‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 4)Chapitre 40 sur 48 · CCIX. « Gefreid d'Anjou ad sun greisle sunet · texte numérisé non relu

CCIX. « Gefreid d'Anjou ad sun greisle sunet

« Franceis descendent, Caries l'ad comandet.

« Tuz lur amis qu'il i unt morz truvet,

(> Ad un carner sempres les unt portet.

« Asez i ad evesques e abez,

« Muines, canonies, proveires coronez.

« Si 's unt asols e seignez de part Deu ;

« Mirre e timoine i firent alumer,

« Gaillardement tuz les unt encensez,

« A grant honor pois les unt enterrez,

« Li 's unt laisez : qu'en fereint-il el? Aoi.

CCX. « Li emperere fait Rollant costéir « E Olivier e l'arcevesque Turpin, « Devant sei les ad fait tuz uverir « E tuz les quers en paile recuillir.

« Un blanc sairau de marbre sunt enz mis, <c E puis les cors des barons si unt pris, « En quirs de cerf les seignurs unt mis 1 « Ben sunt lavez de piment c de vin.

« Li reis cumandet Tedbalt e Guebuin, « Milun le cunte e Otes le marchis ; « En .iii. carettes très ben les uni guiez. « Bien sunt cuverz d'un pâlie galazin. Aoi. »

Ces vers sont pleins d'intérêt ; ils nous donnent le détail des coutumes observées lors des obsèques de personnages plus ou moins considérables. Les uns sont simplement portés au cimetière en présence du clergé et après qu'ils ont été encensés. Les corps de Roland, d'Olivier, de l'archevêque Turpin, sont ouverts; leurs cœurs , enveloppés dans des étoffes précieuses , sont placés dans un coffre de marbre ; les cadavres sont lavés de vins épicés, puis ensevelis clans du cuir de cerf et placés sur trois chariots recouverts d'un poêle. L'usage de brûler des parfums autour des corps morts paraît avoir subsisté jusqu'à la fin du xuic siècle, puisque l'on trouve encore , dans des cercueils de cette époque , de petits vases troués remplis de charbon, que l'on plaçait dans la bière même au moment de la mise en terre2. Dans la Vie de Charles le Bon, écrite par Galbert (xne siècle), nous trouvons des détails sur la manière d'ensevelir les corps des grands personnages à cette époque. « Le jeudi « 21 avril (1127), dit cet auteur, on fit coudre une peau de cerf

1 II était d'usage, pendant les premiers siècles du moyen âge, d'ensevelir les corps de personnages notables dans des peaux de cerf.

2 Voyez la Normandie souterraine de M. l'abbé Cochet. Nous avons trouvé beaucoup de ces vases, faits de terre légère non vernie, dans des tombeaux des xnc et xmc siècles.

OBSÈQUES

« pour y mettre le corps du comte, et l'on fit aussi une bière pour « l'y placer et l'y renfermer.

« Le vendredi 22 avril, sept semaines après la première sépulture « du comte » (enseveli provisoirement après l'assassinat dont il avait été victime), « on détruisit le tombeau qu'on lui avait construit « dans le clocher , et on lava respectueusement son corps avec des « parfums, de l'encens et des odeurs; car les frères de celte église « croyaient que, le corps du comte avait déjà mauvaise odeur, et que

« personne n'en pourrait soutenir la puanteur Ils ordonnèrent

« donc qu'au moment où l'on enlèverait le corps du tombeau, on fit

« du feu tout auprès, et qu'on y jetât des parfums et de l'encens

« Lorsque la pierre fut levée, on ne sentit aucune odeur : alors on « enveloppa le corps dans la peau de cerf, et on le mit dans un « cercueil au milieu du chœur. Le roi, entouré de la multitude des « citoyens et de tous les autres , attendit dans l'église que l'évôque, « accompagné de trois abbés de l'église de Saint-Christophe, et « avec toute la procession du clergé et les reliques de saint Dona- « tien, saint Basile, saint Maxime, vinssent au-devant du mort et de « lui , sur le pont du château , et emportassent le saint corps au a milieu des larmes et des soupirs dans cette même église de Saintce Christophe. Là, l'évêque, avec tout le chœur des prêtres, célébra « la messe des morts pour le salut de l'âme du bon comte \ » " Suger, rapportant la mort de Louis le Gros, dit qu'aussitôt après la mort du prince, le 1er août 14 37, « son corps fut enveloppé de « riches étoffes pour être transporté et enterré dans l'église des « Saints-Martyrs (Saint-Denis) - . »

