‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque Carlovingienne à la Renaissance (volume 5)Chapitre 35 sur 80 · VOY · texte numérisé non relu

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« Ladicte litiere estoit portée par deux chevaux noirs moult.beaux «et moult fyers ; lesquels chevaux estoyent enharnachés de velours « bleu, 4 gros cloux d'argent, richement; et sur iceux chevaux avoit « deux pages vestus de robes de velours bleu, chargés d’orfevrerie, «ayant barrettes de mesmes; et estoyent houssés de petits brode- « quins jaunes, et sans esperons; et avoient chascun un fouet en la « main. Dedans ladicte litiere estoit le chevalier, 4 demy assis sur « de grans coussins deriche velows cramoisy ; et le fond de sa dicte « litiere estoit d’un tapis de Turquie. Le chevalier estoit vestu une «longue robe de velours tanné, fourrée d’ermines, a un grand « colet renversé, et la robe fendue de costé, et les manches fendues « par telle facon, que quand il se drécea en sa litiere l'on voyoit « partie de son harnois. ILavoit une barrette de velours noir en sa « teste, et tenoit toute maniére de chevalier ancien (vieux), foulé et « débilité des armes porter. Ladicte litiere estoit adextrée de quatre chevaliers qui marchoyent 4 pié, grans et beaux hommes, qui « furent habillés de paletots de velours bleu, et avoyent chacun un « gros batton en la main. »

Nous donnons (PI. VI) une de ces litiéres.

- Ces descriptions peuvent faire connaitre le luxe que l’on déployait dans les litiéres et dans les harnais des chevaux qui les portaient. Ordinairement, les conducteurs des litiéres étaient & pied et menaient les chevaux par la bride ; ou bien, si la route était longue, étaient 4 cheval des deux cétés des porteurs. En voyage, la litiére d’un seigneur considérable ou dune dame ¢tail accompagnée de nombreux serviteurs 4 pied et 4 cheval qui formaient comme une escorte autour delle.

On avait aussi de simples litiéres découvertes, sortes de brancards portés par deux chevaux, sur lesquelles on enlevait les combattants blessés dans un tournoi, pour les transporter a leur hdtellerie.

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LUTRIN s. m. (/ectrin, leutrin, poulpitre, pupitre). Meuble de bois ou de métal disposé pour recevoir un ou plusieurs livres ouverts de maniére 4 en faciliter la lecture. Il y a plusieurs sortes de lectrins : les lectrins fixes, placés au milieu des chceurs des églises, a Pusage des chantres; les lectrins facilement transportables, pour lire ’épitre et Pévangile sur le jubé, 4 entrée du choeur; les lectrins de librairies, de bibliothéques, pour poser des livres a consulter.

Pendant le moyen age, les lutrins de cheeurs étaient souvent d’une grande richesse comme matiére et comme travail: on s’en servaity en France dés le vu’ siécle, car dom Doublet, dans ses Antiguitez

de Vabbaye de Sainct-Denys en France, rapporte, qu’au milieu de la premiére partie du cheeur de cette église, « est posée Paigle (ou « poulpitre) de cuivre, enrichie des quatre évangélistes et aultres « figures, donnée par le roy Dagobert, provenant de léglise de « Sainct-Hylaire de Poictiers, lorsque ledit roy ruina la ville dudict « Poictiers pour cause de rebellion *. » Ce lutrin avait été doré de fin or par Vabbé Suger ?.

Dans la primitive Kglise, les clercs se tenaient debout autour de Yautel, en cercle, et chantaient les psaumes a l’unisson; mais Flavianus et Theodorus établirent qu’ils chanteraient et psalmodieraient alternativement. En France, en Allemagne et en Angleterre, un lectrin fut done placé au milieu du choeur, et les chantres au-dessous, a droite ou a gauche.

