TRONC
des boîtes de bois mal faites et qui n'opposent aux larrons qu'une
très-faible résistance ; mais l'amour de la nouveauté a prévalu ; on ne fabrique plus depuis longtemps de troncs évidés dans une bille de bois. Cependant les provinces de l'Est et l'Allemagne en possèdent encore quelques-uns qui rappellent les formes primitives, quoiqu'ils ne soient pas fort anciens.
Nous donnons (fig. 1) le tronc qui se trouve scellé, à l'intérieur, près de la porte de la cathédrale de Fribourg en Brisgau. Il paraît être du xivc siècle, et, comme on le voit, est ferré avec un luxe remarquable. C'est une seule pièce de bois, percée d'un trou à sa partie supérieure pour le passage des pièces de monnaie, évidée à l'intérieur et munie à sa base d'une petite porte fermée par deux barres en croix entrant dans des pitons auxquels sont appenclus des cadenas cylindriques. Nous donnons en A l'un de ces cadenas de fer. Il est probable qu'il fallait, pour ouvrir le tronc, le concours de deux personnes; c'est ce qui explique la présence de deux cadenas.
Nous avons vu quelquefois, dans des églises françaises, des troncs pratiqués dans la muraille ; ils n'étaient alors que de petites armoires fermées par une porte ferrée solidement et percée d'une fente pour le passage des pièces de monnaie.
TRONE, s. m. Siège réservé aux rois et auxévêques pour les occasions solennelles. Nous donnons, dans les articles Chaise et Fauteuil, des sièges qui peuvent passer pour de véritables trônes. Mais ce qui constitue le trône, ce n'est pas tant la forme particulière donnée au siège que les accessoires qui l'accompagnent, tels que les gradins, les dossiers et les dais. Un fauteuil pouvait devenir un trône du moment qu'on le plaçait sur un emmarchement et qu'on l'entourait de tapisseries; c'est cet ensemble qui constitue, à proprement parler, le trône, et non la forme donnée au siège. Les fauteuils ou faudesleuils pliants, par exemple, si fréquemment employés pendant les premiers siècles du moyen âge, et qui faisaient partie du bagage des princes, devenaient de véritables trônes du moment qu'on les posait sur des gradins et qu'on les surmontait de dais. Il est à croire que l'usage d'entourer, dans certaines occasions solennelles, un siège royal de courtines, était venu de l'Orient. En effet, dans ces contrées, un roi, encore de nos jours, ne se laisse pas voir facilement; à l'idée de puissance sur les hommes s'attache l'idée du mystère, et, chez ces peuples du moins, la foule respecte d'autant mieux le pouvoir souverain qu'elle ne voit celui qui le représente qu'à l'occasion de certaines solennités pendant lesquelles il n'apparaît que comme un être mystérieux qui demeure habituellement
caché aux regards humains. Les Romains étaient fort éloignés de partager ces idées, et les empereurs tenaient au contraire à être vus et connus de tous; ils paraissaient continuellement en public, dans les fêtes, dans les occasions qui réunissaient un grand concours de monde. Leur siège alors demeurait découvert, et s'il était plus élevé que les autres, c'était autant comme marque de leur dignité que pour faire voir leur personne. Mais lorsque les empereurs s'installèrent à Byzance, ils prirent peu à peu aux Orientaux quelques-unes de leurs habitudes, et le souverain s'entoura bientôt de mystère. Les palais devinrent des sanctuaires dans lesquels on ne pénétrait qu'avec de grandes dilïicultés ; le représentant du pouvoir ne se montra plus aux peuples que comme on montre une chasse vénérée,
avec tout l'appareil et toute la pompe dont on entoure ces objets sacrés. Les trônes furent entourés de courtines quidemeuraientbaissées, et que l'on n'ouvrait qu'au moment où le prince devait faire acte de présence. Ces dispositions durent avoir une influence en Occident ; mais là les traditions romaines étaient encore vivaces et les habitudes des barbares complètement opposées aux idées des peuples orientaux : si l'on prit aux trônes des princes byzantins leur décoration, on n'en adopta point la signification mystérieuse; les draperies ne furent qu'un ornement destiné à donner plus de majesté au siège royal, non point un moyen de cacher la personne souveraine aux yeux de la foule. Les vignettes des manuscrits des xe et xie siècles nous représentent quantité de ces trônes entourés de dra-
perics disposées comme un fond derrière les sièges, ou bien comme des lambrequins appendus à des sortes de coupoles qui les surmontent en guise de dais. La tapisserie de Bayeux (xic siècle) montre le roi Edward assis sur une sorte de banc garni d'un coussin et dont
les montants se terminent, sous la tablette, par des tètes d'animaux, et aux pieds par des griffes ; ce trône est surmonté d'une arcade dont, le fond est drapé.
Voici (%. 1) une copie de ce fragment. Les formes des trônes
[ TRÔNE ] — *28Zl —
sont très-variables pendant le moyen âge, soit comme sièges, soit comme accessoires. Quelquefois les sièges sont des bancs longs sans dossier, ou de larges chaires à dossier (fig. 3) ou des pliants - de métal ou de bois. Les dais qui les surmontent ne paraissent pas avoir eu, avant le xivc siècle, une forme consacrée : ce sont de petites coupoles portées sur quatre colonnes, ou des demi-berceaux reposant sur un dossier plein, ou des cadres suspendus au plafond et garnis d'étoffes. Pendant la période romane, les bois de ces trônes paraissent avoir été de préférence ornés d'incrustations de métal, •d'ivoire et de pierres dures ; plus tard, pendant la période gothique, la sculpture l'emporta sur la marqueterie.
Lorsque, dans les cathédrales, les trônes ou chaires des évoques n'étaient point à demeure, c'est-à-dire de pierre ou de marbre (voy. le Dictionnaire d'architecture, au mot Chaire), mais de bois, ou plus fréquemment de métal, ils affectaient la forme de pliants ; et, en effet, avec l'habit épiscopal, cette forme est la meilleure, en ce qu'elle permet de passer la chasuble ou la chape derrière le meuble, et d'éviter ainsi de s'asseoir sur un vêtement décoré de broderies. D'ailleurs ces trônes pouvaient être facilement changés de place, et cela était nécessaire lors de certaines cérémonies. Il est certain que, déjà au xie siècle, les sièges épiscopaux fixes ou mobiles étaient surmontés de dais et souvent accompagnés de dorsals ou parement d'étoffe derrière le dossier; ils constituaient donc de véritables trônes.
Nous ne pouvons avoir quelque idée de ces meubles primitifs que par les manuscrits, les ivoires ou les bas-reliefs, et c'est d'après ces documents, fort incomplets, il est vrai, que nous avons cherché à restituer un de ces trônes romans (fig. 3) 3. Les pliants furent bientôt remplacés par des sièges à dossier bas, car, pendant des offices très-longs, il était fatigant pour un prélat d'être assis sans pouvoir s'appuyer 4; puis on supprima les colonnettes antérieures, qui, le plus souvent, soutenaient le dais, afin de laisser un espace plus libre autour du personnage assis, et ces dais furent ou suspendus aux voûtes ou fixés au dossier. Aux formes simples des trônes primitifs on substitua de riches sculptures et des étoffes d'un grand prix. Au xnie siècle, le mobilier des églises était d'une telle valeur comme matière et comme travail, qu'il fallait mettre en harmonie les
1 Manuscr. d'Herrade de Landsberg, bibliotli. de Strasbourg, xne siècle.
2 Siège de Dagobert, Bibliotli. impériale. Voy. Fauteuil.
3 Ivoire du XIe siècle, moulage appartenant à l'auteur.
* Au xne siècle, le trône pliant de Dagobert fut surmonté d'un dossier.
