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CHAMBRE DE CHATEAU AU XIIe SIECLE.
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tines attachées a des tringles de fer tenant au mur par des pitons et au plafond pay des cordes. Une lampe était allumée la nuit, au pied du lit. Les meubles ne consistent qu’en escabeaux, pliants, chaises de bois, armoires et bancs servant de coffres. Les murs ne sont décorés que par des peintures simples, 4 deux ou trois tons, parmi lesquels le jaune et le brun-rouge dominent. Les étoffes seules sont déja riches et rehaussées de broderies ou d’applications. Le pavé est fait en petits carreaux de terre cuite émaillée. Alors, sur le sol des chambres étaient jetées des peaux de bétes fauves, produits de la chasse des seigneurs. Les tapis rapportés d’Orient étaient rares et chers, et on ne les employait que comme couvertures de meubles, dorsals de banes, portiéres, etc.
La planche XIII nous montre une chambre de chateau vers le milieu du xim° siécle. Les fenétres sont plus grandes; les plafonds, exécutés en solivages apparents, traités avec plus de soin et d’élégance, décorés de moulures et de quelques ornements. La cheminée, plus vaste, et son manteau décoré de sculptures. Le lit est garanti par un clotet peu élevé, sorte de paravent fixe; ilest surmonté d’un dais ou ciel suspendu au plafond et garni de courtines sur les trois cétés; celle du devant est relevée et nouée, suivant usage, pendant le jour. A cété du lit est la chaire, le siége honorable avec deux degrés. Entre les fenétres est placée une armoire décorée de ferrures, de sculptures et de peintures. Les murs sont tendus de tapisseries fendues devant les portes. Les courtines des fenétres sont attachées a des tringles avec corde de tirage, et les vitres garnies de volets. Des bancs fixes recouverts de coussins sont réservés dans les ébrasements des baies. Les siéges se composent de bancs 4 dossier, ou banes-coffres, d’escabeaux et pliants. Des coussins, des tapis par terre et sur les siéges.
Laplanche XIV reproduit une chambre de chateau du commencement du xtv° siécle. Le lit est disposé dans un angle avec ruelle et amples courtines. Un banc a dossier tient lieu de paravent au pied de ce lit. Un dressoir est placé & cdté de la fenétre. La cheminée est riche ; son manteau est décoré d’un grand écusson armoyé avec deux supports. Les solives et poutres des plafonds sont moulurées avecsoin. Les meubles sont plusnombreux, plus riches et d’unusage plus commode.
La planche XVest une chambre du commencement du xy’ siécle. Les parois des murailles sont entiérement boisées, et le lit est lui-méme enfermé dans un clotet de menuiserie. Les fenétres sont larges et les solives du plafond disposées déja de maniére 4 former comme une suite de caissons.
La planche XVI nous donne une garde-robe de la méme époque Ai On voit, tout autour de la piéce, des armoires et bahuts destinés x renfermer les vétements, les armes, les bijoux, des provisions Vétoffes. Au centre, une table basse pour les tailleurs, les couseuses, etc.
La salle principale des chateaux, la grand’salle, n’était jamais trop vaste; et lorsqu’on examine le plan des chateaux batis depuis le xu siécle, on reconnait que les salles occupaient un espace con sidérable comparativement aux autres piéces. C’est que, par le fait, la vie du chatelain et de ses hommes se passait dans la rand’salle, lorsqu’il n’était pas en course ou en chasse. C’était 1a qu il rendait la justice, qu’il assemblait ses vassaux, qu'il donnait des fétes et banquets.
. Guillaume le Roux fit batir prés de Pabbaye de Westminster, ow: les rois normands résidaient souvent, une salle, une des plus riches du monde, dit la chronique. « Ancois k’ele fust parfaite, le vint veoir, «si le blasma moult durement (la salle), ses gens li demanderent « por coi il le blasmoit, s’ele li sambloit estre trop grans. — Par « Diu! dist li rois, chou n’est nulle chose : elle est trop grans a « chambre, el trop petite asale?. »
Il prit fantaisie 4 Guillaume de tenir une cour pléniére dans sa nouvelle salle; elle n’était pas encore couverte. « Or oiiés que il fist : « toutes les escarlates (étoffe de soie) de Londres fist prendre, si en « fist couvrir sa sale; et tant comme la fieste dura, fu-elle couvierte « Vescarlate. »
On ne s’étonne pas des dimensions extraordinaires données aux grand’salles des palais et chateaux, lorsqu’on voit quel était le nombre de personnes qu’il y fallait réunir dans certaines circon-
‘ Au chateau de Pierrefonds, il reste des traces de ces garde-rebes boisées et garnies de tablettes. Dans ces piéces était ordinairement une chaise percée ou un siége d’aisances; ce qui n’empéchait pas de recevoir les intimes dans cette annexe de toute chambre 4 coucher. A Pierrefonds, les garde-robes sont munies de cheminées et de siéges d’aisances.
