INVESTITURE
L'investiture est un acte, une cérémonie par laquelle le suzerain investit d'un fief son vassal. Il était plusieurs manières de donner l'investiture. Au vie siècle, le roi Gontran, en déclarant son neveu majeur, lui donne l'investiture de son royaume en lui mettant une lance en la main \ Plus tard, la lance fut remplacée par le bâton de commandement, le sceptre. Dans la cérémonie du sacre, la remise du sceptre entre les mains du roi est une tradition de cette coutume des Francs. Quand le royaume du Dauphiné est cédé à Humbert II, dauphin de Vienne, en 1335, par l'empereur Louis de Bavière, le comte chargé de la procuration de ce souverain remet un bâton audit dauphin 5. L'investiture se donnait aussi par la paille ou l'anneau. « En 1249, Anseau, chevalier, seigneur de Tournan, « ayant fait hommage à l'évêque Gautier (de Paris) pour le château « et la châtellenie de Tournan, en fut investi par l'anneau 6. Jean, « son frère, fit le même hommage à raison de sa part dans le même « fief; et comme l'évêque voulait lui donner l'investiture par le
1 On appelait cornets les coins du poêle, à cause du pli en forme de cône ou de corne que formait, aux angles, le drap mortuaire.
2 Le duc de Lorraine, qui l'avait battu à la bataille livrée deux jours auparavant.
3 Les Chron. de Jean de Troyes. — Coll. des mém.
4 Grég. de Tours, Hist. Franc, lib. VII, c. xxxm.
5 Dom Plancher, Hist. de Bourgogne, t. I, liv. IV, p. 217.
6 On donnait autant d'anneaux que de fiefs.
HOMMAGE
« bâton ou la paille, suivant l'usage, il la refusa, prétendant qu'il « devait être investi par l'anneau d'or *. » Thibaut, comte de Beaumont sous Philippe-Auguste, fait hommage à l'évêque de Paris pro Castro et castellania de Confluente, et reçoit de l'évêque un anneau d'or 2.
Les seigneurs de Montjoy étaient de même investis de leur château et châtellenie par l'évêque de Paris. « Ils devaient se recon- « naître hommes liges de ce prélat et lui présenter un cierge de dix « sols ; et l'évêque, de son côté, leur devait un anneau d'or pour la « cérémonie de l'investiture 3. »
Aymo de Donjon, sous Louis le Gros, entrant en religion dans le prieuré de Longpont, donna à cette maison son domaine de la forêt de Séquigny. « Ce présent, dit l'abbé Lebeuf, fut revêtu de « l'une des cérémonies des investitures observées alors ; scavoir de « la position d'une petite cuiller d'airain sur l'autel de Nolre- « Dame *. » Les personnes qui, sans prendre l'habit monastique, donnaient quelque bien à une maison religieuse, en investissaient l'abbé ou le prieur en lui mettant un chandelier dans la main \
Tout le monde connaît la longue querelle qui s'éleva entre le pape et l'empereur d'Allemagne, au sujet des investitures des évêques au xiie siècle. L'empereur, considérant les évêques comme des seigneurs féodaux, prétendait devoir les investir seul, par la crosse et l'anneau ; à cela, le pape répondait « que si l'Église ne pouvait « élire un prélat sans consulter l'empereur, elle lui était servilement « subordonnée etc. 6. »
HOMMAGE
Les fiefs nobles obligeaient le possesseur à l'hommage envers le seigneur suzerain et au service militaire. La cérémonie de l'hommage fut pratiquée, pendant le moyen âge, de diverses manières.
1 Voyez la préface au Cartul. de l'église Notre-Dame de Paris, par M. Guérard, p. î.xxn (Collect. des cartid., Docum. inéd. sur l'hist. de France).
2 Lebeuf, Hist. du dioc. de Paris, t. IV, p. 146.
3 Ibid., t. VI, p. 103.
* lbid., t. X, p. 117.
5 Ibid., t. IV, p. 143.
6 Suger, Vie de Louis le Gros, chap. IX.
Galbert1 décrit ainsi la cérémonie de l'hommage prêté au comte de Flandre, Guillaume, par les seigneurs ses vassaux (1124). «La chose « se passa dans l'ordre suivant, selon les formes déterminées pour « prêter foi et serment. On fit hommage d'abord de cette manière. « Le comte demanda à celui qui prêtait hommage s'il voulait sincè- « rement devenir son homme, et celui-ci répondit : — Je le veux. — « Ils unirent leurs mains, et le comte l'entourant de ses bras, ils « s'allièrent par un baiser. En second lieu, celui qui avait fait « hommage donna sa foi en ces termes au prolocuteur (avocat) du « comte : — Je promets sur ma foi d'être fidèle au comte Guillaume, « et de bonne foi et sans fourberie, de garder sincèrement contre « tous l'hommage que je lui ai fait. — En troisième lieu, il fit le « même serment sur les reliques des saints. Ensuite, avec une « baguette qu'il tenait à la main, le comte donna l'investiture à « tous ceux qui, par traité, lui avaient fait foi et hommage, et prêté « serment. »
Cette cérémonie, antérieurement à cette époque, revêtait des formes moins civiles; l'hommage se prêtait quelquefois en baisant le pied du suzerain : aussi, quand le roi Charles, pour vivre en paix avec Rollon, consentit à lui céder le duché de Normandie, celui-ci, devant, selon l'usage, prêter hommage comme vassal, se refusa absolument à baiser le pied du roi, malgré l'insistance des évèques assistants; à force de prières, il consentit à remplir cette formalité par procuration, et ordonna à l'un de ses chevaliers d'accomplir la cérémonie usitée. « Alors le chevalier saisissant aussitôt le pied du « roi, le porta à sa bouche, et, se tenant debout, il le baisa, et fit « tomber le roi à la renverse 2 » , « dont moult fu ris et gobé par « la ville 5. » Parfois aussi l'hommage, quand le suzerain voulait y attacher une humiliation, se prêtait en mettant une selle sur son dos et offrant au seigneur de chevaucher.
« Quant à Richart vint li cuens Hue,
a line sele à sun col pendue
« Sun dos offri à chevalchier 4 »
Quand on voulait renoncer à l'hommage, on rompait des brins de paille en disant : « Désormais nous rompons, repoussons et
1 Vie de Charles le Bon, chap. Xlî.
2 Guillaume de Jumicges, liv. II.
3 Hist. des dites de Normandie et des rois d'Angleterre, publ. par Franc. Michel. * Le Roman de Hou.
HOMMAGE
« abjurons la foi et gommage que nous vous avons gardés jusqu'à « présent ' . »
« Il est parlé, dit Lebeuf2, dans des lettres de 12/(8, d'une reddi- « tion de devoir d'un chevalier tenant en fief un domaine dépen- « dant des abbés de Saint-Maur à Ozoir, indiqué par ces mots : « Palmeia prœstita, ce qui paraît signifier l'hommage lige rendu « entre les deux paumes des mains du seigneur. » En effet, la chronique de Cluny dit que le comte de Glermont, vers 1375, « les deux « mains jointes dans celles de l'abbé de Cluny, et la tête découverte, « le baisa sur la bouche, et lui fit foi et hommage 3 ».
La coutume de donner la main droite en signe d'amitié, de dévouement, se rapporte à cet usage. Suger rapporte 4 que le roi Philippe et le seigneur Louis, son fils, étant venus voir le pape Pascal II à Cluny 5, « lui donnèrent leur main droite en signe « d'amitié, de secours et d'union ».
Dans certains cas, l'hommage pouvait être prêté par procuration. Lebeuf 6 rapporte que l'évêque d'Auxerre, Pierre de Longueil, en Ïh6li, voulut bien admettre que Pierre de Beffroymont, sénéchal du duc de Bourgogne, qui tenait en fief plusieurs terres à Châtel-Gensoir et aux environs, lui ferait hommage comme à son seigneur féodal, par procuration. Antoine de Montaignerot, chargé de cette procuration, « s'étant mis à genoux et ayant les mains jointes, baisa le prélat « à la bouche et fit le serment et les devoirs en tels cas accou- « tumés ».
1 Galbert, Vie de Charles le Bon, chap. ix.
2 Hist. du dioc. de Paris, t. XIV, p. 260.
3 Hist. del'abhaye de Cluny, par M. P. Lorain, p. 209.
4 Vie de Louis le Gros, chap. ix.
5 Premières années du xne siècle.
6 Hist. du dioc. d'Auxerre, t. II, p. 64.
i. — lià
LE CHATEAU
Mœurs de ses habitants. — Son mobilier.
Il nous faut prendre le château lorsqu'il devient une demeure contenant tous les services nécessaires à la vie sédentaire, lorsqu'il cesse d'être simplement une enceinte plus ou moins étendue protégée par un donjon, et renfermant des bâtiments, ou plutôt des baraques de bois destinées au logement d'une garnison temporaire. Ce n'est guère qu'au xnu siècle que le château commence à perdre l'aspect d'un camp retranché ou d'une villa entourée d'un retranchement, pour prendre les dispositions qui conviennent à une demeure permanente, et destinée à des propriétaires habitués déjà au bien-être, au luxe même, cherchant à s'entourer de toutes les commodités de la vie. Il serait fort inutile d'essayer de donner un aperçu de la vie de château avant cette époque : les documents font défaut; puis, par ce qui reste des habitations des xL> et xic siècles (fragments rares d'ailleurs), on doit supposer que la vie s'y passait à peu près comme elle se passe dans un campement fortifié. Excepté le donjon, qui présentait une demeure bâtie d'une manière durable, et qui ne contenait qu'une ou deux salles à chaque étage, le reste de ces enceintes défendues n'était qu'une sorte de hameau ou de village où l'on se logeait comme on pouvait. Ici une écurie, là une salle de festin, plus loin des cuisines, puis des hangars pour serrer les fourrages et les engins. Le long des murailles, des appentis pour la garnison qui, en temps ordinaire, habitait les tours. Mais, vers la fin duxne siècle, la noblesse féodale avait rapporté d'Orient des habitudes de luxe, des étoffes, des objets et meubles de toute nature qui devaient modifier profondément l'aspect intérieur des châteaux. A cette époque aussi, la féo-
dalité cléricale, singulièrement enrichie depuis les réformes de Cluny et de Gîteaux, donnait l'exemple d'un luxe raffiné, dont nous pouvons difficilement aujourd'hui nous faire une idée, malgré les nomhreux abus si souvent signalés alors et dont les textes font mention. Les seigneurs laïques ne pouvaient, près des riches abbayes, des évêchés déjà somptueux, à leur retour d'Orient, conserver les mœurs grossières de ces châtelains des xe et xie siècles, ayant pour habitude de porter leur avoir avec eux; avoir qui ne consistait qu'en quelques bijoux, quelques meubles transportables, une vaisselle d'étain, force armes et harnais, et un trésor en matière qui ne les quittait pas.
Pour qu'un homme songe à se bâtir une demeure dans laquelle il accumule peu à peu les objets nécessaires à la vie, des provisions, dans laquelle il laisse en dépôt ses richesses, il faut qu'il soit arrivé à un degré de civilisation assez avancé. Il faut qu'il ait confiance nonseulement en la sûreté de cette demeure, mais en la fidélité du personnel chargé de la garder. Il faut qu'il ait des garanties, des sûretés autour de cette demeure; qu'il ait acquis, par la crainte ou le respect, une influence morale sur ses voisins. Tant qu'il n'est pas arrivé à ce résultat, il n'a que des repaires et non des demeures. La femme n'était pas, vis-à-vis du chef germain, ce qu'elle était chez les Romains; quelle que fût l'infériorité de sa position, voisine de l'esclavage, cependant elle participait jusqu'à un certain point aux affaires, non-seulement delà famille, mais de la tribu. Le christianisme développa rapidement ces tendances; l'émancipation fut à peu près complète. Le clergé sut profiter avec adresse de ces dispositions des conquérants barbares, et il fit tout pour relever la femme à leurs yeux; par elle, il acquérait une influence sur ces esprits sauvages; et plus la compagne du chef franc sortait de l'état de domesticité, plus cette influence était efficace.
Le système féodal était d'ailleurs singulièrement propre à donner à la femme une prépondérance marquée dans la vie journalière. Les Romains, qui passaient toute leur vie dans les lieux publics, ne pouvaient considérer la compagne attachée à la maison que comme un être réservé à leur plaisir, une société n'ayant et ne pouvant exercer aucune influence sur leur vie de citoyen. Mais, dans le château féodal, quelle que fût l'activité du seigneur, il se passait bien des journées pendant lesquelles il fallait rester près de l'âtre. Ce tête-à-tête forcé amenait nécessairement une intimité, une solidarité entre l'époux et l'épouse dont le Romain n'avait point l'idée. Cette vie isolée, parquée, de lutte contre tous, rendait le rôle de la femme important. Si le seigneur faisait quelque lointaine expédition,
LE CHATEAU
en défiance perpétuelle, ne comptant même pas toujours sur le petit nombre d'hommes qui l'entourait, il fallait bien qu'il confiât ses plus chers intérêts à quelqu'un; que, lui absent, il eût un représentant puissant et considéré comme lui-même. Ce rôle ne pouvait convenir qu'à la femme, et il faut dire qu'elle le remplit presque toujours avec dévouement et prudence. Le moral de la femme s'élève dans l'isolement ; n'éprouvant pas les besoins d'activité physique au même degré que l'homme, étant douée d'une imagination plus vive, son esprit lui crée, dans la vie sédentaire, des ressources qu'elle sait mettre à profit. Il ne faut donc point s'étonner si, au moment où la féodalité était dans sa force, le rôle de la femme devint important, si elle prit dans le château une autorité et une influence supérieure à celle du châtelain sur toutes les choses de la vie ordinaire. Plus sédentaire que celui-ci, elle dut certainement contribuer à l'embellissement de ces demeures fermées, et les rivalités s'en mêlant, au xiiie siècle déjà, beaucoup de châteaux étaient meublés avec luxe et contenaient en tentures, tapis, boiseries sculptées, objets précieux, des richesses d'autant plus considérables qu'elles s'accumulaient san:> cesse, la roue de la mode ne tournant pas alors avec la vitesse que nous lui voyons prendre depuis un siècle. Il n'était pas aisé d'ailleurs, alors comme aujourd'hui, de remplacer un mobilier vieilli : il fallait faire sculpter les bois, ce qui était long ; pour cela s'adresser au huchier, au boîtier 1 ; acheter les étoffes à la ville, et souvent le château en était éloigné ; s'adresser au mercier, au cloutier, au crespinier2, au cardeur, au chavenacier 3 , puis enfin au tapissier. Tout cela demandait du temps, des soins, beaucoup d'argent, et c'est ce dont les seigneurs féodaux, vivant sur leurs domaines, manquaient le plus; car la plupart des redevances se payaient soit en nature *, soit en services.