trônes des évèques avec la splendeur des objets qui les entouraient. De ces meubles, il ne reste que des représentations tout à fait insuffisantes dans les manuscrits, les vitraux ou les bas-reliefs, et les textes ne font que les énoncer. En réunissant toutefois ces renseigne-
mcnts, si faibles qu'ils soient, particulièrement ceux qui nous sont laissés par les ivoires délicatement travaillés de la seconde moitié du xni' siècle, on peut arriver à donner une idée de ces grands meubles, et c'est ce que nous avons essayé de faire ici (fig. Zi) Les
1 Ce trône est copié sur un ivoire du Musée du Louvre, salle des Émaux, n° 866.
xive et xve siècles renchérirent encore sur le xjn°, quant à la sculp-
turc : les étoffes jouèrent un rôle plus important dans la composition des trônes ; on en trouve beaucoup dans les manuscrits de ces époques qui sont complètement drapés et ne laissent voir que peu
f. cir/iif;MfàrA
de bois. Ce qui distingue toujours ces meubles des chaires, c'est que le siège est indépendant du dossier et du dais, ainsi que le font voir ces deux derniers exemples. Ces sièges sont, pour les trônes laïques, des pliants terminés par des tètes d'animaux, recouverLs de coussins
et de draperies, ou des sortes de coffres sans dossier, mais enrichis d'incrustations d'or, d'argent et d'ivoire. Vers le xnr siècle, les pliants persistent encore et un grand nombre de sceaux des xiiiu et xivJ siècles nous en ont conservé la forme, ou sont remplacés par des sièges dont le dossier ne se compose que d'une sangle drapée maintenue par deux, montants qui paraissent être de métal, comme le corps du meuble, et sont richement ouvragés.
Nous donnons (fig. 5) un de ces sièges (trône) de la fin du xiiic siècle \ Nous avons supposé ce meuble dépouillé de ses draperies, du dossier et des coussins, pour en mieux faire comprendre la forme. Quelquefois ces montants, ornés et recourbés, au lieu de former
le dossier du siège, surmontent ses côtés ; alors le trône a la ligure d'un banc assez long, accompagné latéralement de ces appendices qui semblent destinés à servir d'accoudoirs ou tout au moins de saillies pour poser les mains.
La fig. 6 reproduit un de ces sièges si fréquemment représentés dans les vitraux, les peintures ou les vignettes des manuscrits 5.
1 Voy. Fauteuil.
2 Manuscr. de la Genèse, d'une partie de l'Ancien Tcslament et de la généalogie de la Vierge (Mu ée Britannique, vij, p. 22).
3 Voyez l'un des médaillons du réduit gauche de la sainte Chapelle du Palais à Paris.
On sait quel était le luxe de la cour du duc de Bourgogne pendant le xvc siècle. Lorsque les affaires de France furent rétablies, et que Charles VIII eut fait son expédition d'Italie, la cour de France dépassa, comme splendeur, ce que l'on avait vu jusqu'alors ; elle avait pris outre monts des idées de grandeur qui influèrent sur l'architecture, les meubles, les vêtements et sur le cérémonial. Pendant le xv" siècle, le goût dominant de cette époque, recherché à l'excès, donnait à tout ce que l'on faisait alors, quelle que fût la richesse des sculptures, des peintures et des étoffes, une apparence de maigreur et de pauvreté. La jeune cour du roi Charles VIII abandonna bien vite ces traditions vieillies. Les meubles particulièrement, la manière de les draper, prirent plus d'ampleur. Les artisans français, arrivés à une exécution aussi parfaite que possible, l'appliquèrent aux modes nouvelles. La composition plus large des meubles fut cependant soumise à cette exécution parfaite, et la cour imprimant le mouvement, ce changement se fit sentir d'abord clans les meubles tenant au cérémonial. Ceux-ci prirent un certain air de grandeur que l'on ne trouvait pas encore dans l'architecture, plus lente à se conformer aux idées nouvelles. Les peintures, les vignettes et les gravures de la fin du xve siècle et du xvf nous ont conservé des représentations des meubles d'apparat qui, comme disposition générale, comme ampleur, comme entente de Yeffet, l'emportent certainement sur ce qui se faisait sous Charles VII et Louis XI. La disposition pittoresque des draperies, leur abondance, indiquent l'habitude du vrai luxe. À ce point de vue, nous ne saurions trop étudier les œuvres de cette époque et même celles du xvne siècle, qui conservèrent ces qualités précieuses. Pour nous, aujourd'hui, les meubles d'apparat, étrangers à nos mœurs, sont ou mesquins ou théàtrals ; ils ne s'accordent ni avec nos vêtements étroits, ni avec nos habitudes bourgeoises; ils sont chargés d'ornements dont on ne comprend pas la signification; leurs draperies pauvres indiquent trop les efforts du tapissier, avare de sa précieuse marchandise ; rarement l'invention de l'artiste. Or, il est bon d'observer que pour qu'un meuble de luxe ait l'apparence de la véritable grandeur, il faut que sa construction soit claire, simple, et que la richesse soit obtenue, non par des combinaisons cherchées, mais par l'ampleur et la juste disposition des parties décoratives. Il ne faut pas prendre ici le gros pour le grand, l'exagération d'échelle des cfétails pour la magnificence ou la majesté. Le gros a l'inconvénient, dans les meubles d'apparat, d'amoindrir l'objet principal, le personnage. Les meubles du commencement de la renaissance ont le mérite d'éviter les mièvreries de ceux de la dernière époque go-
thique, et de ne pas tomber dans les exagérations et la lourdeur de ceux du siècle de Louis XIV. Alors (au commencement de la renaissance) les vêtements si laids du milieu du xvc siècle avaient fait place à un costume élégant et large, laissant au corps toute sa liberté. Il en était de même pour les meubles d'apparat: leur construction s'était simplifiée, s'était soumise aux besoins, les indiquait clairement; et leur décoration facile à comprendre, leurs draperies largement disposées, s'accordaient avec l'aisance et l'ampleur du vêtement. Louis XIV avait fait faire à Versailles un trône d'argent qui était d'une grande magnificence comme travail. C'était une dernière tradition de ces meubles destinés à des personnages souverains, et que l'on ne composait que de matières précieuses.
VESTIAIRE, s. m. (i-evestiaire , revestouère). Coffre renfermant les habits sacerdotaux. Beaucoup de petites églises ne possédaient pas de sacristies, mais une armoire ou un grand coffre derrière l'autel, ou l'on enfermait les habits religieux du desservant. M. Blavignac, dans son Histoire de V architecture sacrée dans les anciens évêchés de Genève, Lausanne et Sion, a donné le dessin d'un de ces coffres déposé dans l'église Notre-Dame de Valère '.Il se compose d'une grande caisse longue fermée par un couvercle, et déposée sur quatre pieds ajourés par de petites arcades plein cintre découpées dans les madriers. La face antérieure du coffre est décorée d'une double arcature bas-relief. Il est fermé par une vertevelle 2. Ce meuble paraît être du xme siècle et de fabrication méridionale. On rencontre encore, dans nos petites églises de village, de ces bahuts vestiaires, fortement ferrés et très-simples de forme. Il en existe un assez complet encore, mais fort grossier, dans l'église de Montréal (Yonne).