Le Roman de Garin nous fournit une remarquable description d'un ensevelissement. Le vieux Fromont veut lui-même rendre les derniers devoirs à son ennemi

« Bègues de Belin :

« Puis fait le cors del chevalier ouvrir,

u Et le dedans (les entrailles) en paile recoillir,

« Et puis le list richement sevelir

« Devant l'autel, au mostier Saint-Berlin.

« Le cors lavèrent et d'iave (d'eau) et de vin.

« Li quens méismes ses blanches mains i mist ;

« D'un fil de soie le restraint et cousi.

« Puis l'envolupe en un drap de samis.

« En cuir de cerf font le baron covrir,

1 Galbert, Vie de Charles le Bon {Coll. des mém. relatifs à l'hist. de France, par M. Guizot).

2 Suger, Vie de Louis le Gros (même collection) .

« Font une bière, le vassal i ont mis,

« Et environ trente cierges espris,

« Il firent crois et encensiers venir,

« Li quens Fromons à son chevet s'assit »

Et plus loin on exhume le corps :

« Il li descout le cuir de cerf bouli.

« Sus en la salle font la bière venir,

« Veoir la vont cil damoisiaus depris,

« Les belles dames qui ont simples les vis (visages).

« Dist l'une à l'autre : « Diex ! quel damage a ci ! »

« Grant luminaire ont entor lui esprins. »

Puis enfin :

« En un sarcuel qui fu de mabre bis

« Cochent le duc, en terre le r'ont mis ;

« Apres l'ont fait moult richement couvrir ;

« Un paile d'Ynde ont desus le cors mis ;

« La sepolture tote faite à or fin,

« Et por desore ot sa semblance escrit.

« La lettre dit qu'il ont desor lui mis :

« Ce fu li mieuxdres qui sor destrier seist. »

Rien ne manque à cette description.

Si un chevalier était tué sur le champ de bataille , on rapportait son corps sur son écu, comme faisaient les Spartiates. Ce détail, mentionné dans plusieurs chansons de geste, est précieux, et nous en trouvons l'expression très-vive dans le remarquable Roman de Raoul de Cambrai, qui paraît avoir été écrit au XIIe siècle.

Raoul est tué dans une bataille sanglante ; son oncle le retrouve parmi les morts, et rapporte le corps à sa mère Alaïs. Celle-ci est prévenue du malheur qui la frappe par la voix publique et par un songe. Raoul est fils unique.

« La gentix dame (Alaïs) vit le duel (deuil) engraigner (grandir).

« Parmi la porte (du château qu'elle habite) entrent li bon destrier,

« Les arçons frais (brisés) ; n'i a que pécoier (détruire)

« Ocis i furent li vaillant chevalier.

« Sergant i qeurent (y courent), vaslet et esquier.

« Parmi la porte eiz-voz entrer Gautier

1 Li Roman de Garin le Loherain.

OBSÈQUES

« Qui Raoul porte sor son escu plegnicr.

« Si le sostiennent li vaillant chevalier,

« Le chief enclin soz son elme (heaume) à ormier.

« A Saint Géré le portent au mostier :

« En une bière tissent le cor couchier ;

« Quatre crois d'or fisentau chief drécier l. »

Ce passage est d'un véritable intérêt comme étude des mœurs du moyen âge. Le cortège funèbre (le dueil) arrive au château, les chevaux en désarroi, les harnais brisés par le combat. Le fils de la châtelaine, l'héritier, est rapporté sur son écu parles chevaliers ses frères d'armes; sa tète repose sur son heaume. Mais bientôt le corps est déposé dans une bière à l'église du monastère voisin. Cette bière reste ouverte, ainsi que le montre la suite du récit; un poêle recouvre seulement le corps, et chaque personne qui vient pleurer le mort soulève ce voile funèbre. Quatre croix d'or sont placées au chevet. Sur les sarcophages mérovingiens, nous avons souvent vu trois ou cinq croix gravées sur la paroi du côté de la tête \