Le lutrin était un meuble nécessaire dans toutes les églises abbatiales, cathédrales et paroissiales. Lebeuf, dans son Histotre du diocése d’ Auxerre, parle de « deux aigles qu'on fit faire, vers 1390, pour la cathédrale d’Auxerre, dont Pune était destinée 4 la chapelle de Saint-Alexandre *® ». « En 1400, dit Dubreuil ‘, ’'évéque Guillaume fit faire Paigle et le pupitre de cuivre qui se trouvaient de son temps au milieu du choeur de l’église Saint-Germain des Prés. » Le lectrin était toujours en effet placé aumiliew du chceur, devant le sanctuaire. Dans le Roman de Rou *, Robert Wace raconte que le duc Richard de Normandie, ayant coutume d’entrer a toute heure dans les églises qu'il trouvait sur son chemin pour y prier :

« Une nuit vint a un mustier,

« Orer voleit é Dex prier :

« Luing de sa gent alout pensant,

« Ariere alouent et avant,

« Sun cheval areigna de fors (attacha dehors). « Dedens truva en biere un cors,

« Juste la biere avant passa,

« Deyant l’autel s’agenuilla,

« Sur un leitrum (lutrin) sis ganz geta,

« Mez el partir les ublia,

Uys ane ge

so cul cor tots et ame

Sa priere finie, Richard, s’en retournant, voit « Moveir li cors, cruistre la biere. »

‘ Dom Doublet, liv. 1, p. 286.

2 Jbid., p. 245.

3 Tome II, p. 18.

4 Antiq. de Paris, liv. J.

5 Rob. Wace, édit. de Rouen, 1827.

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Devant la porte se dresse le diable prét a le saisir ; prenant son épée, il coupe en deux le malin esprit, qui retombe dans la biére. Dehors, le due se souvient qu'il a oublié ses gants sur le lutrin ; il revientsur ses pas, rentre dans le chceur et reprend ses gants. Depuis lors il commanda qu’aucun corps mortne restat dans une église sans quelqu’un pour le garder.

Le lutrin était généralement surmonté dun aigle, qui dominait les deux tablettes inclinées destinées & porter les livres de chant, ou qui recevait la tablette sur ses ailes, si le lutrin n’en possédait qu'une. L’aigle prend son vol vers les régions les plus élevées ; c’est pourquoi il accompagne le lutrin, comme pour porter vers Dieu le chant des clercs. Guillaume Dur and dit qwon donne a saint Jean la figure d’un aigle, parce que son Evangile est celui qui s’éléve le plus haut, lorsqu’il dit : : « Dans le principe était le Verbe. » Saint Jéréme exprime cette pensée de l’élévation du chant d’église vers Dieu lorsqu il conseille aux jeunes gens de ne pas écouter le chant. « On doit, ajoute-t-il, chanter pour Dieu, non pas autant avec la voix qu’avec le coeur. »

Les anciens lutrins de chceur ont disparu de nos églises ; ceux

que nous y voyons encore aujourd’hui ne remontent pas au dela du xv’ ou xvi° siécle, et encore sont-ils fort rares. Nous n’en connaissons aucun de l’époque romane qui ait quelque valeur. Il faut donc nous contenter de donner les seuls exemples existants.

Comme nous l’avons dit plus haut, le lutrin de chceur est simple ou double, c’est-a-dire qu’il se compose dune seule tablette inclinée ou de deux. On voit encore un des premiers dans l’église de Saint-Symphorien 4 Nuits, qui date du milieu du xv’ siécle (fig. 4). L’aigle et le pied sont de bois, le support du livre de fer. Ce support est muni d’une rallonge A avec flambeaux qui permet de placer, pendant les offices de nuit, le livre de chant plus bas, prés de Loeil, et de Péclairer au moyen de bougies. L’aigle tient un dragon entre ses serres, et pivote, 4 la volonté des chantres, sur son pied, au moyen d'un fort cylindre de fer entrant dans une douille pratiquée dans la tige octogone du pied. Cet aigle est doré, ainsi que la boule: qui le porte; le dragon est peint en vert. Quant au pied, il a conservé sa couleur naturelle *

Les vignettes des manuscrits nous donnent d’assez nombreux exemples de lutrins de chceur dont les dispositions méritent @étre

1 Ce lutrin est reproduit, 4 une grande échelle, dans l’Architecture du v° au

xvul® siéc/e de M. Gailhabaud.