VOILE, s. m. On entend par voile, pendant le moyen âge, les courtines qui entouraient les autels. Thiers observe avec raison 3
1 Atlas, page 22.
2 Vertevelle, serrure à moraillon.
3 Dissert, sur les principaux autels des églises, par J.-B. Thiers, chap. xiv.
que les anciens autels dans les églises d'Orient et d'Occident étaient entourés de voiles « que l'on tenait dépliés et étendus au moins « pendant la consécration et jusqu'à l'élévation de la sainte hostie,
« afin de procurer plus de vénération aux divins mystères Mon-
« sieur de l'Aubespine, évêque d'Orléans, ajoute-t-il, appelle l'autel « fermé de toutes parts, le premier sanctuaire, ou le vestibule du « Sancta sanctorum, et assure que c'est de ce vestibule qu'on doit
« entendre les oraisons du voile » Ce prélat n'entend parler ici
toutefois que de l'Église grecque. Il dit1 : « Dans ce vestibule et pre- « mier sanctuaire, il y avait un espace fermé, non debalustres, mais
« de rideaux et de voiles, dans lequel était le Sancta sanctorum
« L'oraison du voile, qui se trouve dans les liturgies, et particulière- « ment dans celle de saint Jacques et dans celle de saint Basile, de « la version arabique, oratio veli, oratio velaminis, se doit expli- « quer du Sancta sanctorum et du voile qui le fermait. . . »
En Occident, pendant le xme siècle, Thiers croit qu'on n'avait conservé que les deux voiles latéraux de l'autel ; mais cependant les tableaux déposés dans la sacristie de la cathédrale d'Arras, et qui représentent les anciens autels principaux de cette église, les gravures de l'ancien maître autel de Notre-Dame de Paris, et quantité de vignettes de manuscrits, nous font voir autour des autels, nonseulement des voiles latéraux, mais aussi un voile postérieur. Le tableau de van Eyck, représentant l'autel matutinal de l'église de Saint-Denis, reproduit dans notre Dictionnaire d'architecture, au mot Autel, indique encore un voile antérieur relevé pour laisser voir le saint sacrifice. Cette tradition se perpétua pour les principaux autels des églises régulières ou séculières jusqu'à la fin du xvie siècle, et même alors, en enlevant les courtines, on laissa subsister souvent les colonnes qui les portaient. Il n'est pas besoin de dire que la plupart de ces voiles étaient faits d'étoffes précieuses et richement brodés. Plusieurs représentaient des scènes de l'Ancien ou du Nouveau Testament ou des images de saints, les signes des évangélistes. Un de ces voiles nous est conservé; il fait partie de la collection de M. A. Gérente. C'est une toile verte brodée de soie jaune et rehaussée de traits noirs dessinés au pinceau. Au centre est la Charité, sous la figure d'une femme assise dans un trône ; deux autres femmes debout lui amènent des enfants; toutes ces figures sont nimbées. La Charité tient sur son giron une petite fille vêtue et un petit garçon nu; autour d'elle d'autres enfants jouent à divers jeux. Aux quatre
1 De l'ancienne police de l'Église, liv. II, chap. x.
coins sont brodés les signes des évangélistes. Nous donnons (Pl. X) le sujet principal du voile et l'un des signes des évangélistes. Cette broderie paraît appartenir aux dernières années du xve siècle ; elle est exécutée avec soin. Une ganse de soie, cousue de distance en distance au chef, tenait lieu d'anneaux en passant dans la tringle posée d'une colonne à l'autre. Il est vraisemblable que deux autres voiles accompagnaient celui-ci et représentaient, au centre, l'Espérance et la Foi. (Voyez, pour la position de ces voiles, le mot Autel du Dictionnaire raisonné d'architecture.)
RÉSUMÉ HISTORIQUE
Les meubles antérieurs au xvie siècle sont devenus fort rares en Occident, et particulièrement en France. La mode a, de tout temps, chez nous, rejeté de la vie habituelle ce qui n'est pas du jour, et, depuis l'époque de la renaissance, il semble que ce côté de notre caractère national ait pris chaque jour plus de force et d'activité. Or, un meuble remplacé, abandonné clans un grenier, ou laissé à la merci du premier venu, est bientôt détruit.
Les établissements religieux, les églises, conservaient cependant des meubles anciens, soit parce qu'ils étaient vénérés, soit parce qu'ils étaient d'une trop grande valeur pour être remplacés facilement. Les guerres de religion de la fin du xvie siècle et du commencement du xvne en détruisirent un grand nombre. Pendant le xvme siècle, le clergé régulier ou séculier s'était laissé aller au goût pour les décorations lourdes et les meubles contournés de cette époque ; les évêques, les abbés et les chapitres firent disparaître alors les mobiliers d'églises dont la forme paraissait vieillie et l'usage incommode. La révolution du dernier siècle acheva la destruction mobilière poursuivie sans relâche par le clergé et les familles nobles. Cependant des amateurs tentèrent de réunir les quelques débris épars dans les châteaux et les églises. Alexandre Lenoir forma le Musée des monuments français. Cette recherche toutefois ne s'adressait guère qu'à des meubles de l'époque de la renaissance, et l'on ne songeait pas encore qu'il pût y avoir de l'intérêt h rassem-
294 RÉSUMÉ HISTORIQUE
bler des débris pourris antérieurs à cette époque, à les classer dans un ordre méthodique, et à étudier les moyens de fabrication abandonnés depuis si longtemps. Le musée des Petits- Augustins contenait cependant encore une quantité considérable de ces précieux restes déposés dans des caves ou des galetas. Sa dispersion, à un moment où les amateurs de ces sortes d'objets étaient en très-petit nombre, fut une nouvelle occasion de pertes regrettables. Dans l'empressement que l'on mit à commencer les travaux de la nouvelle École des Beaux-Arts, on laissa perdre la majeure partie des objets qui n'avaient point été restitués aux églises 1 . Cette triste fin d'un musée très-précieux, ce pillage officiel, enrichit quelques collections particulières. Aujourd'hui, le musée de Cluny, fondé par feu du Sommerard, à une époque où l'on n'attachait qu'une faible valeur aux meubles anciens, est devenu le noyau d'une collection qui, chaque jour, s'enrichit, sous la direction du ministère d'État et d'un conservateur intelligent et infatigable, M. du Sommerard, le fils du fondateur. Mais, quel que soit le zèle de l'administration du musée de Cluny, cette collection présente des lacunes fort difficiles et peut-être impossibles à combler. On n'y voit aucun meuble de bois antérieur à la fin du xve siècle : ceux de métal, d'une époque plus ancienne, plus faciles à conserver, y sont même fort rares ; et ces objets ont acquis aujourd'hui une telle valeur, que le musée de Cluny ne peut entrer en concurrence avec les riches particuliers qui font des collections. Il faut donc, lorsqu'on veut connaître les meubles du moyen âge, fouiller de tous côtés : dans les églises, dans les musées de province, dans les collections particulières, et surtout dans les manuscrits. Nos lecteurs ont pu voir, en parcourant ce Dictionnaire, à combien de sources il nous a fallu aller puiser pour donner des exemples de meubles antérieurs à l'époque de la renaissance, et comment nous avons dû souvent, à défaut des objets ou fie leurs représentations, nous aider de textes, presque toujours laconiques ou très-vagues. De ce travail il nous est resté une masse considérable de documents qui, par leur caractère général, ne pouvaient entrer dans nos articles spéciaux, mais qui ont cependant, nous osons le croire, un véritable intérêt, en ce qu'ils mettent en lumière les
1 Cette restitution ne pouvait être réelle. Beaucoup d'églises auxquelles on avait enlevé des fragments précieux pour composer le Musée des monuments français n'existaient plus; les premiers venus s'emparèrent des objets à leur convenance, et l'église de Saint- Denis hérita de tout ce qui ne fut pas enlevé par les plus avisés, qui revendiquèrent une possession à laquelle ils n'avaient nul droit.