Jusqu'à la fin du xve siècle, le service intérieur des châteaux était fait au moyen de corvées5. Les difficultés n'étaient pas moindres
1 Fabricant de serrures à boîtes pour meubles.
2 Faiseur de crépines.
3 Marchand de grosse toile, canevas, pour doublures.
4 Les redevances des paysans s'appelaient, en Normandie, regarda, regardamenta, regardationes, roarda et respectus ; elles consistaient en poules, chapons, œufs, oies et gibier de rivière, pains de diverses espèces, pains fêtis, pains quartonniers, fouaces, tarières et tourteaux; quelquefois une rente en deniers s'ajoutait à ces redevances. (Voy. Études sur la condit. de la classe agric. en Normandie au moyen âge, par Lcop. Delisle, 1851, p. 57.)
5 En Normandie, cette classe de paysans était désignée sous le nom général de bordiers. Les bordiers étaient assujettis aux travaux les plus pénibles, tels que le curage
lorsqu'il fallait transporter jusque dans la résidence du châtelain des meubles fabriqués au loin. Il fallait alors réclamer les services des vavasseurs ou des villages et hameaux. Tel canton devait un char traîné par plusieurs paires de bœufs, tel village ou tel vavasseur ne devait qu'un cheval et une charrette ou une bête de somme1. Les dépenses, la difficulté d'obtenir du crédit, l'embarras d'avoir affaire à toutes sortes de fournisseurs, faisaient qu'on gardait ses vieux meubles, qu'on ne les remplaçait ou plutôt qu'on n'en augmentait le nombre qu'à l'occasion de certaines solennités. Peu à peu cependant, ne détruisant rien, on accumulait ainsi, dans les résidences féodales, une énorme quantité d'objets mobiliers, reléguant les plus vieux dans les appartements du second ordre, dans les galetas, où ils pourrissaient sous une vénérable poussière.
Les distributions intérieures des châteaux étaient larges, et ne ressemblaient guère à nos appartements. Les bâtiments, simples en épaisseur, ne contenaient souvent qu'une suite de grandes salles avec quelques dégagements secrets. On suppléait à ce défaut de distribution par des divisions obtenues au moyen de tapisseries tendues sur des huisseries, ou par des sortes d'alcôves drapées qu'on appelait des clolets (voyez ce mot), des éperviers ou espevriers, des pavillons*. Ces distributions s'enlevaient, au besoin, lors des grandes réceptions, des fêtes, ou même pendant la saison d'été. On retrouve encore, dans cet usage qui fut suivi jusqu'à l'époque de la renaissance, une tradition des mœurs primitives féodales; car, dans les premières enceintes fortifiées, les habitations, comme nous l'avons dit plus haut, n'étaient, pour ainsi dire, qu'un campement que l'on disposait en raison des besoins du moment3.
Au xiie siècle, les manoirs, habitations des chevaliers, sans donjons ni tours, ne se composent généralement à l'intérieur que d'une salle basse à rez-de-chaussée contenant la cuisine et le cellier, d'une salle au premier étage avec une garde-robe voisine. Par le fait, les
des étangs, des égouts, des fossés, le nettoyage et balayage des salles du château, de la cour, des écuries; ils aidaient aux maçons... (IbùL, p. 15, 20, 79, 83 ; voy. les notes p. 709.)
1 «... Per servitium roncini. » (Cart. de la Chaise-I)ieu.) — « Servicium ad saccum « cum masculo equo. » — « Par service de cheval sont entendus villains services qui se « font à sac et à somme, lesquels on appelle communément sommages... » (Liv. des fieux de Saint Floscel.) — Voy. Delisle, p. 78.
2 Interclusoria, dans les anciens textes latins.
3 Les manuscrits des xie et xne siècles, les peintures murales ou des vitraux, et les basreliefs des xue et xiii siècles, indiquent souvent ces sortes de clôtures provisoires en tapisseries établies dans de grandes salles. On trouve là d'ailleurs une tradition antique.
LE CHATEAU
distributions des appartements des châteaux ne différaient de celle-ci que par leurs dimensions ou par une agglomération de pièces répétant cette disposition primitive. Dans la salle, qui était le lieu de réunion, se trouvait la chambre à coucher, prise aux dépens de la pièce. Le mobilier de la salle se composait de bancs à barres avec coussins, de sièges mobiles, de tapis, ou tout au moins de nattes de jonc, de courtines devant les fenêtres et les portes, d'une grande table fixée au plancher, d'un dressoir, d'une crédence, de pliants et de la chaire du seigneur. Le soir, des bougies de cire étaient posées sur des bras de fer scellés aux côtés de la cheminée, clans des flambeaux placés sur la table, ou sur des lustres façonnés au moyen de deux barres de fer ou de bois en croix, suspendus au plafond. Le feu de la cheminée ajoutait son éclat à cet éclairage. Le mobilier de la chambre consistait en un lit avec ciel ou dais, en une chaire ; des coussins en grand nombre, quelquefois des bancs servant de coffres, complétaient ce mobilier. Des tapisseries de Flandre, ou des toiles peintes, tendaient les parois, et sur le pavé on jetait des tapis sarrasinois qu'alors on fabriquait à Paris et dans quelques grandes villes. Dans la garderobe étaient rangés des bahuts renfermant le linge et les habillements d'hiver et d'été, les armes du seigneur ; cette pièce devait avoir une certaine étendue, car c'était là que travaillaient les ouvriers et ouvrières chargés de la confection des habits *; c'était encore dans la garde-robe que l'on conservait les épices d'Orient, qui alors coûtaient fort cher 2 . Un château grand ou petit devait contenir les mêmes services, car le régime féodal faisait de chaque vassal de la couronne un petit souverain ayant sa cour, ses archives, sa juridiction, ses audiences, ses hommes d'armes, son sénéchal, son sommelier, son veneur, ses écuyers, etc.
Cependant, vers la seconde moitié du xive siècle, les distributions intérieures des châteaux étaient plus compliquées. Déjà les principaux habitants possédaient des appartements séparés, composés de plusieurs pièces, avec escaliers spéciaux à chacun d'eux. On ne couchait plus dans la salle, mais dans des chambres séparées, possédant des dépendances, cabinets, retraits, etc.
Jusqu'alors, en temps de guerre, le château était occupé et défendu
1 On ne pouvait alors se procurer certaines étoffes qu'aux foires périodiques qui se tenaient dans les villes ou gros bourgs. Il fallait donc acheter à l'avance les fourrures, les draps, les soieries nécessaires pendant toute une saison. Or, la plupart des seigneurs se chargeaient de fournir des vêtements aux personnes attachées à leur maison, et tout cela se façonnait dans le château.
2 Ces épices sont désignées sous le nom général de stomatica.
par les hommes liges du seigneur, par ceux qui lui devaient le service militaire ; mais beaucoup de ces redevances avaient été rachetées à prix d'argent, et les châtelains se voyaient alors contraints d'enrôler des mercenaires. Ces troupes d'aventuriers, peu sûres, étaient casernées dans les places de manière à permettre d'exercer sur elles une surveillance constante. Ainsi, dans le château des xivc et xve siècles, y a-t-il les locaux destinés au casernement, et ceux destinés aux habitants, à ce qu'on appelait la maison, aux fidèles.
Le mobilier de ces locaux destinés aux mercenaires était trèssimple, une ou deux grandes salles, en raison de l'étendue du château, contenaient des lits (châlits) disposés comme le sont nos lits de camp, quelques grandes armoires pour renfermer les armes et vêtements, des tables, bahuts et bancs. De vastes cheminées chauffaient ces salles, qui n'avaient aucune communication directe, soit avec les appartements, soit avec les dehors. (Voyez le Dict. d'architecture, art. Château.)
Mœurs féodales.
Vers la fin duxni0 siècle, les mœurs étaient devenues plus raffinées ; on séparait alors les appartements privés des appartements destinés aux réceptions, des salles d'audience, des salles réservées aux hommes d'armes. Ce fut ce changement dans les mœurs féodales qui fit modifier et rebâtir en partie les vieux châteaux des xne et xme siècles. Les seigneurs féodaux n'admettaient plus la vie commune avec leurs hommes. On fit des chambres à coucher séparées des appartements de réception ; ces chambres eurent toutes leur garderobe, leur issue particulière ; on y joignit même souvent des cabinets ou retraits, comme au château de Coucy, par exemple, à Pierrefonds, à Creil, à Loches. Ces cabinets étaient garnis de boiseries et meubles de bois précieux 1 , de rouets, de métiers propres à des ouvrages de femmes. Alors les appartements des femmes étaient séparés de ceux du châtelain, souvent dans un corps de logis particulier. Il en était de même des appartements destinés aux étrangers : ceux-ci étaient placés le plus ordinairement à proximité des dehors, ayant leur escalier et leurs dégagements privés.
Pour donner une idée de ce qu'était la vie de château à la fin du
1 Au château de Marcoucies, il y avait anciennement, dit Lebeuf, des meubles de chêne entremêlé de cèdre et bois odoriférant, « aussi bien que des tables longues ou « caisses à nourrir des vers à soyc, et jusqu'à des moulins et ustensiles à façonner les « soyes. » (Hist. du tlioc. de Paris, t. IX, p. 272.)
MŒURS FÉODALES
xiv° siècle, nous ne saurions mieux faire que de citer ici un passage de la Gronica del conde don Pero Nirio 1 :
« Il y avait près de Rouen un noble chevalier qu'on nommait mon- « sieur Renaud de Trie2, amiral de France, lequel était vieux. Et il « dépêcha au capitaine Pero Niîïo pour qu'il le vînt visiter. Adonc « se partit de Rouen et s'en vint en un lieu nommé Sérifontaine où « demeurait l'amiral3. Lequel le recueillit très-bien et le convia d'y « reposer avec lui, et s'y donner du bon temps après si grand travail « en la mer. Et de fait y reposa trois jours. Or l'amiral était un che- « valier vieil et dolent, tout travaillé par les armes qu'il avait faiteg, « ayant toujours été pratique en la guerre ; car il avait été bien rude « chevalier en armes, mais lors ne pouvait pratiquer ni la cour ni « les armes. Il vivait retiré dans son château, où il tenait force coince modités et toutes choses à sa personne nécessaires. Et son châ- « teau était simple et fort, mais si bien ordonné et garni comme s'il « eût été dans la ville de Paris. Là entretenait ses gentilshommes et « serviteurs de tous offices comme à un si grand seigneur apparte- « nait. Dans ledit château était une chapelle moult bien pourvue dans «laquelle tous les jours on lui chantait messe ; des ménestrels, des « trompettes sonnaient merveilleusement de leurs instruments. « Devant le château passait une rivière'1, le long de laquelle on trou- « vait force bois et jardinets. De l'autre côté dudit château était un « étang fort poissonneux bien fermé à clef, et tous les jours on en eût « pu tirer du poisson pour rassasier trois cents personnes. Et quand « on voulait prendre le poisson, on retenait l'eau d'en haut qu'elle « n'entrât pas en l'étang, et on ouvrait un canal par où se vidait toute « l'eau, et l'étang demeurait à sec . Lors prenait-on le poisson à volonté, « laissant le reste; puis ouvrant le canal d'en haut, en peu d'heures « l'étang était rempli. Et il entretenait quarante ou cinquante chiens « pour courre le fauve avec gens pour en avoir soin. Item jusques à « vingt chevaux pour son corps, parmi lesquels il y avait des destriers, « coursiers, roussins ethaquenées. Que dirai-je de tous les meubles
1 M. Mérimée a bien voulu nous traduire ce curieux passage en vieux langage français, avec lequel le texte espagnol a beaucoup de rapports.
2 Renaud de Trie, seigneur de Sérifontaine, capitaine du château de Rouen ; il s'était démis en cette année (1405) de la charge d'amiral de France. (Note des trad. du Vietorial.) — Voyez la traduction de la Chronique de D. Pero Nmo par M. le comte Albert de Circourt et M. le comte de Puymaigre, liv. II, chap. xlii (Paris, V. Palmé, 18G7).
3 Sérifontaine, dans le Vexin, à 8 kilomètres au nord de Gisors, près de Trie et de Chaumont, berceaux de la famille de l'amiral. (Note des traducteurs.)