Terminons ce que nous avons à dire sur les obsèques des premiers temps du moyen âge, en mentionnant un fait digne d'intérêt. Les églises étaient la plupart entourées de cimetières, ou des charniers étaient établis en dehors de l'enceinte des villes. Il était d'usage de planter des ifs dans les champs de repos, comme on y plante aujourd'hui des cyprès, et encore des ifs. Le trouvère Benoît, dans ses Chroniques des dues de Normandie, décrit un cimetière abandonné 3 :

« Tombes i out et cors enz mis,

« Kar cimetire i out jadis.

« N'ont bore ne ville ne maison

« D'une bonne leuve (lieue) environ ;

« Arbres i out e un grand if

« Où li venz mena grant eslrif. »

Cet usage devait remonter à une haute antiquité, ainsi que l'observe M. L. Delisle \

1 Li Romans de Raoul de Cambrai et de Bemier, chap. clxx, publ. d'après le manuscr. unique de la Biblioth. impér., par M. Eward Le Glay. Paris, Techener, 1840.

2 Voyez le Dictionnaire d'architecture, à l'art. Tombeau.

3 Liv. II, v. 25036.

* Études sur la condit. de la classe agric en Normandie au moyen âge. Évreux, 1851. — M. L. Delisle cite à ce propos un passage curieux de Sulpice Sévère (De vita B. Martini) : « Item dum in vico quodam templum antiquissimum diruisset, et arborem « pinum, quae fano erat proxima, esset agressus excedere, etc. »

Les cérémonies des obsèques des princes sont décrites avec détail par les auteurs des xiv° et xvc siècles, et elles se faisaient avec une pompe extraordinaire. Les corps restaient exposés à visage découvert dans l'église, à la vue du peuple, entourés de cierges en grand nombre, et revêtus des habits de parade. Christine de Pisan, clans le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, rend compte ainsi des obsèques de la reine Jeanne de Bourbon, femme de ce prince :

« ...... Si fu son corps apporté solemnéement, selon l'usage des

« roys et roynes, vestue, parée et couronnée, sus un riche lit cou- « vert de drap d'or, à tout un ciel dessus, et ainssi fu portée à « grant procession à l'église Notre-Dame; le ciel à quatre lances « portaient le prevost des Marchans et les eschevins; et le poille, « les seigneurs de parlement; quatre cens torches, chascune de six « livres de cire, y avoit; toutes les religions (communautés) devant « le corps aloyent, et noz seigneurs après vestus de noir. A Nostre- « Dame fu receups le corps à grans sons de cloches et chant, dictes « messes et faictes grans aumônes et grans oblacions à très grant et « merveilleux luminaire ; là furent quinze que arcevesques que « evesques, en pontifical, et là fu la royne Blanche, la duchece « d'Orliens, fille de roy, et toutes les haultes dames de France qui « lors à Paris estoyent, dont y ot grant compaignie. Toute jour et « la nuit, demoura le corps ou cueur de l'esglise, soubz une cha- « pelle couverte de sierges, et sanz cesser y estoit service dit de « messes, vigiles, psaultiers et prières de jour et de nuit.

« Lendemain, après les messes dictes, fu semblablement porté « le corps à Saint-Denis, à merveilleusement bel luminaire et « solemnité..... >>

Il n'est pas besoin de dire que les corps ainsi transportés à visage découvert étaient embaumés. Dans les comptes de Geoffroi de Fleuri1, nous trouvons le détail des dépenses faites à l'occasion des obsèques du petit roi Jean, né le 15 novembre 1316 et mort peu de jours après. Il est question de draps d'or à fleurs de lis, de chandeliers de bois, d'une bière, d'un brancard, de tréteaux, d'étoffes noires, de drap d'or de Turquie, de marchepieds tendus d'étoffe bleue, de crieurs « qui alèrentavec le cors à Saint-Denis », et enfin des objets et ingrédients qui servirent à l'embaumement du corps, et qui sont : six livres de coton, une aune et demie de toile cirée et une aune et 'demie de toile line blanche ; deux onces d'ambre, une

1 Compta de l'argenterie des rois de France au xivc -tiède, publ. par L. DouiH d'Arcq.

OBSÈQUES. 335

demi-once de musc, quatre onces « d'estorat? calmiteetmieire », de l'encens et du laudanum.