RÉSUMÉ HISTORIQUE
habitudes et les mœurs d'une société dont nous cherchions à réunir le mobilier.
Pour prendre une idée exacte de la destination des meubles anciens, il est nécessaire, d'ailleurs, de connaître les usages de ceux qui s'en servaient : or, ces usages diffèrent des nôtres sur bien des points, s'en rapprochent sur d'autres; certaines habitudes de notre société, dont nous ne nous rendons pas compte, ne sont que des traditions d'habitudes antérieures, conservées à travers les siècles et les révolutions, parce qu'elles tiennent à la nature même de notre caractère national. Ces dissemblances et ces rapprochements, qui nous avaient frappé tout d'abord, nous ont mis sur la voie de recherches nouvelles qui peuvent avoir une certaine utilité pour ceux qui étudient notre histoire et croient que la véritable civilisation d'un peuple consiste, non pas à mépriser son passé, si elle a le bonheur ou le malheur d'en avoir un, mais à le connaître et à s'en servir.
Monteil avait déjà, au commencement de ce siècle, entrevu le parti que l'on pouvait tirer de l'étude des mœurs des temps passés, et son ouvrage *, présenté sous forme d'épîtres, est un des plus attrayants que l'on puisse lire. Toutefois les sources auxquelles il va puiser ne sont pas toujours des plus pures. De son temps, les savanles recherches historiques des Guizot, des A. Thierry, n'étaient point faites, et il n'avait pu compulser avec soin les nombreux documents manuscrits, les chroniques, les poëmes, les romans, les contes, qui depuis ont été livrés à la publicité. Il règne dans tout le cours de son livre une intention satirique assez piquante, mais qui s'éloigne souvent de la vérité. Enfin, il ne cite jamais les textes, et ses pièces justificatives, très-légèrement notées, viennent parfois, si l'on veut y recourir, contredire son discours. Il faut lui savoir gré d'avoir donné une forme attrayante à une matière aride, de s'être fait lire ; car, si parfait que soit un livre plein de recherches, faut-il encore, pour qu'il puisse être de quelque utilité, qu'on le lise. Nous avons donc cherché à classer méthodiquement nos pièces justificatives, de manière à en faire une sorte de récit, à coudre ces notes éparses, afin de présenter une suite de faits propres à jeter quelque clarté sur la vie publique et privée de la société du moyen âge et sur l'industrie appliquée aux objets mobiliers ; au besoin, des figures viendront appuyer le texte, ce qui nous épargnera souvent de fastidieuses descriptions. Il est une observation qui nous a engagé à terminer par
1 Hist. des Français des divers états aux cinq derniers siècles, par Ain. A. Monteil,
RÉSUMÉ HISTORIQUE
un résumé historique notre travail sur les meubles. Depuis le commencement du siècle, les gens de lettres et les artistes ont cherché à donner à leurs travaux historiques un cachet de vérité, ce qu'on appelait, il y a vingt ans, la couleur locale. Jusqu'alors, sur le théâtre, dans les peintures, on attachait peu d'importance à la reproduction fidèle des habitudes, des vêtements, des objets que l'on représentait ; c'était peut-être, au point de vue de l'art, un avantage, et personne ne songe à blâmer le Titien d'avoir entouré la Vierge présentée au temple de personnages en costume vénitien du xvic siècle. Le Cid vêtu comme un seigneur du temps de Louis XIV, et les Horaces coiffés d'une grande perruque, n'ôtaient rien à la qualité des chefs-d'œuvre de Corneille. Mais le jour où les acteurs, aussi bien que les peintres, se sont mis à vouloir exprimer les passions et les sentiments des hommes, en même temps qu'ils les représentaient sous leur forme réelle, qu'ils se sont attachés à reproduire fidèlement leur entourage, leurs habitudes du moment, le public est devenu bientôt exigeant : il a discuté le costume, il a relevé les erreurs; il s'est mis à siffler sans miséricorde les anachronismes. C'est un malheur : l'art, à proprement parler, n'a rien à faire de cette friperie ; ce n'en est pas moins un fait auquel il faut se soumettre de bonne grâce. Si l'on représentait aujourd'hui sur la scène du Guesclin en uniforme de général, avec le tricorne, les épaulettes et la culotte blanche, le drame, fùt-il un chef-d'œuvre, serait hué impitoyablement dès le lever du rideau. Ce que nous tolérons dans les œuvres des artistes passés, nous ne l'admettons plus chez les nôtres ; si nous ne trouvons pas mauvais que Lebrun ait donné à Alexandre le vêtement d'un romain de carnaval, nous ne permettrions pas cette licence à nos peintres. Grâce aux études classiques, ceux-ci connaissent assez bien les vêtements, les meubles, les ustensiles de l'antiquité; depuis quelques années particulièrement, plusieurs d'entre eux affectent môme une sévérité d'observation, une fidélité dans la reproduction de la forme extérieure, qui passent, à tort ou à raison, pour une qualité aux yeux du public. Quant à ce qui est du moyen âge, nous ne sommes pas aussi avancés, et nous voyons, tous les ans, quantité de tableaux à sujets historiques où l'on pourrait signaler de singulières bévues. Telles, par exemple, que si l'on représentait sur une même toile une scène dans laquelle les personnages seraient vêtus, qui en marquise du temps de Louis XV, qui en officier de dragons de l'empire, qui en maire de notre temps, qui en conseiller au parlement du dernier siècle ; c'està-dire une mascarade grotesque. Cela est peu de chose encore auprès
RÉSUMÉ HISTORIQUE
des erreurs qui touchent aux habitudes, aux mœurs, aux cérémonies, aux meubles, aux ustensiles, à la façon d'être etc. La bonne peinture n'a pas affaire de tout ceci, soit ; mais alors mettons de côté toute prétention à la vérité, que les peintres ne suivent que leur fantaisie ou leur inspiration ; s'ils semblent rechercher la vérité sur un point, le public a le droit de l'exiger partout. Lorsque le peintre entre dans le domaine de l'archéologie, nous lui demandons d'être archéologue, de ne point nous représenter saint Louis dans une salle du xvc siècle, de ne pas l'armer comme un chevalier du temps de Charles VII, de ne pas l'entourer de nobles du temps de François Ier, de ne pas surtout le représenter agissant comme aucun grand seigneur de son temps n'eût agi : tout saint qu'il fût, Louis IX était fort grand seigneur. Les artistes ont rarement le temps d'étudier les mœurs et les habitudes des personnages historiques qu'ils veulent représenter : ils se fient à des compilations erronées souvent, à des recueils de gravures faits sans critique et sans méthode ; il en résulte les rapprochements les plus étranges, ils perpétuent ainsi les erreurs dont ils sont les victimes. Depuis Voltaire, qui, le premier, attacha une grande importance à la vérité du costume sur le théâtre et fut l'inventeur de la couleur locale, nous avons fait des progrès; nous avons beaucoup à faire encore. La vérité est un besoin de notre temps; nous n'admettons guère les à peu près; le public en sait trop pour ne pas lui donner beaucoup : il veut qu'on lui montre le passé tel qu'il était. Blâmons-le, disons-lui que l'art n'est pas là ; mais, tant que son goût n'aura pas pris un autre cours, nos protestations seront inutiles : il courra voir une mise en scène qui passe pour être la reproduction fidèle d'un fait historique, il lira avec passion un roman qui rappellera les mœurs et les usages d'un monde éloigné de nous, et il ne s'inquiétera pas de savoir si ces œuvres sont conformes ou non aux règles immuables de l'art. Or, le devoir des artistes, à notre sens, dans ce cas, c'est d'aller au-devant du public. Pourquoi l'art ne trouverait-il pas sa place à côté de la vérité? Les anachronismes, ou l'ignorance des mœurs appartenant aux personnages que l'on fait parler ou que l'on représente, ne sont pas absolument nécessaires dans une œuvre d'art; celle-ci peut subsister malgré l'étude de ces mœurs, elle peut aussi s'en servir; quelquesuns de nos auteurs modernes nous l'ont prouvé. Pourquoi donc les peintres et le théâtre resteraien t-ils en arrière? Il nous semble que, pour une époque comme la nôtre, où tout tend à se niveler, où les grands caractères disparaissent, il y aurait au contraire, pour les artistes, un avantage réel à se retremper dans l'étude scrupuleuse
RÉSUMÉ HISTORIQUE
du passé. Les époques héroïques sont loin de nous, les caractères individuels s'effacent, chacun sent instinctivement que le vieux monde craque de toutes parts, et, dans ce naufrage que la masse pressent, les esprits éclairés cherchent avec une ardeur fébrile à rassembler tout ce qui pourra venir en aide à la civilisation future. Nous sommes dans le temps des innovations en toutes choses; mais nous inventorions le passé, parce que nous sentons qu'il nous échappe. Le public, qui ne peut heureusement se livrer à de grands excès au milieu d'une civilisation policée, veut au moins repaître son imagination de la grandeur en bien ou en mal des siècles précédents ; c'est un besoin qu'il faut satisfaire : ne pouvant plus être acteur, il veut être spectateur, et c'est un spectateur difficile, déjà instruit, blasé même et passablement sceptique. Il n'admet pas que Philippe- Auguste doive parler comme Louis XIV, et qu'il se promène dans le Louvre de Charles V ; la vérité, ou ce qu'il croit être la vérité, agit sur lui plus que toutes les fictions poétiques.