2 Hist. des duces de Normandie, d’aprés deux mss, de la Biblioth, impér., publ. par Francisque Michel, p, 65. Paris, 1840.
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stances. Guillaume le Conquérant, lors de son retour en Angleterre, tint une cour plénicre :
« En Engleterre s’enrevint,
« A Westmoster sa feste tint ;
« En la sale que ert novele
« Tint une feste riche et bele.
« Mult i out rois, contes et ducs;
« Treis cenz huissers i out as huis, « Chescuns avoit ou veir ou gris
« U bon paille d’autre pais.
« Si conduient les barous
« Por les degrez par les garcons,
« Od les verges k’es mains tenoient « As evesques voie fesoient
« Que nul gargon n’i apresmast,
« Si aucuns de eus n’el comandast !, »
Il arrivait souvent encore, au xut° siécle, que Pon trouvait difficilement des emplacements pr opres a contenir de si nombreuses assemblées; aussi est-ce 4 cette époque que l’on commence & élever des salles immenses dans les chateaux et les résidences seigneuriales. Quand Louis IX alla 4 Poitiers, avant la levée de beadiers du comte de la Marche, il tint une grande cour 4 Saumur. Joinville *, témoin oculaire, a laissé une description détaillée du nombreux personnel qui y figura. La féte se tint dans les halles de Saumur. « Et disoit ’en que le grand roy Henri d’Angleterre les avoit « faites pour ces grans festes tenir. Et les hales sont faites 4 la guise « des cloistres de ces moinnes blans ; més je croi que de trop il n’en « soit nul si grant. » Le roi et la reine sa mére occupaient une des galeries, avec vingt évéques et archevéques, entourés de nombreux chevaliers et « serjans ». La galerie opposée contenait les cuisines, panneteries, bouteilleries et dépenses. Les deux autres ailes et le préau étaient remplis de convives; « et dient que il y ot bien trois « mille chevaliers. »
Froissart nous donne le détail du banquet offert par le duc de Lancastre au roi de Portugal, en 1386. « Et, dit-il, étoient en « Vhotel du duc chambres et salles toutes parées de Varmoirie et « des draps de haute lice et de broderie du duc, aussi richement et « aussi largement que si il fust 4 Londres. » L’ordre des tables est
! Chron. de Geoffrot Gaimur.
2 Premiere partie.
celui-ci : une haute table, 4 laquelle séaient le roi de Portugal, quatre évéques et archevéques, le duc de Lancastre, « un petit « audessous du roi, et audessous du due le comte de Novarre et le «comte d’Angousse, Portingalois. » Deux autres tables séparées, probablement disposées en retour, ainsi qu il était d’usage, pour les erands maitres des ordres, les hauts barons, les dignitaires, abbés et ambassadeurs. D’autres tables séparées Glaient réservées pour « les chevaliers et escuyers de Portingal, car oncques Anglois ne « sist 4 table ce jour en la salle ou le grand disner fut; mais ser- « voient tous chevaliers et escuyers d’Angleterre, et asséoit 4 la « table du roi messire Jean de Hollande; et servit ce jour le vin « devant le roi de Portingal Galop Ferrand Percek, Portingalois; et « devant le duc de Lancastre, le vin aussi, Thierry de Soumain de « Hainaut. Le disner fut grand et bel et bien étoffé de toutes choses; « et y ot 1a grand-foison de menestrieux qui firent leur métier. Si «leur donna le due cent nobles et aux heraults autant, dont ils « crioient largesse 4 pleine gueule.... » Aprés le repas : « Vous « vissiez varlets ensonniés (empressés) de descendre draps et de- « trousser, et ne cesserent toute la nuit; ét le dimanche on mit tout « & voiture....* »
Pendant ces banquets, le siége du prince était ordinairement couvert dun dais et sa table plus élevée que les autres. Les convives n’ étaient assis que d’un cété; les tables assez peu larges pour que le service ptt se faire en face des personnes assises. Au xv° siécle, cependant, on, avait déja des tables doubles fort larges et sur lesquelles on représentait méme diverses scénes. Le cérémonial de ces repas de fétes est décrit tout au long dans l’Estat de la maison du duc Charles de Bourgongne (Charles le Téméraire), composé par Olivier de la Marche ?. Le service était fait, lorsque le suzerain présidait au festin, par des nobles, souvent 4 cheval; dans l’intervalle ‘les services, on représentait quelque fable dialoguée en vers, ou des pantomimes, que lon appelait des entremets. (Voyez notre pl. XVII, qui figure un de ces repas de cours pléniéres vers la seconde moitié du xtv° siécle.) Sauf les personnes suzeraines, tous les convives étaient assis sur des bancs * recouverts de tapis et coussins. Le pavé était jonché de feuillées et de fleurs. Les nappes étaient peluchées
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! Froissart, Chron., liv. Ill, chap. x1, édit. Buchon. 2 Voyez la Nouv. collect. des mém. relatifs & Uhist. de France, par MM. Michaud et
Poujoulat, t. Ill, p. 579 et suiv. Ce cérémonial est des plus curieux et décrit jusque dans les moindres détails,