Froissart, racontant les obsèques du roi Edouard III d'Angleterre, mort le 21 juin 1376, dit : « Si fut ledit roi embaumé et mis « et couché sur un lit moult révéramment et moult puissamment, et a porté tout ainsi aval la cité de Londres de vingt-quatre chevaliers « vestus de noir, ses trois fils et le duc de Bretagne et le comte de la « Marche derrière lui, et ainsi allant pas pour pas, à viaire (visage) « découvert1. » Et ailleurs, en parlant de l'ensevelissement du comte de Foix * en 1391 : « En ce propre jour lut apporté à Ortais

« et mis en un chercus le comte Gaston de Foix et l'ut apporté à

« viaire découvert, ainsi que je vous dis, à l'église des Cordeliers ; « et là lut vuidé et embaumé,- et mis en un chercus de plomb ; et « laissé en cel état, et bonnes gardes de-lez lui jusques au jour de « son obsèque; et ardoient nuit et jour sans cesse autour du corps « vingt quatre gros cierges tenus de quarante huit varlets, les vingt « quatre par jour et les autres vingt quatre par nuit »

« Si fut avisé pour le meilleur que on feroit l' obsèque du bon « comte Gaston de Foix à Ortais ; et seroient mandés tous les nobles « et prélats de Béarn, et ceux de la comté de Foix qui venir y vou- « droient, et là aurait-on conseil général comment on se cheviroit « à la recueillette du seigneur (comment on se comporterait à la « réception du corps) »

Le jour des obsèques, le 12 octobre 1391, trois évèques assistèrent au service. Le luminaire fut magnifique. Devant l'autel, pendant la célébration de la messe, quatre chevaliers tinrent des bannières armoyées aux armes de Foix et de Béarn. Le vicomte de Bruniquel portait l'écu, le sire de Valencin et de Béarn offrit le heaume, et le sire de Corasse le cheval.

« Et fut le jour de l'obsèque, après la messe dite, le comte

« de Foix oté du chercus de plomb et enveloppé le corps en belle « touaille (linceul) neuve cirée, et ensepveli en l'église des Corde- « liers devant le grand autel du chœur. »

Il était d'usage, aux funérailles des seigneurs, d'offrir à l'autel le cheval et certaines parties de l'armure du défunt, ou de payer un droit équivalent.

Lorsque le corps de du Guesclin fut apporté à Saint-Denis, par ordre du roi, pour être enseveli dans l'église, au milieu du chœur