Il y a vingt-cinq ans déjà, les novateurs que l'on désignait sous le nom de romantiques ont dit ce que nous disons ici ; mais leur arsenal, assez médiocrement garni, ne leur a pas permis de remporter une victoire décisive. Lorsqu'ils ont voulu se mettre à l'œuvre, il s'est trouvé que leurs principes ne pouvaient s'appuyer que sur des études très-superficielles ; le public s'est moqué d'eux. Et cependant qui ne se rappelle certains succès de leurs chefs? Est-il un livre qui ait été plus lu que la Notre-Dame de Paris? Est-il un succès plus justement mérité et plus durable que celui des Chroniques du temps de Charles IX, de M. Mérimée, de la Ligue, de M. Vitet? Ces ouvrages resteront, parce que leurs auteurs sont des écrivains du premier ordre. Mais sont-ce seulement les qualités de style qui ont fait leur succès populaire? Non, certes. C'est l'étude suivie, minutieuse des mœurs d'une époque, la vérité historique sans pédanterie, sans affectation ; c'est la réalité des contours et des couleurs, ce caractère un que donne toujours la connaissance parfaite des hommes et des choses d'une époque. Qu'y a-t-il de plus poétique que la vérité? L'imagination des poëtes ou des romanciers a-t-elle jamais pu offrir un spectacle plus émouvant que celui de l'histoire, que celui des événements qui sans cesse passent devant nos yeux? Pourquoi donc les peintres dans leurs tableaux, les auteurs dramatiques dans leur mise en scène, ne tenteraient-ils pas de substituer la reproduction de la réalité à ces défroques de convention, si complètement usées aujourd'hui? Pourquoi ? Parce que les idées banales, les préjugés, en fait d'art, ont chez nous force de loi, et que les meilleurs esprits
RÉSUMÉ HISTORIQUE. 299
aiment encore mieux s'y soumettre que les combattre. On aura vu au théâtre, ou sur des toiles peintes de nos jours, des copies, souvent mal comprises ou incomplètes, de meubles de la fin du xve siècle ; on en conclut que les meubles du moyen âge étaient incommodes, rares, peu variés, lourds, qu'ils sont en désaccord avec nos habitudes. Le gros luxe de l'époque de Louis XIV ne s'accorde guère avec le confort moderne ; on fait une règle de proportion, et l'on raisonne de cette manière : « Si les meubles du temps de Louis XIV nous semblent incommodes et barbares, à plus forte raison ceux de Charles VI et de Charles VII le sont-ils. » Autant vaudrait dire : « Si les perruques de Louis XIV étaient lourdes, combien devaient être pesantes et incommodes celles de Louis XI. » Le fait est que l'excessive recherche des habitudes des xive et xve siècles, le luxe intérieur des appartements du commencement du xvi°, s'étaient perdus et avaient été laissés de côté pendant les longues guerres religieuses de la fin du xvie siècle, et que le mobilier d'un grand seigneur sous Louis XIII aurait paru barbare et grossier à un grand vassal de Charles VII. Il faisait meilleur, peut-être, de vivre sous le règne de Louis XIV que sous celui de Charles V; mais certainement Charles V, les nobles et les bourgeois de son temps, étaient logés et meublés d'une façon plus confortable que ne l'étaient les seigneurs et les roturiers sous le règne du grand roi.
Pour conclure, nous ne prétendons pas que la connaissance exacte des choses et des habitudes du moyen âge donne du talent aux artistes de notre temps qui n'ont pu en acquérir ; mais nous sommes convaincu qu'elle doit aider l'homme habile et familier avec les ressources de son art.
Eginhard rapporte que le jour de Noël de l'année 801, Charlemagne entra dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, pour assister à la célébration de la messe, et qu'au moment où il s'inclinait, pour prier, devant l'autel, le pape Léon lui mit une couronne sur la tête. Alors tout le peuple romain s'écria : « A Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique « empereur des Romains, vie et victoire ! » Après cette proclamation, le pontife se prosterna devant lui, et l'adora suivant la coutume établie du temps des anciens empereurs, et dès lors Charles, quittant le nom de Patrice, porta celui d'empereur et d'Auguste 1 .
Guillaume le Conquérant se fit couronner roi d'Angleterre dans l'église abbatiale de Westminster, le jour de la Nativité de Notre- Seigneur.
« E tant que li Noël avint « Que li Engleis e li Normant « Communaument petit e grant « Voudrent qu'il fust reis coronez.
« Eissi le jor que Deus fu nez, « Sens terme plus e senz devise, « Ont la corone el chef assise « A Saint-Pere de Westmostier 2. »
1 Eginhard, Hist. de Charles.
2 Chron. de Benoît de Sainte-More.
Wace décrit les pompes du couronnement d'Arthur La cour s'assemble,
« Quant la cort al roi fu jostée (réunie)
« Mult véissiés forte asamblée,
« Et tote la cité frémir ;
« Sergans aler, sergans venir,
« Et ostex saisir et porprandre 2;
« Maisons veair, corlines tandre.
« Les marescax ostex livrer 3,
« Soliers (salles) et cambres délivrer.
« Et cil qui nul ostel n'avoient
« Lor loges et lor très tendoient 4.
« Mult véissiés as escuiers
« Palefrois mener et deffers
« Seles mètre, seles oster,
« Lorains (harnais) terdre (essuyer), lorains laver,
« Faire estables, paissons fichier 5,
« Cevax mener et estrillier,
« Ceval tondre, ceval férer,
« Et seles des cevaus oster,
« Cevaux torchier et abrever,
« Avaine et fuerre (paille), erbe porter.
« Mult véissiés en pluisors sens
« Vallès aler et camberlens (chambellans),
« Garnimens et mantiax ploier,
« Et enverser et atacier,
« Péliçons porter vairs et gris ;
« Foire samblast, ce vous fust vis.