4 L'Epte.
i. — lià
« et provisions? A l'entour ne faillaient grands bois pleins de cerfs, « daims et sangliers. Outre plus avait des faucons ncblis, que les « Français appellent gentils, pour voler le long de la rivière, et « très-bons héroniers. Ce vieux chevalier avait à femme la plus belle « darne qui fût lors en France, laquelle venait du plus grand lignage « de Normandie, fille du seigneur de Bellengues, et était fort louable « en toutes perfections appartenant à si noble clame, de grand sens, « et entendue à gouverner sa maison mieux que dame quelconque « du pays, et riche à l'avenant. Elle avait sa maison seigneuriale « à part de celle de M. l'amiral, entre lesquelles deux était un pont- (( levis. Or les deux maisons étaient comprises dans une môme en- « ceinte. Les meubles et pourvéances d'icelles étaient tant et de si « rare façon, que le conte en serait long. Là se tenaient jusques à « dix damoiselles de parage, bien étoffées et habillées, lesquelles « n'avaient d'autre soin que de leurs corps et de garder leur dame « tant seulement. Entendez qu'il y avait force filles de chambre. Je « vous conterai l'ordre et la règle que madame observait. Se levait « le matin avec ses demoiselles, et allait dans un bois là près, chacun « son livre d'heures en main et son chapelet, et s'asseyaient à part « et disaient leurs prières, sans mot souffler tant que priaient; après « cueillaient violettes et fleurettes, ainsi s'en retournaient au château, « en la chapelle, et entendaient basse messe. Sortant de la chapelle, « on leur apportait un bassin d'argent auquel étaient poules et « alouettes et autres oiseaux rôtis ; lors mangeaient ou laissaient à leur « volonté, et on leur donnait le vin. Rarement madame mangeait, « elle, le matin, ou peu de chose pour faire plaisir à ceux qui là « étaient. Aussitôt madame chevauchait ensemble ses demoiselles « toutes sur haquenées, les meilleures et les mieux harnachées qui « se pussent voir, et avec elles les chevaliers et gentilshommes qui « se trouvaient là, et allaient s'ébattre aux champs faisant chapels de « verdure. Là aussi entendre chanter lais, virelais, rondes, com- « plaintes, ballades et chansons de tout art que savent les trouvères « de France, en voix diverses et bien accordées. Là venait le capi- « taine Pero Nino avec ses gentilshommes, pour qui se faisaient « toutes ces fêtes, et semblablement s'en retournaient au château à « l'heure de diner; descendaient de cheval et entraient dans la salle « à manger où trouvaient les tables dressées. Le vieux chevalier, ne « pouvant plus chevaucher, les attendait et les accueillait si gracieu- « sèment que c'était merveille, car il était chevalier très-gracieux, « bien que dolent en son corps. A table s'asseyaient l'amiral, iria- « dame et Pero Nino , et le maître d'hôtel donnait ordre à la table
MŒURS FÉODALES
« et plaçait chacun un chevalier à côté d'une damoiselle ou un « écuyer. Les viandes étaient très-diverses et abondantes avec bons « ragoûts tant de chair que de poisson et de fruits, selon le jour de « la semaine. Tant que durait le diner, qui savait parler celui-là, « pourvu qu'il gardât l'honnêteté et la modestie, d'armes et d'amour « il pouvait deviser, sûr de trouver oreille pour l'écouter et langue « pour lui répondre et le rendre satisfait. Cependant ne manquaient « pas jongleurs pour jouer gentils instruments de main. Le Benedia cite dit et les nappes ôtées, venaient les ménestrels, et madame « dansait avec Pero Nino et chacun de ses chevaliers avec une damoi- « selle, et durait icelle danse environ une heure. Après la danse, « madame donnait la paix au capitaine, et chacun à la dame avec qui « il avait dansé. Puis on apportait les épices et le vin, et on allait « dormir la sieste. Le capitaine allait dans sa chambre, laquelle était « dans la maison de madame, et l'appelait-on la chambre touraine. « Aussitôt qu'on se levait après dormir, on montait à cheval, et les « pages portaient les faucons et d'avance on avait dépisté les hérons. « Madame prenait un faucon gentil sur son poing, les pages fai- « saient lever le héron, et elle lançait son faucon si adroitement « qu'on ne saurait mieux. Là enfin une belle chasse et grande liesse : « chiens de nager, tambours de battre, leurres de tourner 1 , et damoi- « selles et gentilshommes s'ébattaient si joyeusement le long de cette « eau qu'on ne le saurait conter. La chasse terminée, madame met- « tait pied à terre et tous avec elle dans un pré, et on tirait des pa- « niers poulets, perdrix, viandes froides et fruits dont chacun man- « geait, puis on faisait des chapels de verdure et l'on s'en retournait « au château en chantant belles chansonnettes. La nuit on soupait si « c'était l'hiver; si c'était l'été, on mangeait plus tôt, et madame sor- « tait à pied aux champs pour s'ébattre, et l'on jouait à la boule « jusqu'à nuit noire. On rentrait aux torches dans la salle, puis ve- « naient les ménestrels et l'on dansait bien avant dans la nuit. Alors « on apportait des fruits et du vin, et prenant congé chacun allait « dormir.
« Or de la façon que j'ai dite se passaient tous les jours toutes les « fois que venait le capitaine ou d'autres, selon leur mérite. Tout « cela était régi et ordonné par madame, et ses terres et autres
1 « Leurre, terme de fauconnerie, morceau de cuir rouge ou estuf garny de bec, et d'ongles et d'ailes, estant pendu par une lesse à un crochet de corne, dont les fauconniers se servent pour réclamer leurs oiseaux. On le nomme quelquefois rappel. » {Dict. de Furetière.)
(( biens régis par elle, car l'amiral était un riche seigneur, possédant « des terres et de grosses rentes, mais ne se mêlait de rien, car sa (( dame suffisait à tout. Et Pero Nino fut tant aimé honnêtement de « madame pour le mérite qu'elle voyait en lui, qu'elle lui parlait un « peu de ses affaires, et le pria qu'il allât voir son père, un noble « chevalier qui s'appelait Bellengues et vivait en Normandie. »
Parmi les renseignements que nous fournit ce passage, l'un des plus curieux est certainement celui concernant la châtelaine, qui remplit exactement les fonctions d'une maîtresse de maison, comme on dirait aujourd'hui; dont l'appartement est séparé des autres corps de logis par un pont-levis; qui exerce, dans le domaine, un pouvoir entier. Au xiv° siècle donc, l'importance de la femme dans le château féodal était considérable. Le passage de don Pero Nino n'est pas le seul qui puisse nous éclairer sur ce fait : Froissart et les auteurs des xive et xve siècles parlent fréquemment de châtelaines possédant la direction des affaires du seigneur. On comprendra facilement comment, sous une pareille influence, les châteaux des seigneurs féodaux devaient se garnir non-seulement de tous les objets, nécessaires à la vie, mais encore de toutes les superfluités et du luxe dont s'entoure bientôt toute existence riche et oisive. Dans l'espace d'un siècle, les mœurs féodales s'étaient profondément modifiées. Les romans du xmc siècle sont remplis d'histoires dans lesquelles les femmes sont loin d'avoir acquis cette indépendance que nous leur voyons prendre pendant le xive ; traitées avec égard et respect, leur rôle n'est cependant que celui de sujettes. Il n'est point de ruses que les poètes leur prêtent pour se soustraire à la dépendance absolue de l'époux ; ces ruses ont toujours un plein succès, bien entendu. Lorsqu'on lit, comme nous avons dû le faire, les romans si nombreux écrits pendant les xme et xive siècles, on reconnaît bientôt que les mœurs de cette époque étaient fort éloignées de la barbarie. On sent dans ces œuvres littéraires un parfum de politesse exquise ; à chaque page percent des habitudes raffinées, un amour du luxe, de bienêtre, qui ne rappellent guère les mœurs farouches, les grossières rodomontades et le sans-gêne que la plupart de nos auteurs modernes ont bien voulu prêter à la noblesse et à la bourgeoisie de cette époque. On pourrait, avec plus de raison, reprocher à cette société des xme et xive siècles une recherche excessive poussée jusqu'à l'afféterie.
Charles V avait donné à la reine Jeanne de Bourbon, sa femme, un train magnifique; il l'avait entourée des plus nobles dames de France, « toutes de parage, honestes, chiites d'onneur, et bien « morigénées, car, autrement, ne fussent ou lieu souffertes, et
MŒURS FÉODALES
« toutes vestues de propres abis, chascune, selon sa faculté, corres-
a pondens à la solemnité de la feste Les aornemens des sales,
« chambres d'estranges, et riches brodeures à grosses perles d'or « et soyes à ouvrages divers ; le vaissellement d'or et d'argent et « autres nobles estoremens n'estoit se merveilles non. » Sa maison était parfaitement réglée et gouvernée ; « car autrement ne le souf- « frist le très sage roy, sanz lequel commandement et ordonnance ne « feist quelconques nouvelleté en aucune chose; et comme ce soit « de belle pollicie à prince, pour la joye de ses barons, resjoyssans « de la présence de leur prince, mengeoit en sale communément le a sage roy Charles ; semblablement luy plaisoit que la royne feust <( entre les princepces et dames, se par grossesse ou autre impédi- <L ment n'en estoit gardée ; servye estoit de gentilzhommes, de par « le roy, à ce commis, sages, loyaux, bons et honnestes, et, durant « son mangier, par ancienne coustume des roys, bien ordonnée pour « obvyer à vaines et vagues parolles et pensées, avoitunpreudomme « en estant au bout de la table, qui, sans cesser, disoit gestes de « meurs virtueux d'aucuns bons trespassez. En tel manière le sage « roy gouvernoit sa loyal espouse, laquelle il tenoit en toute paix et « amour et en continuelz plaisirs, comme d'estranges et belles a choses luy envoyer, tant joyauls comme autres dons, se présentez « luy fussent, ou qu'il pensast que à elle deussent plaire, les procu- « roit et achetoit ; en sa compagnie souvent estoit et tousjours à
« joyeux visages et moz gracieux, plaisans et efficaces 1 »
Ce Pero Ni no, comte de Buelna, dont nous avons parlé plus haut, et qui fut envoyé en France par le roi d'Espagne avec des galères armées, conformément au traité d'alliance signé par Don Enrique II, en 1368, pour courir sus aux Anglais, nous fournit, dans les mémoires écrits par Guttierre Diaz de Gamez 2, son al ferez (lieutenant porte-bannière), de nombreux renseignements sur la manière de vivre de la noblesse française en l/iOO. Fort honorablement reçu partout, même à la cour du malheureux Charles VI, et malgré une scène assez vive au sein du conseil des princes, Pero Nino vante avec chaleur les mœurs de la noblesse française.
1 Christine de Pisan, le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles Y, chap. xx.
2 Voyez le Victorial, chron. de D. Pero Nino, comte de Buelna, par Guttierre Diaz de Gamez, 1379-1449, trad. de l'espagnol par M. le comte de Circourt et M. le comte de Puymaigre, avec introd. et notes. Cet ouvrage est un des documents curieux que doivent consulter les personnes qui veulent se faire une idée exacte des mœurs de la noblesse pendant le xive siècle et le commencement du xve.
<( Les Français, dit-il *, sont une noble nation; ils sont sages, en- « tendus et raffinés en toutes choses qui appartiennent à bonne « éducation, courtoisie et noblesse. Ils sont très-élégants dans leurs « habits et magnifiques en leurs équipages. Ils sont très-attachés aux « choses de leur pays ; ils sont larges et grands donneurs de pré- « sents; ils aiment à faire plaisir à tout le monde; ils traitent très- « honorablement les étrangers ; ils savent louer, et louer beaucoup « les belles actions; ils ne sont pas malicieux, ils hébergent même « les ennuyeux (dan posada à los enojosos) ; ils ne demandent raison « à personne en paroles ou en fait, sauf s'il y va beaucoup de leur « honneur. Ils sont très-courtois et gracieux dans leur parler; ils « sont très-gais, se livrent au plaisir de bon cœur et le recherchent, « aussi bien les femmes que les hommes. Ils sont très-amoureux et
« s'en piquent » En faisant la part à l'exagération naturelle chez
un étranger auquel on croit devoir les plus grands égards, et qui doit emporter, comme allié fidèle et brave, la meilleure opinion des gentilshommes, ses frères d'armes, cet éloge cependant n'a point l'apparence d'une banalité. Cette courtoisie parfaite était bien en effet dans les mœurs de la noblesse féodale de l'époque; et pour qu'elle ait pu laisser dans l'esprit d'un seigneur de la cour d'Espagne, alors renommée pour sa politesse, une impression aussi vive, il fallait qu'elle se manifestât en toute occasion. La noblesse sous Charles VI n'était que trop raffinée, et bien mal lui en advint. Mais toute considération politique mise à part, on se méprend étrangement quand on représente cette société du xive siècle comme vivant, relativement à notre temps, dans un état barbare et grossier; le contraire serait plus près de la vérité.
Mobilier des châteaux.
Vers le commencement du xiii0 siècle, les mœurs de la noblesse se ressentent déjà de la galanterie romanesque et affectée si fort en honneur pendant le xive siècle. De la déférence et du respect pour les femmes, on arrivait à exprimer des sentiments de dévouement aveugle; véritable culte dont les romans de cette époque nous donnent la mesure et nous font connaître l'exagération. Dans les choses ordinaires de la vie, cette direction des esprits se manifeste par un luxe inouï dans les habits, les parures, les armes et le mobilier. Parmi les seigneurs, c'était à qui surpasserait ses rivaux en dépenses de tout genre. Peu à peu ce qu'il pouvait y avoir de sincère dans ce
1 Liv. II, chap. xli.
MOBILIER DES CHATEAUX
désir de plaire aux femmes dégénéra en vanité ; et la passion s'estimait en raison du luxe déployé dans les tournois, dans les fêtes, les banquets et les demeures. Non-seulement les meubles étaient précieux par leur travail et la matière, par les étoffes dont on les couvrait, mais ils étaient nombreux et d'une incroyable variété de formes ; les appartements se remplissaient de ces superfluités innombrables qui sont considérées, dans une société raffinée, comme des nécessités. Quand on parle de la simplicité de nos aïeux, il ne faut pas espérer la trouver dans les époques comprises entre les règnes de saint Louis et de Charles VI. Il faut remonter plus haut ou ne pas aller au delà delà fin du xvic siècle, alors qu'une partie de la noblesse, ayant embrassé les tendances de la réformation, livrée à la guerre civile, n'avait ni le loisir de s'abandonner au luxe, ni les moyens de se le procurer. A la fin du xne siècle, la plupart des gentilshommes avaient été en Orient; ils avaient rapporté de ces contrées le goût des habitations splendides, des meubles précieux, et les artisans devenant de plus en plus habiles et nombreux sous le règne de Louis IX, les châteaux se garnirent de riches tapis, cle meubles sculptés, incrustés, peints et dorés. Les lourds bahuts, sièges et lits romans, étaient remplacés par des objets plus maniables, plus élégants et plus commodes. On ne s'en tenait pas là : on voulait avoir des pièces mieux chauffées, mieux fermées ; on encourtinaitles fenêtres, on garnissait les murailles de boiseries ou de tapisseries. Dans les vastes chambres des châteaux, on disposait des réduits, des clotets de menuiserie ou de tentures, derrière lesquels on abritait les lits :
« .... en la chambre qui bien est estoupée, « De dras d'or et de soie très bien encourtinée '. »
Devant les bancs, les chaires, on posait des marchepieds et des carreaux pour éviter le froid des carrelages. On étendait sur le sol des tapis de laine, des fourrures ou des nattes et des jonchées; on les parfumait.