1 Chron. de Froissart, liv. I, 2e part., chap. ccclxxxv.

2 Liv. IV, chap. xxili.

d'iceile, on avait dressé une grande chapelle ardente couverte de torches et de cierges, sous laquelle était une représentation de l'illustre défunt, probablement de cire • . « L'évesque d'Auxerre qui « célébroit la messe conventuelle étant à l'offerte, il descendit avec « le roy pour le recevoir, jusques à la porte du chœur (vers le « milieu de la nef), et là parurent quatre chevaliers armez de toutes « pièces et des mêmes armes clu feu connestable, qu'ils représen- « toient parfaitement, suivis de quatre autres montez sur les pins « beaux chevaux de l'escurie du roy, caparaçonnez des armoiries « du inesme connestable et portant ses bannières jadis si redoutables « aux ennemis de l'Estat. L'évesque reçut ces chevaux par l'impo- « sition des mains sur leur teste, et on les ramena (puisqu'ils appar- « tenaient au roi) en mesme temps qu'il retourna à l'autel ; mais il « fallut pour cela composer du prix ou de la récompense, pour le « droict des religieux ou de l'abbaye, à qui ilsappartenoient. Après « cela marchèrent à l'offrande le connestable de Clisson et les deux « maréchaux, au milieu de huit seigneurs de marque qui portoient « chascun un escu aux armes du défunt, la pointe en haut, en signe « de perte de sa noblesse terrestre, et tous entourez de cierges allu- « mez. Puis suivirent monsieur le duc de Touraine, frère du roy, « Jean, comte de Nevers, fils du duc de Bourgongne, et messire Pierre, « fils du roy de Navarre, tous princes du sang, et messire Henry « de Bar, aussi cousin du roy, tous la veuë baissée (visière baissée) et « portans chascun une épée nue par la pointe, pour marque qu'ils « offroient à Dieu les victoires qu'ils avoient remportées, et qu'ils « avouaient qu'on les avoit receuës de sa grâce par la valeur du dé- « funt. Au troisième rang parurent quatre autres des plus grands de « la cour, armez de pied en cap, conduits par huit escuyers choisis « entre la plus noble jeunesse delà suitte du roy, portans chascun un « casque entre les mains ; puis quatre autres aussi vestus de noir, « avec chascun une bannière déployée et armoyêe aux armes de du « Gncsclin, qui sont d'argent à l'aigle impériale de sable. Tout « cela marcha pas à pas avec beaucoup de gravité et de marque de « denil, et chascun en son ordre s'agenouilla devant l'autel, où « furent posées toutes les pièces d'honneur, et se retira dans le

1 Ces représentations des morts en cire étaient fréquentes depuis le xne siècle ; elles restaient dans les églises et étaient placées dans quelque endroit apparent. Il y en avait plusieurs à Notre-Dame de Paris du temps de Dubreul. Cet usage se conserva jusque pendant le xvie siècle. Sur une litière couverte de drap d'or « estoit la portraicture dudict « défunt roy Charles (VIII), revestu d'un bel habit royal, une couronne en la teste, etc. » (Chfon. de Jean de Troyes.)

OBSÈQUES

« même ordre, après avoir baisé les mains du prélat officiant -. » Cette pompe ne se pratiquait qu'aux funérailles des rois et des princes du sang ; ce fut un honneur extraordinaire que méritait certainement le grand connétable.

Alain Chartier, dans son Histoire du roy Charles VII, nous a conservé une très-curieuse description des funérailles de ce prince ; nous en extrayons les principaux passages :

« Le mercredy cinquiesme jour d'aoust (1460), à dix heures de « nuict, fut apporté le corps du roi Charles à Paris, et demoura « hors de ladite ville en l'église de Nostre-Dame des Champs, et « reposa jusques au landemain qu'il fut porté à Nostre-Dame de « Paris. Et y eut quatre seigneurs de la cour de Parlement qui « tenoient les quatre cornets du poésie revestuz de manteauxd'escar- « late, et plusieurs autres seigneurs de ladite Cour vestuz de vermeil « tenans ledit poésie.

« Item après ledit corps, lequel estoit couvert d'un poésie de drap « d'or bien riche en une litière, laquelle portoient six vingt Ha- « nouars, estoient monseigneur d'Orléans, monseigneur d'Angou- « lesme, monseigneur d'Eu, et le comte de Dunois, faisant le dueil « à cheval tous quatre.

« Item après un chariot, auquel avoit esté apporté ledit corps de « Mehun jusques à Paris, couvert de velours noir, signé du long et « du travers d'une grant croix blanche de drap de velours moult « riche. Et audit chariot y avoit cinq chevaux qui le menoient, « couverts jusques à terre de velours noir figuré, et ne voyoit on « que les yeux desdits chevaux. Et après cedit chariot y avoit six « paiges vestuz de velours noir enchapperonnez de mesmes, mon- « tez sur six chevaux, et les harnois de velours noir. »

Devant le corps marchaient le patriarche qui lit le service à Notre- Dame de Paris et à Saint-Denis, les chapitres de Notre-Dame et de la sainte Chapelle; puis les clergés des paroisses, l'université de Paris, le recteur en tête, la chambre des comptes, les maîtres des requêtes, le prévôt de Paris, la cour du Châtelet, et enfin les bourgeois et le peuple, « chacun en son ordonnance » , les ordres mendiants et des communautés religieuses.