« Al matin, al jor de la feste,
« Ce dist l'estoire de la geste,
« Li vinrent tôt li arcevesque
« Et li abé et li evesque.
« El palais le roi coroncrent 6,
« Et à l'église le menèrent :
« Dui archevesque le menoient ;
1 Li Romans de Brut, xii° siècle, vers 10609 et suiv. On ne peut mieux faire que de donner ce passage, qui peint vivement l'animation de la foule, le jour de la fête, et qui, d'ailleurs, est plein de curieux détails.
- S'emparer des hôtels.
3 Les maréchaux font les logis.
4 Ceux qui ne peuvent trouver de logements se mettent sous des tentes.
5 Paissons, littéralement lieux de pâture, mais ici doit s'entendre comme fourrage ; paissons fichier, fourrage fiché, mis dans les râteliers, ou peut-être posé sur des fourches, ainsi que cela se pratiquait en campagne.
6 La cérémonie du couronnement se fait dans le palais du roi, Artur est ensuite conduit à l'église.
« Chascuns un bras li soslenoit « De si qu'à son siège venoit.
« Qatre espées i ot à or « Que pont, que helt, que enlretor.
« Qatre rois ces quatre portoient « Qui par devant Artur aloient;
« La roinc par grant esgart
« Fu servie de l'autre part.
« Devant la fesle avoit mandées
« Et à cele cort assamblécs
« Les grant dames ciel païs,
« Et les famés à ses amis ;
« Ses amies et ses parantes
« Et meschines bêles et gantes
« Fist à la feste à soi venir.
« Por cele feste maintenir
« En sa chambre fu coronée
« Et al temple as nonains menée ,
« Por la grant presse départir,
« Que nus masters ne peust sofrir,
« Quatre dames qui devant vinrent
« Quatre cornelles blances tinrent ;
« As quatre estoient mariées
« Qui portoient les quatre espées.
Le poëte décrit les riches costumes des personnages composant le cortège, la presse du peuple, la splendeur de la cérémonie dans l'église :
« Mult o'issiez orgres soncr,
« Et clers chanter et orguener. »
Et les chevaliers qui vont et viennent, regardent les dames, courent aux églises. La messe finie, le roi et la reine ôtent leurs couronnes, changent leurs vêtements de cérémonie pour d'autres plus légers, et vont s'asseoir au festin, le roi chez lui, la reine chez elle. Après, commencent les jeux : les uns montent à cheval, d'autres combattent, sautent, jettent la pierre ou le dard ; les vainqueurs sont conduits devant le roi, qui leur donne des présents.
« Les dames sor le mur montoient, « Qui les jus agarder voloient, « Qui ami avoit en la place, « Tost li monstre l'oil et la face. »
Comme le roi, la reine est couronnée dans ses appartements, avant d'aller à l'église.
Puis viennent les jongleurs, les chanteurs et joueurs d'instruments, les poëtes et les conteurs. On joue aux dés, aux dames, aux jeux de hasard. La fête se prolonge ainsi trois jours, et finit par de grandes largesses à toute l'assemblée.
Le cérémonial des couronnements des rois ne lut formulé à peu près régulièrement qu'au xnu siècle, à l'occasion du sacre du roi Louis le Jeune, en 1179, et enregistré, la même année, en la chambre des comptes ' . Voici en quoi consistait cette cérémonie : Devant le chœur de l'église cathédrale de Reims était dressé un trône sur un échafaud élevé, auquel on montait par des gradins en assez grand nombre pour que les pairs du royaume et d'autres seigneurs s'y pussent tenir. Le sacre devait avoir lieu le dimanche, et, dès la veille, l'église était gardée par les gens du roi et ceux de l'église. La nuit, le roi venait prier dans l'église, avant les matines, chantées à l'ordinaire.
Primes sonnées, le roi est accompagné à la cathédrale par les archevêques, évêques et barons, avant que l'eau bénite soit laite. Des sièges sont disposés autour de l'autel à droite et à gauche, celui du roi au milieu. Dès l'aube, le roi a dû envoyer ses plus notables et puissants barons à l'abbaye de Saint-Remi chercher la sainte ampoule ; ceux-ci jurent de la reconduire après la cérémonie et de la rendre à l'église abbatiale. La sainte ampoule est accompagnée, entre prime et tierce, par les religieux de Saint-Remi, et portée par l'abbé sous un dais de soie, dont les bâtons sont soutenus par quatre moines en aube. L'archevêque de Reims reçoit la sainte ampoule à la grande porte de la cathédrale, étant accompagné des autres archevêques, évêques et barons ; il promet de la rendre à l'église de Saint-Remi, et la porte sur l'autel. Les religieux attendent la lin de la cérémonie que la sainte ampoule soit rapportée.
L'archevêque se prépare à dire la messe, et le roi se lève. Après quoi, le prélat fait au roi cette demande : « Nous te requérons nous « octroyer, que à nous et aux églises à nous commises, conserves le « privilège canonique, loi et justice dues; nous gardes et défendes « comme roi est tenu en son royaume, à chaque évêque et église « à lui commise. » Le roi octroie et promet.
Le Te Deum est entonné, et deux archevêques ou évêques conduisent le roi par les mains à l'autel, devant lequel il se prosterne, ne se relevant qu'après le chant. Sur l'autel ont été placés la cou-
1 Voyez le Formulaire des sacres et couronnemens des roys (Godefroy, Cérémonial françois, 1649).
ronne royale, l'épée dans son fourreau, les éperons d'or, le sceptre, la verge surmontée d'une main d'ivoire, les chausses ou bottines de soie bleue semées de fleurs de lis d'or, la tunique ou dalmatique de même étoffe et couleur, le manteau royal également bleu, semé de fleurs de lis, fait en manière de chape sans chaperon ; toutes choses apportées par l'abbé de Saint-Denis en France et gardées par lui. Alors le roi, étant devant l'autel, ôte ses vêtements, sauf la camisole ou veste de soie et sa chemise, lesquels derniers vêtements sont ouverts fort bas devant et derrière et maintenus par des agrafer d'argent.
Le grand chambellan de France chausse au roi les bottines ; le duc de Bourgogne lui attache les éperons et incontinent les lui ôte. L'archevêque lui ceint son épée , puis, replaçant le fourreau sur l'autel, remet le fer nu entre les mains du roi en lui disant : « Prends « ce glaive donné avec la bénédiction de Dieu, etc. » Le chœur chante une antienne pendant laquelle le roi offre l'épée à l'autel, la reprend des mains de l'archevêque, et sans délai la remet au connétable ou à celui des barons qui en tient lieu, lequel la porte devant le roi tant en l'église qu'après la cérémonie et jusqu'au palais. Cela fait, l'archevêque ouvre la sainte ampoule, en tire un peu d'huile qu'il mêle au saint chrême dans une patène sur l'autel. Les agrafes des vêtements du roi sont ouvertes, et celui-ci s' étant mis à genoux devant l'archevêque, assis comme quand il consacre, les évêques disent sur lui trois oraisons. L'archevêque dit celle de la consécration et oint la personne du roi en cinq endroits, savoir : le dessus de la tête, la poitrine, entre les épaules, sur les deux épaules et aux saignées des deux bras. A chaque onction, le prélat dit : « Je t'oins « de l'huile sanctifiée, au nom du Père, etc., etc. », et l'on chante une antienne.