« Elle vet (passe) avant et il après : si trespasserent la tor et vien- « nent en une grant sale jonchiée de jonc menuz ; et fleroit si souef « comme se totes les espices dou monde i fussent espandues \ »
On multipliait à l'infini les sièges : les uns fixes, larges, bien garnis, couverts de dais et d'abris ; les autres mobiles, de toutes dimensions et formes. L'usage si ancien de s'asseoir à terre se conservait
1 Li Romans de Berie aus gratis piés (xine siècle), c. lxxxii.
2 Li Roman de la Charrette.
cependant, et de nombreux coussins, des fourrures, de petits tapis étaient, à cet effet, répandus dans les pièces :
« Quant il les voit, sis apela ,
« Mut les chéri è honera,
« Entur ses bras prist Graelent
« Si l'acola estreitement :
« De joste li séir le fist
« Sor un tapi, puis si li dist »
Et dans le roman de Berthe aux grands pieds (xme siècle) :
« En la chambre s'assient tous trois sur les tapis. »
Ce qui donnait alors aux appartements un aspect particulier, c'étaient ces dispositions provisoires, ces sortes de campements que l'on établissait au milieu des pièces immenses, pour les distribuer suivant les besoins du moment ; puis ce mélange de services domestiques et d'habitudes de luxe. Arrive-t-il un étranger, on lui dresse un lit dans la pièce occupée par les maîtres, on encourtine le lit, on lui compose une petite chambre dans la grande, un pavillon à lui. Les romans, les chroniques, rapportent sans cesse des faits de ce genre. Dans ces grandes pièces, à côté d'un meuble élégant, on trouve le bahut dans lequel on range les draps et la perche pour les étendre. Le chevalier Gugemer est surpris dans la chambre de la reine par son époux :
« Gugemer est en piez levez, « Ne s'est de nient éffréez ; « Une grosse perce de sap (sapin), « U suleïent pendre li drap, « Prist en sa main, si les atent, « Il en ferat aukun dolent 2. »
Ces perches, destinées à suspendre le linge ou les habits, reparaissent souvent dans les romans ou les chroniques :
« Tôt maintenant lor flst doner « Mantiax vairs et pelices grises, « Qui à ses perces furent mises 3. »
1 Lai de Graelent (Poés. de Marie de France > publ. par Roquefort, t. I, p. 490). — Dans YHist. de saint Louis du sire de Joinville, on lit ce passage : « Fesoit (le roy) « estendre tapis pour nous seoir entour li. »
2 Le Lai de Gugemer (Poés. de Marie de France^ t. I, p. 92).
3 Chron. du roi Guillaume d'Angleterre (Recueil d'extraits et d'écrits relatifs à l'hist. de Normandie, etcM publ. par Fr. Michel, 1840* t. III, p. 166).
MOBILIER DES CHATEAUX
Et dans le roman de la Charrette 1 :
« EL lors va jus de la Gharrete (Lancelot), si a monté contremont « les degrez en une tor, et trove une blanche et bele chambre dece vers senestre ; et il entre enz, si se lesse en vue des plus bêles cou- « ches dou monde qui i estoit. Si clot fenestres qui estaient overtes « por la chambre plus ennubler ; si se commence tôt. par lui desar- « mer. Mès tautost i viennent dui vallet illecques, si le desarment. « Et il voit un mantel à une perche pendre, si le prent et s'en « afuble, et envelope sa teste que l'en ne le quenoisse. »
Le luxe était si bien passé dans les habitudes au xive siècle, que ce n'était pas, pour un gentilhomme possédant un bien médiocre, une petite affaire de prendre femme. Aussi Eustache Deschamps, écuyer des rois Charles V et Charles VI, châtelain de Fismes et bailli de Senlis, fait-il, sous forme de satire, une longue énurnération des charges qu'entraîne le mariage pour un gentilhomme :
« Et sces-tu qu'il fault aux matrones 2
« Nobles palais et riches trônes ;
« Et à celles qui se marient,
« Qui moult tost leurs pensers varient3,
« Elles veulent tenir d'usaige
« D'avoir pour parer leur mesnaige,
« Et qui est de nécessité,
« Oultre ta possibilité,
« Vestemens d'or, de drap de soye;
« Couronne, chapel et courroye
« De fin or, espingles d'argent. »
La femme énumère tous les objets de toilette qui lui sont nécessaires, dit-elle ; puis elle demande un char, une haquenée, le tout pour faire honneur h son seigneur. D'ailleurs n'est-elle pas de bonne maison? peut-elle n'avoir point le train qu'on voit prendre à des bourgeoises?
« Encore voy-je », dit-elle, « que leurs maris,
« Quant ilz reviennent de Paris,
« De Reins, de Rouen ou de Troyes,
« Leur apportent gans ou courroyes,
» Le Roman de la Charrette, Gauthier Map et Chrestien de Troies. Publ. par le Dr Jonckbloet. La Haye, 1850, p. 9.
2 Le Miroucr de mariage.
3 On est trop disposé à croire que les modes des habits ne variaient pas alors avec la même rapidité qu'aujourd'hui. Il suffit de jeter les yeux sur les vignettes des manuscrits du xive siècle, pour être assuré que, dans un espace de temps très-court, les modes se modifiaient profondément.
« Pelices, anneaulz, fremillez (agrafes),
« Tasses d'argent ou gobelez,
« Pièces de cuevrecliiés entiers (coiffures montées) .
« Et aussi me fust bien mestiers
« D'avoir bourses de pierrerie,
« Couteaulx à ymaginerie,
« Espingliers tailliez à esmaulx ;
« Et chambre, quant j'aray les maulx
« D'enfans, belle et bien ordonnée
« De blanc camelot, et brodée,
« Et les courtines ensement,
« Pigne, tressoir 1 semblablement,
« Et miroir, pour moy ordonner,
« D'yvoire me devez donner;
« Et l'estuy qui soit noble et gent,
« Pendu à cheannes d'argent. »
Il lui faut encore des Heures bien peintes et couvertes de drap d'or ; puis vient le train de maison :
« Escuier fault et chambrière 2
« Qui voisent 3 devant et derrière
« Et qui facent vuidier les rens 4,
« Et si fault faire grans despens ;
« Un clerc fault et un chapelain
« Qui chantera la messe au main (matin) ;
« Un queux (cuisinier), une femme de chambre,
« Et si fault, quant je m'en remembre,
« Maistre d'ostel et clacelier (chef d'office) ;
« Grant foison grain en un celier,
« Bestaulx, poulailles, garnisons,
« Foings, avoines en leurs maisons,
« Grans chevaulx, roncins, haguenées,
« Salles, chambres bien ordonnées,
« Pour les estrangiers recevoir ;
« Et si leur fault encor avoir
« Beaux lis, beaux draps, chambres tendues,
« Et qu'ils mettent leurs entendues
« A belles touailles et nappes.
« Et si fault, ains que tu eschapes,
« Belles chaières et beaux bans,
« Tables, tretiaulx, fourmes, escrans,
« Dreçoirs, grant nombre de vaisselle ;
« Maint plat d'argent, et mainte escuelle
1 Démêloir.
2 Non point femme de chambre, mais demoiselle de compagnie.
3 L'accompagnent.
4 Faire place.
MOBILIER DES CHAfEMJX. 363
« Si non d'argent, si com je tain,
« Les fault-il de plomb ou d'estain ;
« Pintes, pos, aiguiers, chopines,
« Salières, et pour les cuisines
« Fault poz, paelles, chauderons,
« Cramaulx (crémaillères), rostiers, sausserons,
« Broches de fer, hastes de fust (broches de bois),
« Croches hanes (fourgons), car ce ne fust,
« L'en s'ardist la main à saichier
« La char du pot, sanz l'acrochier.
« Lardouere fault et cheminons (chenets).
« Pétail (pilon), mortier, aulx et oignons,
« Estamine, poelle trouuée (passoire)
« Pour plus tost faire la porée (purée),
« Cuilliers grandes, cuilliers petites,
« Crétine (lard) pour les leschefrites. »
La dame de maison ne s'arrête pas en si beau chemin; elle demande des pelles à four, des terrines, des couteaux de cuisine, et du bois, du charbon, du sel, du vinaigre, des épices en grand nombre, des tranchoirs, de la poudre à mêler à l'hypocras, du sucre blanc pour la pâtisserie, des fruits, des conserves, des dragées, des drageoirs, des serviettes pour la table et pour laver, etc :
« Encore ne t'ay-je pas ouvert
« Qu'il fault escrins, huches et coffres. »
Elle décrit la garde-robe du gentilhomme, puis la sienne ; on peut en conclure que les artifices de la toilette des dames d aujourd'hui ne sont pas plus étranges que ceux employés parles élégantes du xive siècle.
L'auteur finit par ces trois vers :
« Des nopces qui sont de grans coux (dépense) « Puisse bien sermonner à tous « Que c'est folie de les faire. »
Le luxe dès le xiv° siècle, s'était introduit dans la bourgeoisie, et les demeures des riches marchands ne le cédaient guère, comme richesse de mobilier, à celles des nobles. Chez les bourgeois comme chez les seigneurs, les femmes sont accusées, par les romanciers ou les poètes, de provoquer des dépenses hors de proportion avec le bien de leurs époux :
« Pancez vous quelle preignent garde « Commant largent se depent. Non ». »
i La Complainte du nouveau marié (xve siècle).
36/l VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE.
Il faut dire que le luxe de bon aloi n'est que plus ruineux Les étoffes étaient fort chères; l'industrie n'en était pas arrivée à fabriquer à bon marché et à donner l'apparence pour la réalité. La sculpture, répandue à profusion sur les meubles, attachait à chacun d'eux la valeur d'un objet d'art. Mais ce qui caractérise le mobilier du moyen âge, ce n'est pas tant sa richesse que le goût et la raison dans l'adoption des formes, la destination franchement accusée, la variété infinie et l'apparence de la solidité, l'emploi vrai de la matière en raison de sa qualité. Le bois, le cuivre, le fer, conservent les formes qui leur conviennent; la structure reste toujours apparente, quelle que soit l'abondance de l'ornementation. Par le fait, les meubles de bois ont toujours l'apparence primitive de la charpente; ce n'est que pendant le xve siècle que cette construction est masquée par une décoration confuse. Jusqu'alors les étoffes sont particulièrement destinées à revêtir d'une enveloppe la forme simple des meubles : aussi étaient-elles, chez les riches nobles, employées avec une grande profusion ; on en peut juger en fouillant les inventaires, en examinant les vignettes des manuscrits. Posées sur des coussins ou petits matelas mobiles, ces étoffes pouvaient être enlevées, soit pour être nettoyées, soit pour être remplacées par d'autres. C'est ainsi que dans les inventaires on trouve deux garnitures pour un même mobilier : l'une pouvait, par exemple, être posée en hiver, l'autre en été, ou bien la plus simple à l'ordinaire, la plus riche pour les jours de gala. Ces étoffes étaient donc à peu près ce que sont aujourd'hui nos housses, seulement les coussins sur lesquels on les posait étaient eux-mêmes mobiles, non point cloués sur les bois.
Nous terminerons cet article en donnant à nos lecteurs des appartements meublés de châteaux aux xn% xme, xivc et xve siècles.
La planche XII représente une chambre de seigneur vers le milieu du xii° siècle. L'architecture est d'une grande simplicité : des poitraux accolés, portés par de lourds piliers, traversent la pièce et reçoivent les poutres qui elles-mêmes supportent le solivage. La cheminée est circulaire 1 ; sa hotte est décorée de peintures 2. A côté est suspendue une image du patron du maître de la chambre ; au-dessous, un bras de fer attaché h la muraille est destiné à recevoir un cierge. Des courtines suspendues à des potences mobiles de fer peuvent masquer les jours des fenêtres5. Le lit est protégé par deux cour-
* Voyez le Dict. raisonné d'architecture franç., au mot Cheminée. 2 Salle de la maîtrise, près de la cathédrale du Puy en Velay.
> Dans les chambres des châteaux des xn<= et xiii* siècles, on voit encore, le long des fenêtres, les pitons de fer qui étaient destinés à recevoir ces potences mobiles
MOBILIER DES CHATEAUX
tines attachées à des tringles de fer tenant au mur par des pitons et au plafond par des cordes. Une lampe était allumée la nuit, au pied du lit. Les meubles ne consistent qu'en escabeaux, pliants, chaises de bois, armoires et bancs servant de coffres. Les murs ne sont décorés que par des peintures simples, à deux ou trois tons, parmi lesquels le jaune et le brun-rouge dominent. Les étoffes seules sont déjà riches et rehaussées de broderies ou d'applications. Le pavé est fait en petits carreaux de terre cuite émaillée. Alors, sur le sol des chambres étaient jetées des peaux de bêtes fauves, produits de la chasse des seigneurs. Les tapis rapportés d'Orient étaient rares et chers, et on ne les employait que comme couvertures de meubles, dorsals de bancs, portières, etc.
La planche XIII nous montre une chambre de château vers le milieu du xiii0 siècle. Les fenêtres sont plus grandes ; les plafonds, exécutés en solivages apparents, traités avec plus de soin et d'élégance, décorés de moulures et de quelques ornements. La cheminée, plus vaste, et son manteau décoré de sculptures. Le lit est garanti par un clotetpeu élevé, sorte de paravent fixe; il est surmonté d'un dais ou ciel suspendu au plafond et garni de courtines sur les trois côtés; celle du devant est relevée et nouée, suivant l'usage, pendant le jour. A côté du lit est la chaire, le siège honorable avec deux degrés. Entre les fenêtres est placée une armoire décorée de ferrures, de sculptures et de peintures. Les murs sont tendus de tapisseries fendues devant les portes. Les courtines des fenêtres sont attachées à des tringles avec corde de tirage, et les vitres garnies de volets. Des bancs fixes recouverts de coussins sont réservés dans les ébrasements des baies. Les sièges se composent de bancs à dossier, ou bancs-coffres, d'escabeaux et pliants. Des coussins, des tapis par terre et sur les sièges.