Derrière le corps suivaient les gensde la maison duroi et la foule. « Et y avoit deux cens torches de quatre cens livres, que portoient « deux cens hommes vestuz de noir. Et tout devant estoient toutes

1 Extrait de l'hist. de du Guesclin. — Nouv. coll. des mém. relut, à l'hist. de France, publ. par MM. Michaud et Poujoulat, 1857, t. II, p. 577.

« les clochettes de Paris, que portoient hommes vestuz de noir

« Item en l'église Notre-Dame de Paris, laquelle estoit tendue « doublement de toille perse semée de fleurs de lys, fut apporté ledit « corps, et mis au milieu du cueur. »

Le lendemain, le corps fut transporté à Saint-Denis. Arrivés à la Croix-aux-fiens (entre la Chapelle-Saint-Denis et le champ de foire du Lendit), les porteurs ne voulurent passer outre, prétendant qu'il leur était dû dix livres parisis pour aller jusqu'à Saint-Denis. Pendant la discussion qui s'en suivit, le corps « demeura assez grant « pièce sur le chemin ». Les dix livres furent enfin accordées aux Hanouars, qui portèrent le cercueil jusqu'au milieu du chœur de l'église abbatiale ; il était huit heures du soir.

« Item avoient apporté les gens du roy un ciel (dais) de drap d'or, « auquel estoient huit lances pour le porter, et sur le chemin de « Paris endroit la dessusdite Croix-aux-fiens, voulurent huict reli- « gieux de Saint-Denys bien richement revestuz prendre ledit ciel « pour porter sur ledit roy jusques au lieu de Saint-Denis; mais « fut refusé par le grant escuyer, en disant que n'estoit. pas la « coustume de porter ledit ciel sur iceluy corps parmy les champs, « mais seulement parmy les villes. Et quant ledit corps fut arrivé « à la porte de ladite ville, fut là faicte station, et là furent dites « certaines oraisons propres. Et adonc fut baillé ledit ciel aux huict « religieux »

Ce soir-là vêpres furent chantées, et le lendemain matin la messe dite devant la plus noble assistance.

« Item après ladite messe fut le roy mis en terre en la chappelle « de son grant père, entre son dit grant père et son père, et estoit « le chœur d'icelle église tendu tout autour par bas, de velours « noir, et aussi une chappelle qui estoit au milieu du chœur, souz « laquelle estoit ledit roy, et pardessus estoient tant de cierges qu'on « pouvoit mettre. Et estoit le roy dedens une bière de plomb tout de « son long, en laquelle estoit une autre dedens de bois.

« Item estoit pardessus la figure dudit roy sur un matheras, une « paire de fins draps de lin, et le poésie dessus dit. Et estoit ladite « figure vestue d'une tunicque, et un manteau de velours blanc à « fleurs de lis fourré d'ermines, tenant en une main un sceptre, et « en l'autre main la justice, une couronne dessus sa teste, et un « orillier de velours dessouz.

1 Dans quelques provinces de France encore, les convois funèbres sont précédés d'hommes tenant des clochettes que l'on tinte par intervalles.

OBSÈQUES

« Item après l'enterrement dudit corps eut grosse altercation « entre le grant escuyer d'escuyrie dudit roy et les religieux dudit « Saint-Denis, pour le poésie qui estoit souz la dessusdite figure; « pource qu'iceulz escuyers disoient ledit poésie leur appartenir, et « lesdits religieux au contraire. Et tellement que ledit poésie fut « mis en la main de monseigneur de Dunois et de monseigneur le « chancelier de France. Et en fin fut appoincté que ledit poésie, qui « estoit de drap d'or bien riche, demoureroit à l'église.

« Après l'oraison funèbre prononcée par Thomas de Courselles, « docteur en théologie, fut crié : — Dieu ayt l'ame du roy Charles « très victorieux. — Puis après : — Vive le roy Loys ! — Et adonc « les huissiers et autres seigneurs jetterent leurs verges sur la fosse « d'icelluy.