Le vêtement du roi est refermé, et le grand chambellan de France revêt le roi de la dalmatique, du manteau royal, de façon que son bras droit soit libre; l'archevêque lui met l'anneau au doigt du milieu de la main droite, en disant : « Prends l'anneau, signal de la sainte Foi, etc. » Puis il récite une oraison. Il remet le sceptre en la main droite du roi, en disant : « Prends ce sceptre, insigne de la
1 A l'occasion du sacre de Louis le Gros, Ruger, dans la Vie de ce prince, s'exprime ainsi: « ...L'archevêque oignit de l'huile sainte le seigneur Louis, célébra la messe « d'actions de grâces, ôta au jeune roi le glaive de la milice séculière, lui ceignit celui te de l'Église pour la punition des malfaiteurs..., etc. » (Suger, Vie de Louis le Gros, chap. xm.)
« puissance royale, etc. » Il récite une seconde oraison. Il remet la verge de justice en la main gauche du roi, en disant : « Prends la « verge de vertu et d'équité, etc. » Le chancelier de France, ou, à son défaut, l'archevêque, appelle par leurs noms et selon leur ordre les pairs de France, les laïcs les premiers, lesquels étant réunis autour du roi, le prélat prend la couronne sur l'autel et la pose sur le chef du roi, et aussitôt tous les personnages assemblés y mettent les mains et la soutiennent pendant que l'archevêque dit : « Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice..., etc. » Puis il récite une oraison. S'adressant ensuite à la personne du roi, il lui dit : « Sois stable, et retiens dorénavant l'État, lequel tu as tenu jusqu'aujourd'hui par la succession de ton père de droit héréditaire..., etc. » Il termine en appelant les bénédictions de Dieu sur le roi. Cette cérémonie achevée, l'archevêque, accompagné des pairs, mène le roi sur le trône posé sur l'estrade, afin qu'il soit vu de tous, et la messe commence. Au moment de la lecture de l'Évangile, le roi se lève, et la couronne est enlevée de dessus sa tête. Le livre est porté ensuite au roi à baiser par le plus grand parmi les archevêques, puis à l'archevêque officiant. A l'offrande, on porte un pain, un baril d'argent rempli de vin et treize pièces d'or ; le roi y est conduit et ramené par les pairs soutenant la couronne, son épée nue portée devant lui. La secrète étant dite et les bénédictions appelées sur le roi et le peuple, après le Pax Domini, celui qui aura porté le livre des Évangiles à baiser au roi prend la paix de l'archevêque, le baisant sur la joue, et la présente à baiser au roi. Après lui, tous les autres archevêques et évêques en leur ordre vont baiser le roi séant sur son trône. La messe achevée, les pairs conduisent le roi derechef à l'autel, où il reçoit la communion. Cela fait, l'archevêque lui ôte la grande couronne et met sur sa tête une autre couronne plus petite et légère ; ainsi le roi s'en va au palais, l'épée nue portée devant lui. Sa chemise est brûlée, à cause de l'onction qu'elle a touchée. La sainte ampoule est accompagnée à Saint-Remi comme elle a été amenée.
Quand la reine est sacrée et couronnée avec le roi à Reims, un trône est préparé pour elle, de moindre apparence que celui du roi, lequel séant déjà couronné, la reine est amenée dans l'église, et se prosterne devant l'autel pour prier. Après son oraison dite, les évêques la relèvent sur les genoux. La reine est ointe sur le chef et la poitrine ; le sceptre, la main de justice et l'anneau lui sont remis comme au roi. Puis l'archevêque seul place la couronne sur sa tête, laquelle couronne est soutenue de tous côtés par les barons. La reine
est, conduite ainsi jusqu'à son trône, et le même ordre est suivi comme pour le roi pendant le reste de la cérémonie.
Un grand festin était donné après le sacre et le couronnement. Philippe-Auguste fut servi par le roi d'Angleterre pendant ce banquet du sacre, le vassal a genoux 1 . Pendant ces fêtes, on tendait des étoffes dans les rues de la ville. Au sacre et couronnement de la reine Marie de Brabant, en 1275, à Paris, « les bourgeois firent aussi « fête grande et solennelle ; ils encourtinèrent la ville de riches draps « de diverses couleurs. Les dames et pucelles s'éjouissoient, en « chantant diverses chansons 2. » On se ferait difficilement une idée aujourd'hui du luxe déployé dans les cérémonies des couronnements, et de l'hospitalité donnée à tous venants pendant plusieurs jours par les princes à cette occasion, s'il ne nous était pas resté des descriptions assez détaillées de ces solennités. Un écrivain de Londres, clerc probablement 3,vers la fin du xme siècle, raconte ce qui fut fait au palais de Westminster pour le couronnement d'Edward Ier, en 1273 : « Tout l'espace de terrain vacant dans l'enclos du palais de West- « minster fut entièrement couvert de maisons et dépendances. Plu- « sieurs salles furent construites au sud du vieux palais, autant qu'il en « put tenir, dans lesquelles des tables, solidement fixées sur le sol, « furent dressées pour régaler les grands et tous les nobles le jour « du couronnement et pendant deux semaines après. Tous ceux qui « vinrent à la solennité, riches ou pauvres, furent reçus et nourris « gratuitement. Des cuisines en grand nombre furent bâties dans le « même enclos, et, dans la crainte qu'elles ne pussent suffire, des « chaudières de plomb en nombre incalculable furent disposées au « dehors, en plein air, pour la cuisson des viandes. » L'auteur fait remarquer que « la cuisine principale dans laquelle les volailles et « autres mets devaient être cuits était entièrement découverte, afin « de permettre à la fumée de s'échapper librement ». Les comptes des dépenses faites h cette occasion mentionnent « l'acquisition de « 300 tonneaux de vin qui coûtèrent, compris le transport, 6A3 livres « 15 s. h d. Il en fut bu 116 le seul jour du couronnement. Ces vins « provenaient en grande partie de Bordeaux. » Ces mêmes comptes relatent l'achat des chaudières de plomb , l'établissement de
' La Chronique de Rains, chap. i, manuscr. delà Biblioth. impér., publ. par L. Paris. Techener, 1837.
2 Rubriq. et chapitres du bon roij Philippe, fils de Mgr saint Louis (Coll. des mém. relatifs à l'hist. de France, de MM. Michaud et Poujoulat, t. 11, p. 158).
3 Voy. DomesticArchitccf. by T. Hudson Turiier, 1. 1, p. 64. Oxford, Parker, 1851.
fours, etc. Une écurie provisoire, d'une étendue considérable, fut élevée dans le cimetière de Saint-Margaret. Pour que le roi et la reine pussent passer à couvert de leurs appartements à l'église, on dressa une galerie de bois. Le chœur de l'abbaye était garni d'un plancher provisoire 1 . Les travaux et le vin seulement s'élèvent à 2865 liv. 4 s. 1 cl. Cette somme doit être multipliée par 15, si l'on veut connaître la valeur qu'elle représente aujourd'hui, c'est-à-dire 1 07/i 375 francs environ. A cette occasion, la grande et la petite salle de Westminster furent « blanchies et repeintes à neuf, et le « palais fut réparé » .
Le trouvère Guvelier, au xive siècle, donne quelques détails sur le couronnement de Henri de Transtamare à Burgos :
« Le jour de saintes Basques que Dieu fu surrexis,
« Fu couronnez à joie li nobles roys Henris
« Ou moustier Nostre-Danie, la mère Jhesu-Cris.
« Là fu li nobles rois sacrez et bénéis
« Et receut la couronne par devant les martirs ;
« De l'evesque de Burs (Burgos) fu li services dis ;
« Li rois fu couronnez, et la dame genlilz
« Ramenée au palais, qui csloit moult jolis.
« A joie et à honnour fu li rois recueillis.