LaplancheXIV reproduit une chambre de château du commencement du xive siècle. Le lit est disposé dans un angle avec ruelle et amples courtines. Un banc à dossier tient lieu de paravent au pied de ce lit. Un dressoir est placé à côté de la fenêtre. La cheminée est riche; son manteau est décoré d'un grand écusson armoyé avec deux supports.Les solives etpoutres des plafonds sont moulurées avecsoin. Les meubles sont plus nombreux, plus riches et d'un usage plus commode.
La planche XV est une chambre du commencement du xvu siècle . Les parois des murailles sont entièrement boisées, et le lit est lui-même enfermé dans un clotet de menuiserie. Les fenêtres sont larges et les solives du plafond disposées déjà de manière à former comme une suite de caissons.
La planche XVI nous donne une garde-robe de la mêmr époque \ On voit, tout autour de la pièce, des armoires et bahus destinés à renfermer les vêtements, les armes, les bijoux, des provisions d'étoffes. Au centre, une table basse pour les tailleurs, les couseuses, etc.
La salle principale des châteaux, la grand'salle, n'étiit jamais trop vaste; et lorsqu'on examine le plan des châteaux bitis depuis le xnc siècle, on reconnaît que les salles occupaient un epace considérable comparativement aux autres pièces. C'est que, )ar le fait, la vie du châtelain et de ses hommes se passait dans la Lrand'salle, lorsqu'il n'était pas en course ou en chasse. C'était là qi'il rendait la justice, qu'il assemblait ses vassaux, qu'il donnait tes fêtes et banquets.
Guillaume le Roux fit bâtir près de l'abbaye de Westminter, où les rois normands résidaient souvent, une salle, une des plu riches du monde, dit la chronique. « Ançois k'ele fust parfaite, levint veoir, « si le blasma moult durement (la salle), ses gens li denanderent « por coi il le blasmoit, s'ele li sambloit estre trop grais. — Par « Diu! dist li rois, chou n'est nulle chose : elle est tnp grans à « chambre, et trop petite à sale2. »
Il prit fantaisie à Guillaume de tenir une cour pléniire dans sa nouvelle salle ; elle n'était pas encore couverte. « Or oùésque il list : « toutes les escarlates (étoffe de soie) de Londres fist preidre, si en « fist couvrir sa sale ; et tant comme la fieste dura, fu-ellt couvierte « d'escarlate. »
On ne s'étonne pas des dimensions extraordinaires dmnées aux grand'salles des palais et châteaux, lorsqu'on voit quel était le nombre de personnes qu'il y fallait réunir dans certaiies circon-
1 Au château de Pierrefonds, il reste des traces de ces garde-robes boiées et garnies de tablettes. Dans ces pièces était ordinairement une chaise percée ou n siège d'aisances ; ce qui n'empêchait pas de recevoir les intimes dans cette an.exe de toute chambre à coucher. A Pierrefonds, les garde-robes sont munies de chminées et de sièges d'aisances.
2 Hist. des ducs de Normandie, d'après deux mss. de la Biblioth. impr., publ. par Francisque Michel, p. 65. Paris, 1840.
stances. Guillaume le Conquérant, lors de son retour en Angleterre, tint une cour plénière :
« En Engleterre s'enrevint,
« A Westmoster sa feste tint ;
« En la sale que ert novele
« Tint une feste riche et bele.
« Mult i out rois, contes et ducs ;
« Treis cenz huissers i out as huis,
« Chescuns avoit ou veir ou gris
« U bon paille d'autre pais.
« Si conduient les barons
« Por les degrez par les garçons,
« Od les verges k'es mains tenoient
« As evesques voie fesoient
« Que nul garçon n'i apresmast,
« Si aucuns de eus n'el comandast l. »
Il arrivait souvent encore, au xnie siècle, que l'on trouvait difficilement des emplacements propres à contenir de si nombreuses assemblées ; aussi est-ce à cette époque que l'on commence à élever des salles immenses dans les châteaux et les résidences seigneuriales. Quand Louis IX alla à Poitiers, avant la levée de boucliers du comte de la Marche, il tint une grande cour à Saumur. Joinville 2, témoin oculaire, a laissé une description détaillée du nombreux personnel qui y figura. La fête se tint dans les halles de Saumur. « Et disoit l'en que le grand roy Henri d'Angleterre les avoit « laites pour ces grans festes tenir. Et les haies sont faites à la guise « des cloistres de ces moinnes blans ; mès je croi que de trop il n'en « soit nul si grant. » Le roi et la reine sa mère occupaient une des galeries, avec vingt évêques et archevêques, entourés de nombreux chevaliers et « serjans ». La galerie opposée contenait les cuisines, panneteries, bouteilleries et dépenses. Les deux autres ailes et le préau étaient remplis de convives; « et dient que il y ot bien trois « mille chevaliers. »
Froissart nous donne le détail du banquet offert par le duc de Lancastre au roi dé Portugal, en 1386. « Et, dit-il, étoient en « l'hôtel du duc chambres et salles toutes parées de l'armoirie et « des draps de haute lice et de broderie du duc, aussi richement et « aussi largement que si il fust à Londres. » L'ordre des tables est
1 Chron. de Geoff'roi Gairnar*
2 Première partie.
celui-ci : une haute table, à laquelle séaient le roi de Portugal, quatre évêques et archevêques, le duc de Lancastre, « un petit « audessous du roi, et audessous du duc le comte de Novarre et le « comte d'Angousse, Portingalois. » Deux autres tables séparées, probablement disposées en retour, ainsi qu'il était d'usage, pour les grands maîtres des ordres, les hauts barons, les dignitaires, abbés et ambassadeurs. D'autres tables séparées étaient réservées pour « les chevaliers et escuyers de Portingal, car oncques Anglois ne « sist à table ce jour en la salle ou le grand disner fut ; mais ser- « voient tous chevaliers et escuyers d'Angleterre, et asseoit à la « table du roi messire Jean de Hollande ; et servit ce jour le vin « devant le roi de Portingal Galop Ferrand Percek, Portingalois ; et « devant le duc de Lancastre, le vin aussi, Thierry de Soumain de « Hainaut. Le disner fut grand et bel et bien étoffé de toutes choses; « et y ot là grand-foison de menestrieux qui firent leur métier. Si « leur donna le duc cent nobles et aux heraults autant, dont ils « crioient largesse à pleine gueule.... » Après le repas : « Vous « vissiez varlets ensonniés (empressés) de descendre draps et de- « trousser, et ne cessèrent toute la nuit; et le dimanche on mit tout « à voiture.... 1 »
Pendant ces banquets, le siège du prince était ordinairement couvert d'un dais et sa table plus élevée que les autres. Les convives n'étaient assis que d'un côté; les tables assez peu larges pour que le service pût se faire en face des personnes assises. Au xve siècle, cependant, on avait déjà des tables doubles fort larges et sur lesquelles on représentait même diverses scènes. Le cérémonial de ces repas de fêtes est décrit tout au long dans Y Estât de la maison du duc Charles de Bourgongne (Charles le Téméraire), composé par Olivier de la Marche 2. Le service était fait, lorsque le suzerain présidait au festin, par des nobles, souvent à cheval; dans l'intervalle des services, on représentait quelque fable dialoguée en vers, ou des pantomimes, que l'on appelait des entremets. (Voyez notre pl. XVII, qui figure un de ces repas de cours plénières vers la seconde moitié du xive siècle.) Sauf les personnes suzeraines, tous les convives étaient assis sur des bancs 3 recouverts de tapis et coussins. Le pavé était jonché de feuillées et de fleurs. Les nappes étaient peluchées
1 Froissart, Chron., liv. III, chap. XLI, édit. Buchon.
2 Voyez la Nouv. collect. des mém. relatifs à Vhist. de France, par MM. Michaud et Poujoulat, t. III, p. 579 et suiv. Ce cérémonial est des plus curieux et décrit jusque dans les moindres détails.
3 D'où le nom de banquets.
et pliées en double (doubliers). Des cierges de cire portés par des valets composaient le principal éclairage. Dans la salle du banquet étaient disposés des buffets et dressoirs qui servaient à étaler la vaisselle d'argent ou de vermeil, la verrerie et les émaux. Il y avait un dressoir pour chaque espèce de vaisselle. Suivant la tradition antique, on jetait des roses sur les tables ; les convives portaient des chapels de fleurs, et l'on en couronnait les vases à boire. Le moment du repas s'annonçait au son du cor; ce qui s'appelait corner l'eau, parce que, avant de s'asseoir, on présentait à laver. Après le repas, on enlevait les nappes : c'était alors le moment des jeux, et l'on servait les épices comme ne faisant pas partie du repas, mais seulement comme on sert aujourd'hui le café. Ce ne fut guère qu'au xvie siècle que l'on donna des fruits crus aux convives après les viandes. Avant cette époque, on les servait souvent au commencement du repas. Legrand d'Aussy, dans son Histoire de la vie privée des François, donne à ce sujet de nombreux détails qu'il est inutile de reproduire ici, cet ouvrage étant entre les mains de tout le monde.
Notre planche XVII indique ladisposition des tables simples. Aufond de la salle est la place du suzerain, plus haute que les autres, et au milieu d'une table particulière à laquelle sont assis les membres de sa famille ou les personnages auxquels il prétend faire honneur. Derrière lui sont les dressoirs sur lesquels est rangée sa vaisselle particulière; les vins sont placés de même, hors de la table, sur des crédences. Des nobles à cheval apportent les mets, qui sont présentés par un seigneur un genou en terre, puis portés à l'écuyer tranchant. Des deux côtés de la salle est la foule des convives ; deux grands buffets sur lesquels on apporte les plats de la cuisine servent à découper les viandes, à disposer les assiettes et tout le menu service. Les valets viennent prendre les plats découpés sur ces buffets et les présentent devant les convives ; ceux-ci choisissent et sont servis sur des assiettes d'argent ou d'étain. Derrière les convives sont les valets portant des torches et les échansons servant à boire ; le long du mur sont disposées des crédences sur lesquelles sont rangés les vases contenant les boissons. Devant la table du prince, on représente une scène (entremets). Une tribune (échafaud) est dressée d'un côté de la salle pour l'assistance. Outre les torches portées par des valets, on pendait des lustres aux plafonds; quelquefois des torchères étaient posées sur les tables même. Le service des tables est dirigé par des maîtres d'hôtel.
Ces sortes de repas, mêlés d'entremets joués, et composés d'une quantité considérable de services, devaient être fort longs et fort
étourdissants. Ils coûtaient des sommes fabuleuses; on doit croire qu'ils étaient du goût do la noblesse pendant les xiv% xve et xvf siècles, car ils se répètent à chaque occasion, et sont décrits par les historiens du temps avec une abondance de détails et une minutie qu'ils ne recherchent pas lorsqu'il s'agit de sujets plus graves.
FABRICATION DES MEUBLES
Le Huchier.
L'es huchiers, auxnf siècle, fabriquaient des portes, des fenêtres, des volets, des coffres, bahuts, armoires, bancs Cet art équivalait à celui de menuisier. Défense leur était faite de prendre des ouvriers tâcherons. Ils étaient compris dans la classe des charpentiers 2; c'est qu'en effet les meubles, à cette époque, aussi bien que la menuiserie, étaient taillés et assemblés comme de la charpenterie fine. Les bois étaient toujours employés de fil, assemblés à tenons et mortaises, chevillés en bois ou en fer3. Les collages n'étaient employés que pour les panneaux, les applications de marqueterie, de peaux ou de toiles peintes ; quant aux moulures et à la sculpture, elles étaient taillées en plein bois, et non point appliquées.
Pour éviter les longueurs et rendre nos descriptions des moyens de fabrication plus vives et plus claires, nous nous supposons introduits dans un atelier de menuiserie en meubles, d'un huchier, vers la fin du xin° siècle, et nous rendons compte du travail des ouvriers.
Jacques le huchier nous fit voir d'abord, derrière son atelier, une assez grande pièce remplie de bois de chêne refendu, disposé là pour sécher, en nous faisant observer qu'il n'emploie que du merrain 4 emmagasiné depuis plusieurs années, en ayant soin de remplacer le vieux par du neuf, afin de conserver toujours la môme
1 Voyez les Ordonn. relat. aux métiers de Paris (Coll. des docum. inéd. sur l'hist. de France, lre série).
2 Règlem. d'Etienne Boileau.
3 « Dem, ne huchier ne huissier ne peuent ne ne doivent faire ne trappe ne huis ne « fenestre, sans gouions de fust ou de fer. » [Règlem. d'Êtienne Boileau.)