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signalées. La fig. 2 nous présente un lutrin A double tablette posé sur un pivot, sans aigle *. Ce meuble date de la fin du xut’ sidcle. La tige est contournée comme une maniyelle, afin de permettre d’avancer plus ou moins les tablettes supérieures portant les livres de chant. Cette tige entre dans une douille percée dans un socle figu-

rant une petite arcade, afin de donner, dans un sens, du pied au meuble, tandis que les deux patins A lui en donnent dans Vautre : on évitait ainsi une trop grande lourdeur dans la partie inférieure — du lutrin ; les tablettes tournaient elles-mémes sur la tige. Souvent

la créte formée par la réunion des deux tablettes était garnie de lacets de soie avec un petit poids au bout, afin d’empécher les pages

! Bible frang., manuscr. de 1290, biblioth, du Corps législatif, n° 35.

du livre de se retourner mal 4 propos. La figure 3 indique cette disposition. Ces lacets avaient encore Vavantage de pouvoir servir de signets. haves Quelquefois les lutrins de choeur possédaient des tiges a vis permettant @élever ou d’abaisser les tablettes supérieures suivant le

besoin. La figure 4, copiée sur une vignette d’un manuscrit de la Bibliothéque impériale*, nous fait voir un lutrin établi conformément a cette donnée.

En Angleterre et en Belgique, il existe encore quelques lutrins des xtv° et xv° siécles, de bois ou de bronze; mais le style de ces meubles est complétement différent de celui des meubles du méme temps que l'on trouvait dans les églises de France, et nous craindrions de les donner comme des modéles bons a suivre. Leur dis-

' Vita et pass. S. Dionysit Areop., fonds latin, n° 35, manuser. xv¢ siécle. On remarquera ici que la biére du mort est placée entre le lutrin et Pautel, ce qui est indiqué par Ja position des chantres, Cela explique le passage du Roman de Rou cité plus haut.

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position générale est @ailleurs semblable 4 celle des lutrins fran- ¢ais dont nous venons de présenter quelques exemples 4 nos lecteurs.

Nous avons dit qu’outre les lutrins fixes placés au milieu des choeurs, les églises en possédaient d'autres plus légers, facilement

transportables, que l’on plagait sur les jubés, 4 entrée des cheeurs, pour lire l’épitre et Pévangile, ou suivant les besoins du culte. Ces meubles, trés-simples de forme, généralement fabriqués en fer, ont échappé au yandalisme du dernier siécle et aux dévastations de la réyolution. Nos églises en possédent un assez grand nombre encore ulilisés aujourd hui.

Un des plus anciens et des plus intéressants par sa forme que nous connaissions est certainement le lutrin de fer que l’on voit dans le choeur de la cathédrale de Narbonne. Il ne se compose que de deux tiges adroitement combinées pour obtenir en méme temps une grande légéreté et une assiette parfaite sur le pavé de léglise,

Nous le donnons fig. 5. Ge meuble date du xi siécle. La garniture supérieure, destinée 4 supporter le livre, est de cuir; étant flexible, elle permettait de fermer le lutrin pour le transporter plus

facilement. En A, nous avons présenté le détail d’une des fourchettes

superieures qui re¢oivent les traverses munies de pommes. Une riche Pad r = = r

couverture d’étoffe était jetée sur ce meuble ouvert avant de poser le

— 183 — [ LUTRIN ] livre saint; les petites pommes {qui terminent les traverses étaient

destinées 4 empécher cette étoffe de glisser a droite ou a gauche et

[ urrin | == gh. — i retenirle livre ouvert. Le trésor de la cathédrale de Sens a conservé un deces parements de pupitre fort précieux, qui parail dater du x° au xr’ sidcle. C’est un morceau d’étoffe de lin tissé exprés pour lusage auquel il était destiné; il a 1",83 de long sur 0,78 de large, et se termine par un effilé 4 chaque extrémité. La partie de devant est couverte d’ornements ; celle de derriére est beaucoup plus simple et ne présente qu’un quadrillé ; le fond de létoffe est jaune écru avec ornements rouges et verts. Nous en donnons un fragment (Pl. V}.

Le musée de Cluny posséde un charmant lutrin transportable, de fer, du xv’ siécle, dont nous donnons une copie (fig. 6). Le tablier de cuir portant le livre est renforcé par quatre sangles. Deux gale-

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ries de tole découpée servent, l'une de couronnement, lautre d’arrét 4 la partie inférieure du tablier ; cette derniére galerie est échancrée au milieu pour laisser passer les signets du livre ouvert. Les quatre tiges de fer qui servent de supports sont légéerement renforcées prés de l’axe et finement forgées, ainsi que lindiquent les détails A et B. On voit en C le détail dela galerie supérieure et en D le détail de ’un des pieds.

Les lutrins destinés i usage privé et qui se trouvaient, soit dans les hibrairies (bibliothéques), soit dans les cabinets des personnes livrées 4 étude des lettres, des copistes, sont beaucoup plus variés

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