« Nobles fu li dîners de tous bien raemplis,
« De gelines, de grues et de chappons rostis
« Et de tous riches vins des meilleurs du païs.
« Maint son de menestrez y fu ce jour oys,
(( Menestrez et héraut y furent bien partis :
« Chascun receut beaux dons et fu bel revestis. »
Les comptes de Geoffroi de Fleury, argentier du roi Philippe le Long (fin de l'année 1316), donnent le détail des dépenses faites à l'occasion du sacre du roi, le 9 janvier 1317, en vêtements, étoffes, tentures et tapis. Ces dépenses s'élèvent, pour le roi, à 2378 liv. 8 s. 6 d., pour la reine et ses enfants à 5007 liv. 13 s. 10 d. Ils mentionnent, pour le roi, trois chambres, et pour la reine deux chambres, tendues de neuf avec un grand luxe d'étoffes, de broderies, de tapis, coussins, courtines 2.
Froissart s'étend assez longuement sur le sacre et couronnement du jeune roi Charles VI, le dimanche h novembre 1380 : « Et entra
1 Comptes de maître Robert. Voy. Domestic Archii., thirteenlh century, General remarks, p. 65.
2 Voy. les Comptes de l'argenterie des rois de France au xive siècle, publ. par L. Douët d'Arcq. Renouard, 1851.
« le jeune roi en la cité de Reims le samedi à heures de vespres,bien ce accompagné de noblesses, de hauts seigneurs et de menestrandies ; « et par espécial il avoit plus de trente trompettes devant lui qui « sonnoient si clair que merveilles. » Le roi veilla en l'église, suivant l'usage, une bonne partie de la nuit. « Quant ce vint le dic< manche, jour de la Toussaint, l'église de Notre-Dame fut parée « très richement, et si que on ne sauroit mieux ordonner ni deviser ; « et là fut à haute solennité de la haute messe, de l'archevesque de
ce Reims, sacré et béni Avant la consécration, le roi fit là devant
« l'autel tous les jeunes chevaliers nouveaux Et là seoit le jeune
« roi, en habit royal, en une chaire élevée moult haut, parée et « vestue de draps d'or, si très riches que on ne pouvoit avoir plus ; « et tous les jeunes et nouveaux chevaliers dessous, sur bas écha-
« fauds couverts de draps d'or, à ses pieds et seoit le roi en
« majesté royale, la couronne très riche et outre mesure précieuse
ce en chef Après la messe on vint au palais ; et pour ce que la
« salle étoit trop petite pour recevoir tel peuple, on avoit, en-my ce la cour du palais où il a grand'place, tendu un haut et grand « tref (tente) sur hautes estaches, et là fut le dîner fait et ordonné. « Et s'assist le jeune roi Charles et ses quatre oncles, Anjou, Rerry, ce Rourgogne et Rourbon, et avec eux son grand oncle Rrabant à sa ce table et bien en sus de lui. L'archevesque de Reims et autres préce lats seoient à dextre ; et servoient hauts barons ; le sire de Goucy, ce le sire de Gliçon, messire Guy de la Trémoille, l'amiral de mer « (Jean de Vienne), et ainsi des autres, sur hauts destriers couverts
« de drap d'or »
Le journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de Charles VII donne, sur le couronnement à Paris du jeune roi Henri d'Angleterre, petit-fils d'Isabeau de Ravière, de curieux renseignements. ce Le « 16 décembre à ung dimenche, vint ledit roy Henry du Palais royal « (palais de la Cité) à Nostre-Dame de Paris, c'est assavoir à pic « bien matin, accompaigné des processions de la bonne ville de Paris, ce qui tous moult chantoient mélodieusement ; et en ladite église
« avoit ung eschaffaut qui avoit bien de long et de large et mon-
« toit sus à bien granz degrez larges que dix hommes et plus y pouce voient de front ; et quant on estoit dessus, on pouvoit aller parce dessous le crucifi autant dedans le chœur, comme on avoit fait par « dehors 1 , et estoit tout paint et couvert d'azur, et là fut sacré de « la main du cardinal de Vincestre. »
1 II existait alors, devant l'entrée du chœur de Notre-Dame de Paris, un jubé haut
Mais voici qui peint les mœurs de cette malheureuse époque : « Item, après son sacre vint au Palays (en l'Ile) disner lui et sa « compagnie, et disna en la grant salle, à la grant table de marbre, « et tout le remanant (le reste) parmy la salle çà et là ; car il y avoit « nulle ordonnance, car le commun de Paris y estoit entré dès le « matin, les ungs pour veoir, les autres pour gourmander, les autres « pour piller ou pour desrober viandes ou autre chose; car icellui « jour à icelle assemblée furent emblez en la presse plus de quarante « chapperons et coppes et mordans (boucles) de saintures grant « nombre ; car si grant presse y ot pour le sacre du roy, que l'uni- « versité, ne le parlement, ne le prevost des marchans, ne eschevins « n'osoient entreprendre à monter à mont pour le peuple, dont il y « avoit très grand nombre ; et vray est qu'ils Guidèrent monter de- « vant deux ou trois foys à mont ; mais le commun les reboutoit « arriéres si fièrement, que par plusieurs foys leur convenoit tres- « bûcher l'ung sur l'autre ; voire quatre-vingt ou cent à une foys, et « là besoingnoient les larrons. Quant tout fut escoullé le commun, « ils montèrent (le roi et seigneurs) ; et quant ils furent en la salle, « tout estoit si plain, que à peine trouverent-ils où ils peussent s'as- « seoir ; neantmoins s'assirent-ils aux tables qui pour eulx ordonnées « estoient; mais ce fut aux savetiers, moustardiers, lieurs ou ven- « deurs de vin de buffet, aides à maçons, qu'on cuida faire lever ; « mais quant on en faisoit lever ung ou deux, il s'en asseoit six ou « huit d'autre costé. »
On peut admettre que l'auteur du journal a forcé un peu le tableau ; mais ce mélange de splendeurs et de misère, cette anarchie pendant la domination du parti des Anglais, cette police étrangère à la cité n'ayant nul pouvoir, ce peuple qui n'est plus retenu par le respect qu'inspirait alors la présence de hauts personnages, tout cela peint cette triste époque.
Le cérémonial des sacres des rois et reines ne fut guère modifié jusqu'au xvnc siècle. Il est à remarquer cependant que le sacre de François Ier à Reims eut lieu la nuit du 25 janvier 1515, contrairement à l'usage, si l'on en croit le témoignage de Champicr, qui assista à cette cérémonie.
On prendrait une idée inexacte des mœurs et habitudes du moyen
de 5 mètres environ, dont la porte principale était surmontée d'un grand crucifix de pierre ; l'échafmd élait donc placé devant ce crucifix, son sol au niveau du pied de la croix, c'est-à-dire à 6 mètres environ au-dessus du pavé de l'église. Un emmarchement descendait de l'échafaud jusque dans le chœur par-dessus le jubé.
ENTRÉES DE SOUVERAINS
âge si l'on admettait que le cérémonial des sacres et couronnements fut rigoureusement observé , ainsi que les auteurs ecclésiastiques particulièrement le dorment à entendre. Tous les actes auxquels, pendant cette période, les pouvoirs religieux et civil participent à la l'ois sont soumis à des variations. La grande querelle des investitures, qui occupa près de trois siècles, dut réagir nécessairement sur des cérémonies qui tendaient, après tout, à remettre aux mains de l'Eglise la consécration des pouvoirs civils. Il ne faudrait donc pas toujours prendre à la lettre les procès-verbaux plus ou moins authentiques que des chroniqueurs, clercs pour la plupart, nous ont laissés sur les détails de ces cérémonies.