4 Bois refendu et non scié.
provision. De ces bois, les uns sont carrés comme du chevron plus
on moins gros, les autres sont refendus en planches d'un à deux pouces d'épaisseur pour les encadrements et panneaux. Quand il a quelque ouvrage de choix à exécuter, Jacques nous dit qu'il soumet les panneaux à l'action de la fumée pendant plusieurs semaines, en les suspendant au-dessus de l'âtre de la cheminée. Jacques n'a et ne peut avoir qu'un apprenti 1 ; son fils et son neveu complètent l'atelier. Ils sont donc trois ouvriers ; lui, Jacques, ordonne, s'occupe de ses bois dont il a grand soin, va chez les seigneurs ou les bourgeois pour prendre les commandes, et travaille aussi de ses mains : c'est un habile homme. Il nous montra un banc à barre, servant de coffre (fig. 1), et dont toutes les pièces, terminées, étaient prêtes à être assemblées. « Vous voyez, nous dit Jacques, les quatre mon- « tants principaux, ceux du dossier A plus élevés que ceux du dece vant Bpour recevoir la barre G. Je fais toujours mes assemblages « de barres à doubles tenons D avec embrèvement, car j'ai remarqué « que ces barres sont sujettes à se désassembler ; je les renforce à « l'assemblage : cela perd un peu de bois, mais les'personnes tà qui « je les fournis ne me les renvoient, jamais pour être réparés. On « s'appuie sur ces barres; les valets peu soigneux tirent dessus « pour reculer ou avancer les bancs, et si elles ne sont pas solidece ment assemblées et chevillées, elles ont bientôt quitté les mon- « tants. Deux tenons valent mieux qu'un, car ils sont tous deux « serrés par les doubles mortaises. Vous voyez aussi que je donne « de la force à mes bois là où je suis obligé de pratiquer des mor- « taises, puisque celles-ci affaiblissent les pièces. Maintenant, nos « seigneurs ne veulent plus de ces meubles massifs comme ceux « que l'on faisait autrefois; ils veulent être commodément assis, se « plaignent quand ils trouvent sous leur main des arêtes vives. Il « faut nous soumettre à ces exigences, et, sans nuire à la solidité, « je diminue autant que je puis la force du bois entre les assem- « blages, soit par des adoucis, des chanfreins ou quelques colon- « nettes. Remarquez cet appui E, comme il permet de poser le bras « sans fatigue, et comme je l'assemble par de bons doubles tenons « pour réunir le grand montant A au petit B. Devant mon banc, « j'ai une suite de panneaux F serrés entre deux traverses et des « montants. J'en fais autant par derrière; puis, sur les côtés, j'ai « des joues H qui portent les tasseaux I recevant le couvercle K « qui sert de siège. Le bord des joues L affleure la tablette à « charnières. Ces charnières (fig. 2) sont forgées avec soin; on les
1 Règlem. d'Etienne Boileau.
FABRICATION DES MEUBLES
« pose avec des clous rivés sur le coffre, et les bords du fer sont « fraisés pour ne point accrocher les habits des personnes qui « s'asseoient. C'est une précaution assez inutile, car personne ne « s'assied sur un banc sans coussins. J'ai vu un temps, qui n'est pas « très-éloigné, où les couvercles des bancs servant de coffres étaient « ferrés avec des pentures saillantes sur le dessus du couvercle ; « mais on ne veut plus de ces lourdes ferrures sur les meubles; « déjà on nous demande de les dissimuler autant que possible, et « l'on arrivera à nous demander de les supprimer entièrement. — « Vous regardez ces sculptures qui décorent les montants et la « barre. C'est mon neveu qui les exécute, et j'espère en faire un « imagier; d'ici à quelque temps il entrera en apprentissage chez « l'imagier Belot, l'un des meilleurs de Paris et que je vous engage « à visiter. Tous les jours on nous demande de la sculpture sur les « meubles, et l'on ne veut plus entendre parler de ces incrustations « d'ivoire, d'étain, de cuivre ou d'argent que l'on aimait beaucoup « jadis. Cependant les seigneurs et les bourgeois riches qui exigent « de la sculpture sur les bois des meubles les plus ordinaires n'y « mettent pas un prix raisonnable, et nous sommes obligés ou de « travailler pour rien, ou de nous contenter d'une exécution grosce sière. Puis les imagiers prétendent que nous empiétons sur leurs « privilèges, et si nous avons recours à eux, ils se font si bien payer, « qu'il ne nous reste pas de quoi payer le bois. » Jacques nous lit voir alors dans un coin de son atelier une assez grande armoire prête à être livrée. Sur notre observation que ce meuble paraissait être de forme ancienne, bien qu'il fût neuf, Jacques nous dit qu'il était destiné à l'abbaye de***, qu'il devait renfermer des reliquaires et vases sacrés, que l'abbé avait exigé que ce meuble fût couvert de peintures et dorures, afin de s'accorder avec l'ancien mobilier du sacraire, exécuté il y a plus d'un siècle. « J'ai eu grand'peine, « continua le huchier, à faire cette armoire, on ne veut plus de ces « meubles dont la fabrication exige beaucoup de temps et de soin ; « aujourd'hui on est pressé, et personne ne consent à attendre « un meuble pendant un an, car il n'a pas fallu moins de temps « pour terminer celui-ci : encore les peintures ne sont-elles pas « achevées; le peintre imagier de l'abbé a plus d'ouvrage qu'il « n'en peut faire. Voyez comme ces faces de volets sont unies; on « croirait voir du marbre poli. Mon grand-père a fait beaucoup « de ces meubles peints et dorés pour les églises et les apparte- « ments des seigneurs, et c'est à lui que je dois de savoir les fabri- « quer. Les volets sont composés d'ais parfaitement secs, collés en-
« semble sur leur rive avec de la colle de fromage ; il faut beaucoup « de peine et de soin pour la bien assembler1. Ces ais tiennent ainsi « entre eux, sans grains d'orge, par la seule force de la colle; car « les grains d'orge2 ont l'inconvénient de paraître toujours à la surce face du panneau et les font fendre le long des joints. Quand tous « les ais d'un panneau sont bien collés et secs, il faut racler sa sur- « face avec un fer tranchant, mais peu à peu ; autrement on éraille « le tîl du bois, et l'on n'obtient pas une surface unie. Après cela, on « tend sur les panneaux une peau de cheval, d'àne ou de vache, non « encore tannée, mais bien macérée et dépouillée de son poil ; la « peau est collée au panneau avec cette même colle de fromage. Ceci « fait, il faut laisser sécher doucement, sous presse, et ne point se « hâter de toucher aux panneaux, car si la peau n'est pas parfaitece ment desséchée, elle fait coffiner les panneaux. En été, il faut « compter un mois au moins pour que ces apprêts soient secs et en « état d'être employés. Alors, dans un lieu frais mais non humide, « on passe, sur la peau ainsi tendue sur les ais, trois couches de « plâtre bien broyé, que l'on fait chauffer dans de l'eau avec de la colle « de peau ; entre chaque couche, il faut laisser s'écouler un temps assez « long pour que le plâtre sèche parfaitement. Après quoi, on racle « doucement la surface et on la dresse avec un fer plat et tran- « chant. Ce travail exige une main exercée, car si l'ouvrier appuie « sur un point plus que sur un autre, il se produit des bosses et des « dépressions; il faut recommencer l'opération; encore ne réussi I.- « elle jamais comme la première fois. Les couches de plâtre apla- « nies au fer, il faut les polir avec de la prêle jusqu'à ce que la surce face devienne brillante comme du marbre. Ceci terminé, on « passe sur le plâtre une première couche de peinture bien broyée « avec de l'huile de lin, puis une seconde. C'est sur ce fond que « l'imagier trace et peint les figures ou les ornements, qu'il ap- « plique les feuilles d'or ou d'argent, au moyen d'une colle faite de « clair de blanc d'œuf battu sans eau ; s'il veut brunir l'or ainsi apte pliqué et lui donner un certain relief, ce qui est fort plaisant aux ce yeux, il superpose jusqu'à trois feuilles d'or battu, en ayant le soin « de coller chacune d'elles; puis, quand l'ouvrage est bien ferme, « mais non encore complètement desséché, il brunit doucement l'or « ou l'argent avec une pierre d'agate polie et arrondie en forme de
1 Voyez la manière de faire la colle de fromage dans l'Essai sur divers- arts du moine Théophile, cliap. xvn.
2 On assemblait alors les planches à grain d'orge, et non par des languettes, comme aujourd'hui.
FABRICATION DES MEUBLES
« dent de loup. Il rehausse sa peinture et cerne la dorure par un « trait de couleur brune détrempée dans un vernis composé d'huile « de lin et de gomme laque que l'on a lait cuire à feu doux. S'il « veut donner du brillant à la peinture, il passe sur toute sa surface « une couche de ce môme vernis fait avec le plus grand soin dans <.< un pot neuf et bien propre. Quant aux parties sculptées du meuble « sur lesquelles on ne peut Lendre de la peau, on se contente de « passer les couches de plâtre sur le bois, puis on répare avec de « petits outils de fer et l'on polit avec de la prèle, comme je viens « de le dire tout à l'heure. Ces meubles sont fort beaux, très-riches, « brillants et propres ; ils décorent mieux les salles et les chambres « que nos meubles de bois sculpté, souvent grossièrement peints ; « mais cela est passé de mode aujourd'hui, et l'on n'emploie plus « guère ce genre de fabrication que chez les écriniers, pour les « litières, pour les selles de chevaux, les écus et quelques pe- « tits coffres de voyage. » Jacques nous fit voir ensuite une huche d'une dimension énorme, telle qu'un àne eût pu y être enfermé l. Sur ce que nous étions ébahis de voir pareille huche, Jacques nous dit : « Vous vous émerveillez, messieurs, mais on nous « demande aujourd'hui des huches de cette taille; nos seigneurs et « même nos bourgeois et bourgeoises ne trouvent jamais les huches « assez grandes pour serrer leurs besognes. Levez le couvercle, et « vous trouverez en dedans plusieurs coffres faits pour la place. Si « la huche est bien travaillée, les coffres le sont mieux encore. Vous « allez me demander comment on peut sortir ces coffres? Or remar- « quez que le devant de la huche est divisé en deux vantaux, retenus « par une feuillure, un loqueteau et le moraillon attaché au cou- « vercle ; ouvrant les vantaux, vous tirez les coffres à votre plaisir. « Il y a dans cette huche (pl. XVIII) quatre malles; la tablette qui
1 Les vignettes des manuscrits du commencement du xive siècle indiquent déjà des huches énormes, et dans les romans il est souvent question de huches dans lesquelles on renferme quantité d'objets et des coffres, des malles. Ces grandes huches furent longtemps en usage. — Voyez la nouvelle LXI : le C... dupé (Cent Nouvelles nouvelles).
« L'an mil .cccc.xvm ung gentilhomme fréquentant les armes, appelé Casin du Boys, « estoit en garnison au chasteau de Beau Mont sur Oyse, lequel chasteau le duc de Bour- « goigne assaillit, et dura l'assault troys jours et troyz nuiz... Lequel Casin fut prins et « mené en ung villaige environ deux lieues de Beaumont, et la fut enfermé en une huche « fermante de clef, et en oultre fut liée ladite huche d'une moult grosse corde tout à trace vers, à l'endroit de la claveure,... et fist coucher un homme dessus ladite huche, affin « qu'il ne peust trouver manière de soy en sortir ne eschapper... » (Les Miracles de madame sainte Katherine de Fierhoys, 1375-1446, mss. de la Bibliolh. impér., publ, jarM. l'abbé Bourassé. Tours, 1858.)
« supporte les deux malles supérieures permet de tirer celles du « dessous. — Mais pourquoi enfermer des coffres dans une huche? « — Ah ! voici pourquoi, continua Jacques : quand on part en cam- « pagne, on emporte un, deux, trois ou quatre coffres avec soi, « suivant le besoin ; dans l'un doit être enfermé du linge, dans le s second des habits, dans le troisième des armes, dans le dernier « de la vaisselle. Celui-ci est encore, à l'intérieur, divisé en trois « petites caisses séparées et fermées chacune : dans l'une est de « l'argenterie, clans l'autre des bijoux et dans la troisième des « épices et des dragées 1 . On peut ainsi charger chacune de ces « caisses sur des bêtes de somme, ou les placer facilement dans des « chariots ; on les enveloppe alors dans des peaux munies de boucles
1 « Pour 4 bahuz pour les sommiers de la chambre.... « Pour A bouges, desquelles il en y a 2 fermanz à ciel'.... « Pour ses cbauces et pour ses sollers, 1 coffre.... <( Pour un coffre à espices....
« Pour 1 grant coffre à mectre les robes de madame la Royne. ...
« Pour A coffres... pour la chambre de la Royne.... » (Comptes de Geo ff roi de
Fleuri.)
« Guillaume Le Bon, coffrier, pour un grand coffre fermant à clef, délivré le xxmic jour « de mai GCCLH, par mandement du Roy, rendu à court, pour mectre et porter les robes « dudit seigneur, 12' p.
« Ledit Guillaume, pour 4 paires de coffres garniz de 4 bahuz, livrés en ce terme en « la chapelle du Roy....
« Ledit Guillaume, pour 4 malles et 4 bahus, baillés et délivrés en ce terme à Thomas « de Chaalons, coutepointier le Roy, pour charger dedens la coutepointerie et tapisserie « des chambres du Roy et de Nosseigneurs, et porter hors de Paris aus termes de « Fasques et de Toussains, quelle part qu'ils soient; pour malle et bahu, 50s pièce, « valent iOl p. » {Compte d'Êtiennede la Fontaine, dans Comptes de V argenterie des rois de France au xivc siècle, publ. par L. Douët d'Arcq.)
« La nuit prenant fin, le jour commença à primer. Alors ou ouvrit les coffres de « voyage; car il fallait bien choisir avec soin maintes pierreries qui devaient reluire sur « des robes de prix préparées par la main des femmes. Elles choisirent leurs meilleurs « habits. » (Les Niebc/ungen, 13e aventure, trad. de Me Moreau de la Meltière.)
Dans le Voyaige d'oultremer en Jhèrusalem par le seigneur de Gaumont, l'an 1428, on trouve un inventaire des joyaux rapportés par ce seigneur dans une « huche de siprès ». La huche devait être grande, car l'inventaire mentionne des étoffes, des pierres précieuses, des chapelets, des croix, des reliques, des parfums, une bouteille d'eau du Jourdain ; cette huche en contenait plusieurs autres.
« Item, trois caixons ; F un de siprès, elles deux de fust pinle (de bois peint) où sont « l'une parlie des joyes susdites.
« Item une autre petite caixelte de siprès où il ha quatre larges de saint George de ma « devise ouvréez de fil d'argent et de soye.
«... lesquelles joyes de celuy païs je pourtay pour donner à ma femme et aux seigneurs « et dames de mon païs. » (Voy. la publ. de ce voyage par le marquis de la Grange, d'après le manuscr. du Musée britann. , 1858.)