3 D’ou le nom de banquets.
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et pliées en double (doubliers). Des cierges de cire. portés par des valets composajent le principal éclairage. Dans la salle du banquet étaient disposés des buffets et dressoirs qui servaient 4 étaler la vaisselle d’argent ou de vermeil, la verrerie et les émaux. Il y avait un dressoir pour chaque espéce de vaisselle. Suivant la tradition antique, on jetait des roses sur les tables ; les convives portaient des chapels de fleurs, et on en couronnait les vases 4 boire. Le moment du repas Sannongait au son du cor; ce qui s’appelait corner eau, parce que, avant de s’asseoir, on présentail 4 laver. Aprés le repas, on enlevait les nappes : c’était alors le moment des jeux, et l’on servait les épices comme ne faisant pas partie du repas, mais seulement comme on sert aujourd’hui le café. Ce ne fut guére qu’au xvi’ siécle que l’on donna des fruits crus aux convives aprés les viandes. Avant cette époque, on les servait souvent au commencement du repas. Legrand d’Aussy, dans son Histoire de la vie privée des Francois, oo a ce sujet de nombreux détails qu’il est inutile de reproduire , cet ouvrage étant entre les mains de tout le monde.
ee e planghe XVII indique la disposition des tables simples. Au fond de la salle est la place du suzerain, plus haute que les autres, et au milieu d'une table particuliére 4 laquelle sont assis les membres de sa famille ou les personnages auxquels il prétend faire honneur. Derriére lui sont les dressoirs sur lesquels est rangée sa vaisselle particuliére ; les vins sont placés de méme, hors de la table, sur des crédences. Des nobles 4 cheval apportent les mets, qui sont présentés par un seigneur un genou en terre, puis portés a l’écuyer tranchant. Des deux cétés de la salle est la foule des convives ; deux grands buffets sur lesquels on apporte les plats de la cuisine servent 4 découper les viandes, 4 disposer les assiettes et tout le menu service. Les valets viennent prendre les plats découpés sur ces buffets et les présentent devant les convives ; ceux-ci choisissent et sont servis sur des assiettes d’argent ou 4’étain. Derriére les convives sont les valets portant des torches et les échansons servant 4 boire; le long du mur sont disposées des crédences sur lesquelles sont rangés les vases contenant les boissons. Devant la table du prince, on représente une scéne (entremets). Une tribune (échafaud) est dressée d’un coté de la salle pour l’assistance. Outre les torches portées par des valets, on pendait des lustres aux plafonds; quelquefois des torchéres étaient posées sur les tables méme. Le service des tables est dirigé par des maitres d’hotel.
Ces sortes de repas, mélés d’entremets joués, et composes d’une
‘ quantité considérable de services, devaient étre fort longs et fort 1,—47
étourdissants, Ils cotitaient des sommes fabuleuses; on doit croire qwils étaient du gott de la noblesse pendant les xiv", Xv" et xvi siécles, car ils se répétent & chaque occasion, et sont décrits par les historiens du temps avec une abondance de détails et une minutie qu’'ils ne recherchent pas lorsqu’il s’agit de sujets plus graves.
FABRICATION DES MEUBLES Le Huchier.
