujourd'hui dans l'ancien palais ducal de cette ville % Ces tapisseries font ressortir les dangers de la bonne chère, au moyen d'une suite de tableaux allégoriques dans lesquels Gourmandise, Friandise, Passe-temps, Je-bois-à-vous et Bonne-compagnie, deviennent les victimes de Banquet et Souper, qui conspirent contre leurs hôtes en appelant à leur aide Gravelle, Goutte, Colique, Apoplexie. Souper et Banquet finissent par être traduits devant le tribunal de dame Expérience, assistée de docteurs. La plainte entendue, Banquet est condamné à être pendu ; des circonstances atténuantes sont admises en faveur de Souper.
« Quant à Soupper qui n'est pas si eoulpable,
« Nous luy ferons plus gracieusement ;
« Pour ce qu'il sert de trop de metz sur table
k II le convient restraindre aucunement.
« Poignets de plomb pesans bien largement
« En long du bras aura sur son pourpoint,
« Et du Diner prins ordinairement
« De six lieues il n'approchera point. »
Maître Àvicenne, présent au parquet, prend le soin d'expliquer la partie de l'arrêt relative aux six lieues :
« Qu'entre eux deux fault ordonner « Six heures par digestion 3. »
1 Voyez les Vers de maître H. Baude, recueillis par M. J. Quicherat (Paris, Aug. Aubry, 1856).
2 Palais de justice aujourd'hui.
3 Condamnation des ba?iquetz, par Nicole de la Chesnaye, poëte de la fin du XVe siècle. Paris, 1836. — Voyez la Notice de M. Achille Jubinal sur la tapisserie de Nancy.
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Tout cela est d'un assez pauvre goût; mais les tapisseries sont fort curieuses, pleines de détails, de costumes, de meubles, qui sont pour nous aujourd'hui d'un grand intérêt.
Pendant le xvi° siècle, la mythologie païenne vint remplacer les moralités du xv' siècle, et l'on exécuta alors un nombre prodigieux de tapisseries retraçant l'histoire des dieux, les métamorphoses, et quantité d'allégories plus ou moins transparentes, suivant le goût des seigneurs !. Plus tard, les paysages, les fables d'Ésope,' les chasses, les sujets historiques eurent leur tour; ces dernières tapisseries étaient fort en vogue pendant le xvif siècle, et il en existe encore un grand nombre dans nos musées ou nos châteaux. Dans les vieux inventaires, les tapisseries représentant des animaux, des chasses, des paysages, sont désignées sous le nom de tapisseries à figures de bêtes.
A voir ies tapisseries qui, dans des peintures ou les bas-reliefs, décorent les murs ou qui drapent les grands meubles, pendant le moyen âge, comme les lits, les dais, les trônes, il est facile de reconnaître qu'à cette époque les tapissiers avaient acquis une grande habitude pratique de tailler les étoffes de manière à produire certains effets de plis, de chutes très-mesquinement rendus de notre temps, non pas tant à cause de l'économie apportée dans l'emploi de la matière que par un défaut d'instruction première. Beaucoup de personnes seraient fort étonnées si on leur disait qu'un bon tapissier doit posséder à fond la géométrie et l'art de développer les surfaces ; rien cependant n'est plus certain. Nous voyons tous les jours des pentes de lit, des tentures drapées, qui, malgré l'abondance de l'étoffe mise en œuvre, sont maigres et d'un aspect pauvre ; c'est que la plupart de nos tapissiers ne se rendent pas un compte exact de l'effet que doit produire la coupe de l'étoffe avant de la mettre en place, qu'ils tâtonnent et emploient des surfaces considérables en pure perte. Avec un même aunage d'étoffe, on peut faire une tenture ample ou mesquine ; le tout est de savoir la tailler. On reconnaît tout de suite, en voyant les plis d'un rideau, par exemple, si le tapissier est géomètre ou s'il n'est qu'un artisan ignorant. Pendant le moyen âge et plus tard, dans le dernier siècle encore, les tapissiers avaient conservé certaines traditions de coupes qui produisaient toujours un effet sûr. Ces traditions ont été perdues, et il serait à désirer pour nos bourses, aussi bien que pour l'effet de nos tentures
1 Voyez, dans YMe des Hermaphrodites (Cologne, édit. 1724), la description satirique des tapisseries qui ornent les appartements du roi Henri III.