FABRICATION DES MEUBLES
« el courroies qui servent à les attacher. Si l'on part avec ses « caisses, on ôte la tablette intérieure, qui est mobile, et l'on enferme « dans la huche des courtines, des fourrures, des tapis, des draps, « que l'on ne veut point laisser à la poussière ou qui pourraient « être gâtés par les insectes et les rats. Les petits bourgeois et les « paysans ont aussi de ces grandes huches grossières : quand ils « sont à la maison, ils y mettent la farine et y lbnt le pain ; quand « ils quittent le logis, ils y enferment leurs ustensiles de ménage et « les habits qu'ils ne veulent pas emporter avec eux. Dans tous les « ménages grands ou petits, vous verrez au moins une huche. Nous « en faisons toujours, et jamais nous n'en avons de reste ; souvent « même on vient nous en demander à louer pour porter les morls « au cimetière, et quoique ce profit nous soit interdit, il est des mo- « ments de mortalité où le prévôt est obligé de fermer les yeux, car « bien de pauvres gens ne peuvent payer une bière, et l'on fait sem- « blant de croire qu'ils ont pris leur huche pour ensevelir leur
« parent, tandis que la même huche sert à une douzaine d'enter- « rements en quelques jours. Mais tirons un des coffres de la « grande huche que vous voyez. Chacun des côtés de ces coffres est « garni de charnières bien ferrées qui permettent d'abattre le « devant, les côtés, le couvercle et le derrière. On voit ainsi d'un « coup d'ceil tout ce qu'on a rangé dans son coffre. Vous remar- « quez que chaque abattant est maintenu par de petits prisonniers « sur ses rives, qui forment autant de tenons quand tout est fermé « au moyen de la vertevelle. Ces coffres sont munis de poignées sur « le devant pour les tirer et sur les côtés pour les soulever et les « transporter (fig. 3). Aujourd'hui, il est rare que nous soyons « chargés de fabriquer les coffres intérieurs ; ce sont ordinairement « les ccriniers qui se mêlent de cette besogne, car ils font, pour les
« voyages, des malles de bois très-légères, recouvertes de cuir « gaufré, et qui sont extrêmement solides; on préfère ces écrins à « nos coffres de menuiserie, car ceux-ci sont lourds. Si vous voulez, « je vais vous conduire chez mon voisin l'écrinier ; vous y verrez « de très-beaux ouvrages de ce genre. » Nous nous empressâmes d'accepter La proposition de Jacques le huchier ; et, ôtant sa robe de travail et son tablier », il nous conduisit chez Pierre Aubri, l'écrinier.
L'Écrinier.
Pierre Aubri est un homme âgé, d'un aspect vénérable, et qui prend volontiers des airs d'importance, car il fait des affaires avec toute la noblesse ; il est souvent appelé dans les appartements des seigneurs et des damoiselles pour recevoir leurs ordres et s'occuper du mobilier de l'intérieur des familles. 11 tient à paraître discret et réservé, non sans raisons, car il sait bien des secrets de nobles dames et riches seigneurs. Dans la boutique, sur la rue, on ne voit guère que des coffrets recouverts de lames de cuivre étampé ou de plaques d'étain fondu, puis de petites tables incrustées d'os et d'ébène. Mais lorsque Jacques lui eut assuré que nous étions étrangers et très-capables d'apprécier le mérite de ses œuvres, il nous lit passer dans un atelier situé au premier étage où travaille son apprenti. Là nous nous trouvâmes au milieu de petits meubles de toute forme et de toute matière, les uns de bois, d'autres d'ivoire ou d'os, de marqueterie de métal et de bois étrangers, de cuir de vache, d'âne ou de cheval; les uns peints des plus brillantes couleurs et dorés, d'autres couverts de plaques d'émaux. En soulevant quelques-uns de ces coffrets, nous fûmes surpris de leur extrême légèreté, et notre étonnement à ce sujet lit sourire Pierre Aubri. « Il n'y a qu'ici, messieurs, nous dit-il, où vous trouverez des écrins (< aussi solides qu'ils sont légers. Voyez ce coffre, poursuivit-il en « nous mettant dans les mains une assez grande boîte recouverte de « cuir gaufré et qui paraissait ancienne, il y a douze ans que je l'ai « fabriquée pour un riche marchand de bijoux qui ne cesse de
1 Les menuisiers huchiers endossaient, pour travailler, une sorte de blouse jusle au corps, à manches courtes, et mettaient devant eux un petit tablier (vignettes de manuscrits, vitraux). Ce vêtement se conserva jusqu'au xvie siècle (voy. une très-belle vignette du temps de Louis XII appartenant à M. Delaherche, de Beauvais). On retrouve dans cette vignette tous les outils alors en usage : ce sont les mêmes que ceux dont se servent encore aujourd'hui nos menuisiers.
FABRICATION DES MEUBLES
« courir les foires toute l'année : eh bien! il n'a jamais laissé ce « coffre chez lui, toujours il le porte à cheval, en croupe, ou en « chariot ; il me l'a rendu pour réparer les coins qui sont usés et y « mettre une serrure neuve à secret comme celles que je fais fabri- « quer depuis peu. D'ailleurs, il pourrait servir longtemps sans y « rien faire. » Nous avisâmes un coffret d'ivoire fort beau et couvert de sculptures et d'écus armoyés peints et dorés. — « Oh! je « vois que vous aimez les œuvres qui méritent d'être examinées. « C'est un bel écrin, celui-ci », dit maître Aubri en soulevant le coffre avec précaution par ses deux poignées et le plaçant sur une petite table (pl. XIX). « Vous n'êtes point de la ville, n'est-ce pas? car, y « demeurant, vous connaîtriez la personne à laquelle ce coffre est « destiné ; vous me permettrez de ne pas vous la nommer : c'est un « présent que fait un noble baron des environs aune belle dame delà « ville, qu'il aime fort. Laissez faire, je vous l'ouvrirai tout à l'heure. « Toute cette enveloppe est composée de plaques d'ivoire assem- « blées non sans peine. Les charnières, poignées, la bosse de la « vertevelle et son moraillon sont d'argent ciselé; les clous sont « de même d'argent. Sur le devant de l'écrin, au milieu, j'ai liguré « loyauté, tenant un écu sur lequel sont gravées deux mains entre- « lacées. A sa droite, des damoiselles cueillent des fleurs et des « feuilles pour en faire des chapels ; à sa gauche, un chevalier et « une gentille clame se divertissent en jouant des instruments 1 . Sur
1 Les habitants des châteaux, et les dames particulièrement, aimaient fort à passer leur temps à deviser dans les jardins, les vergers qui entouraient leur résidence ; on cueillait des fleurs, on inventait des jeux. En voici qui jouent au confesseur.
« Tant c'uno feste saint Jehan,
« K'esjoïst toute créature,
« S'en alerent par aventure
« Les grans daines esbanoier
« Toutes .xij. en j. vregier;
« Ains plus n'i ot que clcs .xij.
c Une eu i ot molt 1res jalouse
« A dire chou ko elle pense ;
« Déliait cui mais fera deflensc
■( A chou k'elo vaura jù dire :
« — Voire itcl chose i pores dire,
« Bien sai quant le raison ores
« Ke volontiers l'ostrierés.
« Or dites donc chou k'il vous samhle. »
,, - Nous l'otrions toutes ensamble,
« Dame sommes et renvoisies,
« Coinlcs cl nobles ot prisies,
« Femmes as pers de ccsl chasliel,
« Plainnes sommes de grant reviel,
« N'i a choli n'aint par amours,
« Et molt est envoisiés cis jours. »
« D'une de nous fasons nous prestrc ;
« Seoir en voist en mi cel estre (clôture),
<( le retour de droite sont des chevaliers qui devisent de leurs faits ; « deux damoiselles les écoutent sans se faire voir. De l'autre côté, « de nobles dames tiennent quelque gentil propos, et un chevalier « survient qui prend plaisir «à les entendre. L'une des damoiselles « trouve les devis de son ami plus doux que ceux de ses compagnes. « Sur la plaque de derrière, divisée en trois compartiments comme « le devant, vous voyez, au milieu, constance, et des deux côtés des « seigneurs et dames qui se promènent par couples dans un jardin, « et vont boire à la fontaine du dieu Cupidon. Sur le couvercle sont « sculptés et peints les blasons de la dame à laquelle appartiendra « cet écrin. Il y a huit écus armoyés : ce sont ses huit quartiers. » Après nous avoir laissé le temps d'admirer les ivoires sculptés de ce meuble, lesquels, en vérité, nous ont paru fort délicats et sont gracieusement rehaussés de couleurs dans les fonds et de fines dorures sur les habits des personnages, mais sans profusion, en laissant paraître la pâleur de l'ivoire sur les têtes et les mains et sur toutes les parties nues des figures, Pierre Àubri mit une petite clef d'argent bien travaillée clans la serrure attachée à l'un des rampants du couvercle, et nous fûmes surpris de voir comment s'ouvre cet écrin. Le dessus se sépare en deux plaques d'ivoire, maintenues par le moraillon de la serrure et par deux charnières d'argent. Ces deux plaques renversées de çà et de là, les deux rampant se développent devant et derrière, et tout le devant tombe d'une pièce. Alors (pl. XX) on aperçoit, à l'intérieur, quatre petites liettes1 gracieusement ornées sur le devant de feuillages, de fleurs et d'oiselets gravés et d'annelets d'argent. La tablette qui couvre les tirettes, le revers des abattants des couvercles, sont gravés de même, et cette gravure est bien remplie, jusque dans les traits les plus déliés, d'une matière brune qui la fait ressortir. Cet ensemble était d'un aspect si doux et gracieux, la couleur de l'ivoire si délicate, qu'il semblait vivant.
« Lès ccl ente (arbre fruitier) ki est fkmrie;
« Chascune i voist, et se li die
« Cui ele aimme en confiession
« Ne îi cui elle a fait le don :
« Ensi sarons cerlainnemont
« Li qu' ele aimme plus hautement. »
« Toutes respondeni : « — Bien a dit.
« Nous l'otroions sans contredit.
« Vous méisme prostrés scrés,
« Les confiesses escouterés.
« Alès seoir dalès col' ente. »
Il se trouve que les douze dames confessent avoir accordé leurs faveurs au même chevalier. (Le Lai d'Iynaurès, xme siècle.)
1 Tirette, tiroir. Liette, d'où est venu layette.
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Maître Aubri jouissait, sans mot dire, du plaisir que nous éprouvions à voir un si beau travail, nous regardant nous baisser et nous relever tour à tour pour examiner les détails et l'ensemble. « Tirez « une des liettes, nous dit enfin l'écrinier, mais doucement ; il n'est « pas besoin d'effort. » Notre admiration redoubla en sentant les liettes tourner sur leur angle comme les tiroirs d'un chapier, et former, en s'ouvrant, deux cases étagées à droite et à gaucbe. « Examinez bien ceci, continua Aubri. Cet écrin est pour enfermer « tous les objets de toilette de la dame. Dans les tirettes du haut, « elle met d'un côté les parfums, de l'autre tous les menus objets de « la coiffure, peignes d'ivoire, épingles, poudre blonde et poudre «d'or; dans celles du bas, elle enfermera ses bijoux de col, de « coiffure et de corsage, ses bracelets, ses baguiers, son riche fer- « mail, son aumônière brodée, ses ceintures d'orfèvrerie, ses pate- « nôtres, et tant d'autres menus objets de la femme. Mais il ne faut « pas perdre de place dans des meubles de ce genre, qu'on emporte « souvent en voyage. Levez le petit couvercle en forme de triangle « qui est engagé clans la tablette du dessus ; c'est dans ce petit réduit « bien doublé de velours que la dame met son miroir à main, ses « baguettes de fer enveloppées dans un étui pour rouler les che- « veux, les pinces pour les faire friser, des ciseaux, des spatules « d'ivoire et d'argent pour gratter et polir la peau, et môme des « boîtes de couleurs pour la colorer suivant la circonstance. Sur la « tablette et dans l'intervalle qui reste entre elle et les abattants du « couvercle, on place de fines touailles 1 de lin pour la toilette. Re- « marquez que les côtés courbes et droits des liettes étant vus lors- « qu'elles sont ouvertes, j'ai jugé bon de les graver comme le reste. (( Quand tout l'écrin est développé, c'est comme un petit dressoir de « dame. Ainsi le dedans comme le dehors de cet écrin sont cornpo- « sés de tablettes d'ivoire collées ensemble, de manière à contrarier « les joints, et maintenues encore par de petits clous d'argent munis « de leur rondelle 2, afin de ne pas faire fendre l'ivoire en frappant « sur la tête de ces clous, qui sont d'ailleurs posés le plus souvent « dans les joints mêmes, et maintiennent ainsi chacun deux plaques « d'ivoire. Si l'on place l'écrin sur le bord d'une table, l'abattant du « devant peut tomber verticalement, car vous voyez que les char- « nières de cet abattant sont posées sous la plaque du fond. Les « tirettes sont fortement maintenues chacune par trois pentures
1 Serviettes.
2 La usure A donne un de ces clous avec sa rondelle Grandeur d'exécution.
« d'argent attachées avec des clous rivés par dedans sur une ron- « délie ; car il faut prendre garde que ces tirettes fatiguent beaucoup « lorsqu'elles sont ouvertes, et si la dame, impatiente peut-être, « cherche brusquement les objets dentelle a besoin. » Nous demandâmes alors à maître Aubri combien coûtait un pareil écrin. « Je « ne le sais pas encore, nous répondit-il, car je n'ai pas tout fait : « l'imagier de crucifix 1 a fait les sculptures du dehors ; l'orfèvre a « fabriqué les pieds, les bandes, charnières, poignées et anneaux « d'argent; un serrurier habile a fait la serrure; un gaînier, les « compartiments de velours des tirettes que je n'ai pas encore place cées. Et quand j'aurais tous ces comptes par-devers moi, vous « m'excuseriez de ne pas vous dire le prix de cet écrin, car le noble « seigneur qui me l'a commandé ne me pardonnerait pas de l'avoir «( dit à d'autre qu'à lui. Ce dont vous pouvez être assurés, c'est que « cela coûte gros, car il y a pour plus de six mois de travail rien « que pour moi et mon apprenti. — Je le crois bien, répliqua « Jacques le huchier. Tel va le siècle : nos riches hommes dépensent « le plus clair de leurs revenus en habits, en écrins, en étoffes, en « bijoux, et il est de nobles damoiselles qui portent sur elles de « quoi acheter un château. — Pourquoi nous en plaindrions- « nous? reprit Aubri; cela enrichit les bourgeois et les gens de « métiers. Mon père ne faisait que des malles de voyage en cuir de « vache, et encore ne le payait-on pas toujours. Les seigneurs ne « venaient à la ville que pendant les parlements et cours plénières, « ils vivaient comme des loups; aujourd'hui, ils engagent leurs « terres, mais ils nous payent : nous ne nous en trouvons pas plus « mal. — Les juifs y trouvent encore mieux leur compte que nous», ajouta Jacques.