Les huchiers, au xut® siécle, fabriquaient des portes, des fenetres, des volets, des coffres, bahuts, armoires, bancs *. Cet art équivalait aceluide menuisier. Défense leur était faite de prendre des ouvriers tacherons. lls étaient compris dans la classe des charpentiers °; ¢’est qu’en effet les meubles, & cette 6poque, aussi bien que la menuiserie, étaient taillés et assemblés comme de la charpenterie fine. Les bois étaient toujours employés de fil, assemblés 4 tenons et mortaises, chevillés en bois ou en fer*. Les collages n’étaient employés que pour les panneaux, les applications de marqueterie, de peaux ou de toiles peintes ; quant aux moulures et 4 la sculpture, elles étaient tai!lées en plein bois, et non point appliquées.
Pour éviter les longueurs et rendre nos descriptions des moyens de fabrication plus vives et plus claires, nous nous supposons introduits dans un atelier de menuiserie en meubles, d’un huchier, vers la fin du xi® siécle, et nous rendons compte du travail des ouvriers.
Jacques le huchier nous fit voir @abord, derriére son atelier, une assez grande piéce remplie de bois de chéne refendu, disposé la pour sécher, en nous faisant observer qu’il n’emploie que du merrain‘ emmagasiné depuis plusieurs années, en ayant soin de remplacer le vieux par du neuf, afin de conserver toujours la méme
1 Voyez les Ordonn. relat, aux métiers de Paris (Coll. des docum. inéd, sur Vhist. de France, 1°° série).
2 Reglem, d’ Etienne Boileau.
3 « Item, ne huchier ne huissier ne peuent ne ne doivent faire ne trappe ne huis ne « fenestre, sans gouions de fust ou de fer. » (Réglem. d’ Etienne Boileau.) 4 Bois refendu et non scié. —
as oa Aa ease Bein ylus provision. De ces bois, les uns sont carrés comme du chevron plu
ou moins gros, les autres sont refendus en planches dun a deux pouces d’épaisseur pour les encadrements et panneaux. Quand ila quelque ouvrage de choix a executer, Jacques nous dit qu il soumet les panneaux a l’action de la fumée pendant plusieurs semaines, en les suspendant au-dessus de l’atre de la cheminee. Jacques n’a et ne peut avoir qu’un apprenti*; son fils et son neveu completent Patelier. Ils sont donc trois ouvriers ; lui, Jacques, ordonne, s’occupe de ses bois dont il a grand soin, va chez les seigneurs ou les houreeois pour prendre les commandes, et travaille aussi de ses mains : cest un habile homme. Il nous montra un bane a barre, servant de coffre (fig. 1), et dont toutes les piéces, terminées, étaient prétes ’ étre assemblées. « Vous voyez, nous dit Jacques, les quatre montants principaux, ceux du dossier A plus élevés que ceux du devant B pour recevoir la barre C. Je fais toujours mes assemblages de barres 4 doubles tenons D) avec embrévement, car j’ai remarqué « que ces barres sont sujettes 4 se désassembler ; je les renforce a « assemblage : cela perd un peu de bois, mais les personnes a qui « je les fournis ne me les renvoient jamais pour é¢tre réparés. On « sappuie sur ces barres; les valets peu soigneux tirent dessus « pour reculer ou avancer les banes, et si elles ne sont pas solide- « ment assemblées et chevillées, elles ont bient6t quitté les mon- « tants. Deux tenons valent mieux quwun, car ils sont tous deux « serrés par les doubles mortaises. Vous voyez aussi que je donne « de la force & mes bois la ot je suis obligé de pratiquer des mor- « taises, puisque celles-ci affaiblissent les piéces. Maintenant, nos « seigneurs ne veulent plus de ces meubles massifs comme ceux « que l’on faisait autrefois; ils veulent étre commodément assis, se « plaignent quand ils trouvent sous leur main des arétes vives. Il « faut nous soumettre a ces exigences, et, sans nuire a la solidité, « je diminue autant que je puis la force du bois entre les assem- « blages, soit par des adoucis, des chanfreins ou quelques colon- « netles. Remarquez cet appui E, comme il permet de poser le bras « sans fatigue, et comme je l’assemble par de bons doubles tenons « pour réunir le grand montant A au petit B. Devant mon bane, « fai une suite de panneaux F serrés entre deux traverses et des « montants. J’en fais autant par derriére; puis, sur les cétés, jai « des joues H qui portent les tasseaux I recevant le couvercle K « qui sert de siége. Le bord des joues L affleure la tablette a « charniéres. Ces charniéres (fig. 2) sont forgées avec soin; on les
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1 Réglem, d’tienne Boileau.