« Item après toutes ces choses faites alla un chascun disner en la « grant salle de l'abbé d'icelle église, où fut court planière et ouverte <l à tous venans. Et de ceste heure le disner fait, les grâces dites, « monseigneur de Dunois dit àhaulte voix que luy et tous les autres « serviteurs avoient perdu leur maistre, et qu'un chascun pensast à « se pourveoir. A quoy furent plusieurs moult clolans, et alors com- « mencerent ses paiges à plorer. »

Les cérémonies des funérailles étaient suivies chez les princes, comme chez les particuliers, d'un repas ; c'était là un usage remontant à une haute antiquité. A la mort des rois, et lorsque le corps était descendu dans le sépulcre, tous les serviteurs, à quelque degré qu'ils fussent, perdaient leur charge ; c'était en signe de cet abandon des charges que l'on jetait les bâtons, marques de commandement, dans la fosse.

On a conservé tout au long la description détaillée des cérémonies qui eurent lieu à Angers, en 1481, à l'occasion de l'enterrement du corps et du cœur de René d'Anjou, roi de Sicile.

La duchesse, sa femme, avait fait transporter le corps de son époux cl'Aix en Provence à Angers. Le corps arriva la nuit et fut déposé dans l'église de Saint-Lau, près de la ville. Après la messe, le lendemain matin, les chanomes firent transporter le cercueil dans la salle capitulaire et constatèrent l'identité du corps en ouvrant le cercueil de bois, et dessoudant une partie de la boîte de plomb. On ne connut à Angers l'arrivée du corps qu'après le reçu des lettres de Louis XI, ordonnant que chaque chef de maison de la ville se rendrait à l'église cathédrale pour entendre la lecture de ces lettres. Après cette lecture, toutes les cloches de la ville sonnèrent une heure durant, et l'on délibéra sur l'enterrement du roi de Sicile.

3/iO VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC.

Tous les abbés d'Anjou furent mandés pour le jour de la cérémonie, fixée au 9 d'octobre, dans la grande église des Frères mineurs d'Angers. On dressa une chapelle ardente au milieu du chœur de cette église, laquelle chapelle fut « moult belle et magnifique à « quatre croysées et à seize croix doubles d'Anjou de tous les quar- « tiers; au milieu de ladicte chapelle avoit un hault clocher de « boys et sur icelluy cstoit un crucifix. Laquelle chapelle estoit « garnie dessus et dessoubz et par les costez de fine thoile noire, et « es quatre croysées y avoit à chacune un grant ange qui tenoit « les armes et escussons couronnez dudictroy, et sur icelle chapelle « avoit de mil à douze cents cierges de deux livres la pièce, et es « quatre coings de ladicte chapelle, auprez du corps, en quatre « grandz chandelliers avoit quatre cierges de chacun neuf livres, « pareillement au grant autel avoit dix cierges de chacun cinq « livres, et aussy par tous les autelz de ladicte église, qui sont en « nombre de vingt huict, avoit chacun deux cierges de chacun une « livre. En oultre, estoient tous les dessus dictz autelz parez hault « et bas de parementz noirs es lesquelz estoit la croix de Jérusalem « potencée à escussons des armes dudict seigneur faict h argent. »

L'église entière, à l'intérieur, était tendue d'une litre de fine toile noire couverte d'écussons armoyés aux armes du roi, avec chacun une torche allumée. Le caveau du roi fut ouvert, et toutes les cloches de la ville furent mises en branle. Il était midi. Tout le cortège s'étant rendu à l'église de Saint- Lau, les chanoines de cette église levèrent le corps, « lequel estoit à la porte de ladicte église, « sous la galerie d' icelle en une littiere, laquelle et estoit fournie « de sel tout à l'entour, et dedans estoit la chasse de plomb en « laquelle estoit le corps, et dessus y avoit une table fort large, « faicte propre à ce, sur laquelle estoit un grand drap d'or cramoysy « pendant jusques à terre, lequel estoit bordé tout à l'entour de « veloux noir, et en icelluy veloux estoient escussons couronnez « dudict roy, lesquelz estoient moult riches.