Maître Aubri rompit brusquement le propos en prenant un assez grand étui de couleur brune et en forme de mallette : « Prenez ceci, « messieurs, nous dit-il, ce n'est guère pesant, c'est l' écrin du « maître-queux de notre seigneur le comte de *** (pl. XXI). Dans « toute cette pièce, il n'entre pas un copeau de bois, tout est fait de « cuir bouilli. Ni la pluie ni le soleil ne peuvent altérer cette enve- « loppe, lorsqu'elle est bien fabriquée. Observez que cet étui est « double, que ce n'est qu'une liette entrant dans une enveloppe. « Voici d'abord quatre petits compartiments pour les épices, poivre, « cannelle, poudre pour les sauces et piment ; puis, au bout « de la tirette, un grand compartiment divisé par des lanières de
1 Les imagiers qui travaillaient l'ivoire.
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« peau souple pour serrer les couteaux, lardoirs, les cuillers et fource cliettes. Deux anneaux attachés aux deux bouts permettent de « passer une courroie et de porter l'étui en bandoulière. La tirette « est fermée par une petite serrure à moraillon. Voyez comme les « angles sont légèrement relevés pour que la tirette glisse bien droit « dans son étui. Je donne une surface quelque peu cylindrique à « trois côtés, parce que cette forme est plus solide, puis parce que « le frottement se trouve diminué, les courbes des faces de la tirette « étant un peu plus plates que celles de l'étui. La face du dessous « est plate pour pouvoir poser l'étui sur une table. La fabrication « de ces étuis demande beaucoup d'expérience et de soin, et je puis « me vanter d'être le premier qui ait fait de ces écrins qui ne se « gauchissent ni à la chaleur ni à l'humidité. Je commence parfaire « un moule de bois de tilleul ou de hêtre bien séché au four, suivant « la. forme que je veux donner à Fécrin; ce moule est en plusieurs « pièces, l'une au centre, en forme de coin. Puis je prends la meil- «. Jeure peau de veau que je puis trouver, non tannée ; je la fais « macérer longtemps dans de l'eau avec de l'écorce de chêne: il faut « changer l'eau plusieurs fois. Après quelques semaines, j'étends « la peau sur une table de pierre polie, et je la gratte en enlevant « le poil jusqu'à ce qu'il n'en reste plus trace. Je la retourne et je « la racle avec un racloir de fer large et bien affûté. J'enlève ainsi « toutes les parties étrangères au cuir, et cette opération étend la « peau d'un cinquième au moins. Ceci fait, je la laisse sécher, non « au soleil, mais dans un lieu sec et fermé. Il faut huit jours au « moins, en été, pour qu'elle soit sèche. Je plonge alors cette peau, « qui est devenue roide, dans une cuve d'eau bouillante avec un peu « de très-belle colle de peau faite avec des peaux de lapin. Je « laisse bouillir dix heures, renouvelant l'eau, afin que les peaux « demeurent bien baignées. Pendant ce temps, j'ai mouillé d'eau « gommée l'extérieur du moule, et je l'ai saupoudré de sable de « plaine très-fin et pur. Alors je retire la peau de la cuve, je l'étends « sur une pierre tiédie, je la coupe suivant le besoin, j'amincis les « bords qui doivent se rejoindre et se couvrir; je la plonge ainsi « coupée dans un bain chaud de colle de peau claire, et je l'étends « sur le moule avec les mains, en ayant grand soin de jeter du sable « sur le moule pour qu'il soit bien poudreux. Puis on frotte la « peau avec un outil de bois à mesure qu'elle se refroidit, de façon « qu'elle touche le moule partout et que ses deux bords soient parce faitement collés. Je laisse sécher, pas trop cependant; je retire le « moule au moyen du coin, comme les cordonniers font avec leurs
« embouchoirs. Je tàte mon étui, je vois s'il ne s'y trouve aucun « défaut en dedans et en dehors; il est encore souple. M'étant bien « assuré qu'il n'y manque rien, je saupoudre de nouveau le moule « de sable et je remets le cuir sur la forme. Il faut laisser sécher « doucement pendant plusieurs jours. On fait alors cuire de l'huile « de lin avec de la gomme arabique dans un pot de terre vernie neuf, « et prenant une peau d'âne très-belle et unie, on la trempe dans « cette huile très-chaude jusqu'à ce qu'elle soit devenue souple comme « une toile de lin. On met une couche de cette même huile chaude « sur le cuir de veau, toujours sur forme, et, retirant la peau d'âne « de son pot, on Fétend sur ce cuir; on la coupe, on amincit les « bords sur une pierre chaude, et on la colle en frottant avec une « agate, de façon à polir l'œuvre et à lui donner exactement la forme c du moule. On laisse sécher quatre ou six jours, suivant le temps ; « et ensuite, avec un petit fer chaud, on fait tous les dessins que « vous voyez sur la surface, les lignes, les filets, les figures, les « animaux, tout ce que l'on veut, en appuyant fortement sur la « peau. 11 ne s'agit plus alors que d'être bon imagier et d'avoir la « main ferme, égale et sûre, car Lout faux trait ne se peut réparer. « 11 faut aussi que les fers soient toujours à la même température, « assez chaude pour qu'on ne puisse y tenir la main, mais pas assez « pour brûler la peau. Ces dessins ont encore l'avantage de donner « beaucoup de solidité a tout l'ouvrage, en reliant ensemble par une « quantité de linéaments et en faisant adhérer davantage les deux « peaux l'une à l'autre. J'ai quelquefois employé de la peau de chien « préparée avec du vert-de-gris ; cet ouvrage se polit bien, est « brillant et plaisant à l'œil, mais on n'y peut tracer des dessins. Il « faut dessécher complètement l'ouvrage dans un four, à une cha- « leur très-douce et égale, après quoi on retire le moule ; mais faut-il « s'assurer auparavant que tout est bien sec, autrement l'écrin se « gauchirait. Quand tout est fini, si l'on veut, on peut, avec un pince ceau, de la couleur et de l'huile de lin chaude, peindre les figures, « les animaux, les feuillages, et même étendre des feuilles d'or par « parties ou sur le tout. On vernit par-dessus avec de l'huile de lin et « de la gomme cuites ensemble. Un écrin ainsi disposé est dur « comme le bois le plus dur ; il ne saurait cependant se briser et est « très-léger. On fait les trous pour poser les anneaux, les poignées, « la serrure, fixés avec des rivets. On dispose des compartiments « faits de la même manière et qui sont roides comme des planchettes ; « on les colle avec de la bonne colle de peau. On fait des char- « nières avec du cuir souple de chevreau, collées de même avec de la
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« colle de peau ; on colle, si l'on veut, en dedans, du drap, de la « peau douce, du velours ou des feuilles d'or et d'argent, comme « je l'ai fait pour les cases aux épices. Pour que la tirette glisse par- « faitement dans l'étui, j'ai frotté ses parois avec une agate. Vous « pouvez vous asseoir sur cet étui sans qu'il subisse la moindre « déformation. »
Maître Aubri nous lit voir encore quantité de coffrets, d'étuis et de mallettes exécutés avec beaucoup d'art et de soin. Après quoi, il nous offrit de nous conduire chez un de ses amis, peintre imagier, qui travaille en même temps et pour les églises et pour les palais 1 .
L'Imagier.
Nous entrâmes bientôt dans un atelier assez vaste, bien éclairé, au milieu duquel travaillaient un assez grand nombre d'ouvriers, car Guillaume Bériot est l'imagier le plus occupé de Paris, et il peut avoir avec lui autant d'apprentis et de valets qu'il en veut prendre ; les privilèges de sa corporation lui permettent même de travailler de nuit quand besoin est. Guillaume Bériot façonnait alors un beau retable de bois recouvert de reliefs, de peintures et de dorures. Laissant de côté ses pinceaux et sa petite palette de bois divisée en plusieurs cases dans lesquelles se trouvaient des couleurs humides, et après quelques compliments, car les bourgeois de Paris sont polis et affables, il nous montra son atelier. De tous côtés nous vîmes des planchettes de bois bien dressées et préparées pour la peinture et la gaufrure, de petites figures cle bois et d'os, des baquets dans lesquels trempaient des peaux d'âne ou de cheval, des pots bien nets remplis de colle, et quantité d'outils très-délicats pour sculpter et graver. Revenant au grand retable, il se mit à nous en détailler la fabrication : n C'est une pièce considérable, nous dit-il, et qui m'occupe, « moi et mes hommes, depuis plus de six mois, encore n'est-elle « point achevée. Le huchier, mon compère, qui vous accompagne, « m'a fait la grande table de bois assemblée par petites pièces, em- « brevées et collées ensemble de manière à ne point jouer ; de
1 Au xme siècle, du temps d'Étienne Boileau, il existait, à Paris, deux corporations d'imagiers : les « ymagiers-lailleurs qui taillent cruchefis » ; ceux-ci sculptaient l'os, l'ivoire, le bois, façonnaient des crucifix, des figures de saints, des manches de couteau et autres menus objets ; puis les « painlres et taillières ymagiers », qui pouvaient sculpter et peindre des meubles, ustensiles et lableaux ; ceux-ci subsistèrent seuls et fabriquèrent les objets sacrés et profanes. (Voy. les Registres des métiers et. marchandises d'Étienne Boileau, titres LX1I et LXUI.)
« grandes barres à queue maintiennent le tout bien uni et toutes les « pièces jointives. Vous voyez ces petits cadres en étoiles qui s'en- « trelacent, ces colonnettes en relief avec leurs arcatures et leurs « gables, tout cela est pris non dans la masse, mais rapporté sur le « champ et collé avec soin. Sur ce premier travail de bois, j'ai
« étendu plusieurs couches de colle de peau, puis des feuilles de peau « d'âne, puis enfin d'autres couches de colle de peau mélangées avec « du plâtre fin ; après quoi j'ai tracé tous les dessins que vous voyez « en relief. Au moyen d'outils de 1er, j'ai gravé les compartiments « principaux ; dans chacun d'eux, j'ai posé une couche très-épaisse « de ce mélange de colle de peau et de plâtre, et pendant que la ma-
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« tière était molle, j'ai estampillé les ornements saillants au moyen « de petites matrices de plomb préparées exprès, comme on im- « prime un sceau sur de la cire (fi g. h) Tous ces reliefs très-lé- « gers qui garnissent les fûts des colonnettes et les champs seront « dorés, comme vous le voyez de ce côté ; la dorure appliquée, je « redessine le relief par des lignes brunes, presque noires, très-fines, « qui donnent à l'or du brillant et aux reliefs la netteté nécessaire
« à un meuble de cette nature destiné à être vu de loin. La peau « collée sur le bois ne pouvant suivre la sculpture des chapiteaux, « ceux-ci sont laissés unis, et les feuilles sont simplement redessi- « nées en noir (fig. 5). Afin de donner au retable une grande
1 Nous avons indiqué dans notre figure à, non les matrices, mais les empreintes, pour rendre le dessin plus intelligible. Ces matrices étaient quelquefois faites de bois, de pierre fine ou d'ardoise. On comprend comment, avec une seule matrice ayant la forme donnée par la figure A. on pouvait estamper un fond étendu, ou même des parties cylindriques. L'ornement A provient du retable de Westminster ; celui B, d'un fragment de boiserie en notre possession, et celui C, du tabernacle de la sainte Chapelle de Paris, avant sa restauration.
« richesse à laquelle l'application seule de l'or ne saurait atteindre, « de place en place j'ai collé des pâtes de verre de diverses couleurs « faisant l'effet de cabochons, puis quelques pierres dures, intailles « et camées, qui m'ont été données pour cet objet. Ces pierres et « gouttes de verre sont enchâssées dans un orle de pâte faite avec « de la gomme laque et de l'huile de lin cuites ensemble ; celte « même matière sert à les coller ; les sertissures sont dorées comme « le reste, et sous chaque pierre est une petite feuille d'argent qui « leur donne de l'éclat. Dans les fonds et les bordures, j'ai collé « des plaques de verre, qui, vous le voyez, ont tout l'éclat des plus « brillants émaux et une apparence plus délicate et plus transpa- « rente. Voyez celles-ci (A et B, pl. XXII) : ce sont des verres bleus « et pourpres. Voici comment on obtient l'effet qu'ils produisent : « On commence par coller sous le verre une feuille d'argent battu « avec de la gomme arabique pure mélangée d'un peu de miel. Puis, « sur le verre, on peint des ornements délicats avec de l'huile de lin « mêlée à de la cire, de l'essence de térébenthine et de la saneuine « que l'on a fait cuire ensemble à un feu très-doux. Sur cette assiette « encore molle, on applique de l'or en feuilles ; quand l'assiette est « durcie, on brosse l'or, et il ne reste que l'ornement; puis on colle « la plaque comme les pâtes de verre. L'ornement doré extérieur « projette une ombre sur la feuille d'argent du dessous ; cela donne « une grande élégance et du relief à l'ornement. Ces autres fonds (C) « sont peints de diverses couleurs rehaussées de dorures sous un « verre blanc verdâtre; on applique sous la peinture, qui est trans- « parente, une feuille d'or, et l'on colle la plaque comme les autres : « cela prend un vif éclat et ne peut s'altérer. Mais il faut apporter « dans ces menus travaux beaucoup de soin et de délicatesse, car de « pareils ouvrages paraissent communs s'ils ne sont exécutés par des « mains habiles, et ressemblent à ces boîtes que l'on vend dans les « foires aux petites gens pour enfermer leurs bijoux. Les sujets « colorés sur les fonds gaufrés et dorés sont peints à l'œuf et vernis « très-légèrement au moyen d'une couche d'huile de lin cuite avec « de la gomme arabique. Ce vernis s'étend avec la paume de la main, « afin de ne faire aucune épaisseur et de ne donner qu'un brillant « très-doux. Quelques parties de la dorure sont également vernies, « pour leur donner de la chaleur et leur enlever l'apparence trop « métallique, notamment dans les fonds gaufrés ; car si l'on ne « prenait cette précaution, la peinture paraîtrait terne et terreuse ». »
1 C'est ainsi qu'est fabriqué le beau retable déposé dans le collatéral sud du chœur de
DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS
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