« pose avec des clous rivés sur le coffre, et les bords du fer sont «fraisés pout ne point accrocher les habits des personnes qui « s’asseoient. C’est une précaution assez inutile, car personne ne « s’assied sur un bane sans coussins. J'ai vu un temps, qui n’est pas « trés-éloigné, oi les couvercles des banes servant de coffres étaient « ferrés avec des pentures saillantes sur le dessus du couvercle ; « mais on ne veut plus de ces lourdes ferrures sur les meubles; « déja on nous demande de les dissimuler autant que possible, et « Yon arrivera 4 nous demander de les supprimer enti¢rement. — « Vous regardez ces sculptures qui décorent les montants et la « barre. @est mon neveu qui les exécute, et j’espére en faire un « imagier; @ici 4 quelque temps il entrera en apprentissage chez « Pimagier Belot, Pun des meilleurs de Paris et que je vous engage « a visiter. Tous les jours on nous demande de la sculpture sur les « meubles, et ’on ne veut plus entendre parler de ces incrustations « @ivoire, d’étain, de cuivre ou d’argent que l'on aimait beaucoup « jadis. Gependant les seigneurs et les bourgeois riches qui exigent « de la sculpture sur les bois des meubles les plus ordinaires n’y «mettent pas un prix raisonnable, et nous sommes obligés ou de « travailler pour rien, ou de nous contenter dune exécution gros- « siére. Puis les imagiers prétendent que nous empiétons sur leurs « priviléges, et si nous avons recours 4 eux, ils se font si bien payer, « qu'il ne nous reste pas de quoi payer le bois. » Jacques nous fit voir alors dans un coin de son atelier une assez grande armoire préte a étre livrée. Sur notre observation que ce meuble paraissait étre de forme ancienne, bien qwil fit neuf, Jacques nous dit qwil était destmé 4 Vabbaye de***, qu il devait renfermer des reliquaires et vases sacrés, que labbé avait exigé que ce meuble fut couvert de peintures et dorures, afin de s’accorder avec lancien mobilier du sacraire, exécuté il y a plus d’un siécle. « J’ai eu grand’peine, « continua le huchier, a faire cette armoire, on ne veut plus de ces « meubles dont la fabrication exige beaucoup de temps et de soin ; « aujourd’hui on est pressé, et personne ne consent a attendre « un meuble pendant un an, car il n’a pas fallu moins de temps « pour terminer celui-ci : encore les peintures ne sont-elles pas « achevées; le peintre imagier de Vabbé a plus douvrage qu il «nen peut faire. Voyez comme ces faces de volets sont unies; on « eroirait voir du marbre poli. Mon grand-pére a fait beaucoup « de ces meubles peints et dorés pour les églises et les apparte- « ments des seigneurs, et c’est a lui que je dois de savoir les fabri- « quer. Les volets sont composés d’ais parfaitement secs, collés en-
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semble sur leur rive avec de la colle de fromage; il faut beaucoup de peine et de soin pour la bien assembler’. Ces ais tiennent ainsi entre eux, sans grains d’orge, par la seule force de la colle; car les grains d’orge? ont Vinconvénient de paraitre toujours a la surface du panneau et les font fendre le long des joints. Quand tous les ais d’un panneau sont bien collés et secs, il faut racler sa surface avec un fer tranchant, mais peu 4 peu; autrement on éraille le til du bois, et l’on n’obtient pas une surface unie. Apres cela, on tend sur les panneaux une peau de cheval, d’ane ou de vache, non encore tannée, mais bien macérée et dépouillée de son poil; la peau est collée au panneau avec cette méme colle de fromage. Ceci fait, il faut laisser sécher doucement, sous presse, et ne point se hater de toucher aux panneaux, car si la peau n’est pas parfaitement desséchée, elle fait coffiner les panneaux. En été, il faut compter un mois au moins pour que ces appréts soient secs el en état d’étre employés. Alors, dans un lieu frais mais non humide, on passe, sur la peau ainsi tendue sur les ais, trois couches de platre bien broyé, que!’ on fait chauffer dans de l’eau avec de la colle de peau ; entre chaque couche, il faut laisser s’écouler un temps assez long pour que le platre séche parfaitement. Aprés quoi, on racle doucement la surface et on la dresse avec un fer plat et tranchant. Ce travail exige une main exercée, car si louvrier appuie sur un point plus que sur un autre, il se produit des bosses et des dépressions ; il faut recommencer l’opération ; encore ne réussitelle jamais comme la premiére fois. Les couches de platre aplames au fer, il faut les polir avec de la préle jusqu’a ce que la surface devienne brillante comme du marbre. Ceci terminé, on passe sur le plitre une premiére couche de peinture bien broyée avec de Phuile de lin, puis une seconde. C’est sur ce fond que Vimagier trace et peint les figures ou les ornements, qu il applique les feuilles d’or ou d’argent, au moyen @une colle faite de clair de blane @oeuf battu sans eau ; s'il veut brunir Por ainsi appliqué et lui donner un certain relief, ce qui est fort plaisant aux yeux, il superpose jusqu’a trois feuilles d’or battu, en ayant le soin de coller chacune delles; puis, quand Vouvrage est bien ferme, mais non encore complétement desséché, il brunit doucement lor ou l'argent avec une pierre d’agate polie et arrondie en forme de
! Voyez la maniére de faire la colle de fromage dans l’Essai sur divers arts du moine
Théophile, chap. xvi.