« En aprez dessus l'icelluy drap d'or estoit la représentation « dudict prince vestu d'un habillement royal de veloux cramoysy « obscur, fouré d'hermines. Laquelle représentation avoit sur la « teste une couronne moult riche; en la main dextre tenoit un « sceptre doré de fin or, et en la senestre tenoit une pomme en « laquelle on avoit élevé une petite croix, pareillement le tout doré, « et avecq ce avoit aux mains gans, chausses et souliers, ainsy qu'il « est de coustume en royaux à avoir.

« Pareillement à l'issue de ladicte gallerie, avoit un grant poisle

OBSÈQUES. ÔA%

« tout de veloux noir avecq gouttières et franges de mesmes, auquel « avoit dix boustons noirs, lequel poisle portoient sur ledict corps et « représentation six chanoynes de la grande église, et fut ainsy « porté jusques en une place qui est entre le chasteau et ladicte « église de Sainct-Lau, nommée les Lices, là où l'université l'atten- « doit et illec le prindrent en la manière qui s'en suit :

« C'est assavoir, six docteurs en droictz canon et civil prindrent « ledict poisle, vingt escoliers licenciez, touz gentilz hommes et « vestes de noir portoient le corps. Le recteur de l'université se « tenoit à la teste, en soustenant et portant ledict drap d'or, et tous « les aultres docteurs, es droictz canon et civil que en théologie, « lesquelz estoient en grant nombre à l'entour du corps en souste- « nant de tous costez ledict drap d'or, et fut ainsy porté par l'une « des grandes rues de la ville , jusques au milieu du chœur « de la grant église et fut mis soubz la chapelle ardente dessusce dicte *. »

Toutes les communautés religieuses suivaient processionnellement; puis les collèges, puis cinquante pauvres vêtus de noir, portant chacun une torche ; puis les serviteurs et chapelains des églises de Saint-Lau et de la grande église. Après ceux-ci, les abbés, l'administration d'Angers eUes gens de justice. Le cœur du roi était enfermé dans une boîte d'argent et déposé dans la chasse. Le corps placé dans l'église, chacun retourna faire on service dans les paroisses, communautés et chapelles.

Le lendemain, après la messe dite, on procéda à l'enterrement. Huit des plus grands personnages de l'assemblée mirent le corps en terre; le cœur fut enlevé par l'évèque pour être porté en grande pompe dans la chapelle de Saint-Bernardin, où fut fait un service comme pour le corps.

Les obsèques de Charles le Téméraire ont, comme la vie entière de ce prince, quelque chose d'étrange. Son corps, trouvé dépouillé de vêtements après la bataille de Nancy, par un page à lui et son médecin (7 janvier U76), fut transporté dans la ville, « et illec lavé « et mondé, et netoyé, il fut mis en une chambre bien close où il « n'y avoit point de clarté, laquelle fut tendue de veloux noir, et « estendu le corps dessus une table, habillé d'un vestement de toile « depuis le col jusques aux pieds, et dessous sa tesle fut mis ung « oreiller de veloux noir, el dessus le corps ung poille de veloux

» Voy. Œïuvres choisies du roy René, avec notes, etc., par M. le comte de Quatrebarbes, t. I. Angers, 1845. — Manuscrit n° 265, coll. Dupuy.

« noir, et aux quatre cornets 1 avoit quatre grans cierges, et aux « pieds la croix et l'eauë benoiste. Et ainsi habillé qu'il estoit le vint « veoir mondit seigneur de Lorraine 3 vestu de deuil et avoit une « grant barbe d'or venant jusques à la seinture, en signification des « anciens preux, et de la victoire qu'il avoit sur luy eue. Et à l'en- « tréc clist ces mots en luy prenant l'une des mains de dessus ledit « poille : « Vos ames ait Dieu, vous nous avez fait mains maulx et « douleurs. » Et à tout vint prendre l'eauë benoiste et en getta « dessus le corps, et depuis y entrèrent tous ceulx qui le vouldrent « voir, et puis le fist ledit duc de Lorraine enterrer en sépulture bien « et honorablement, et luy fit faire moult beau service 3 . »

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