2: 5 A : ; On assemblait alors les planches a grain d’orge, et non par des languettes, comme
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« supporte les deux malles supérieures permet de tirer celles du « dessous. — Mais pourquoi enfermer des coffres dans une huche? « —Ah! voici pourquoi, continua Jacques : quand on part en cam- « pagne, on emporte un, deux, trois ou quatre coflres avec so1, « suivant le besoin; dans l’un doit étre enfermé du linge, dans le « second des habits, dans le troisiéme des armes, dans le dernier « de la vaisselle. Gelui-ci est encore, a lintérieur, divisé en trois « petites caisses séparées et fermées chacune : dans l'une est de « Yargenterie, dans V’autre des bijoux et dans la troisiéme des « épices et des dragées'. On peut ainsi charger chacune de ces « caisses sur des bétes de somme, ou les placer facilement dans des « chariots; on les enveloppe alors dans des peaux munies de boucles
1 « Pour 4 bahuz pour les sommiers de la chambre.... « Pour 4 bouges, desquelles il en y a 2 fermanz 4 clef.... « Pour ses chauces et pour ses sollers, 4 coffre.... « Pour un coffre a espices....
« Pour 4 grant coffre 4 mectre les robes de madame Ja Royne.... « Pour 4 coffres... pour la chambre de la Royne.... » (Comptes de Geoffroi de Fleurt.)
« Guillaume Le Bon, coffrier, pour un grand coffre fermant a clef, délivré le xxmu* jour « de mai CCCLII, par mandement du Roy, rendu a court, pour mectre et porter les robes « dudit seigneur, 42! p,
« Ledit Guillaume, pour 4 paires de coffres garniz de 4 bahuz, livrés en ce terme en « la chapelle du Roy....
« Ledit Guillaume, pour 4 malles et 4 bahus, baillés et délivrés en ce terme a Thomas « de Chaalons, coutepointier le Roy, pour charger dedens Ja coutepointerie et tapisserie « des chambres du Roy et de Nosseigneurs, et porter hors de Paris aus termes de « Pasques et de Toussains, quelle part qu’ils soient; pour malle et bahu, 50° piéce, « valent 10! p. » (Compte d’Etienne de la Fontaine, dans Comptes de U'argenterie des rows de France au xiv° siécle, publ. par L. Douét d’Areq.)
« La nuit prenant fin, le jour commenca a primer. Alors on ouvrit les coffres de « voyage ; car il fallait bien choisir avec soin maintes pierreries qui devaient reluire sur « des robes de prix préparées par la main des femmes. Elles choisirent leurs meilleurs « habits. » (Les Niebelungen, 13° aventure, trad. de M° Moreau de la Meltiére.)
Dans le Voyaige d’oultremer en Jhérusalem par le seigneur de Caumont, l’an 1428, on trouve un inventaire des joyaux rapportés par ce seigneur dans une « huche de siprés », La huche devait étre grande, car l'inventaire mentionne des ¢toffes, des pierres précieuses, des chapelets, des croix, des reliques, des parfums, une bouteille d’eau du Jourdain ; cette huche en contenait plusieurs autres.
« Item, trois caixons ; l'un de siprés, et les deux de fust pinte (de bois peint) ott sont « Pune partie des joyes susdites.
«Item une autre petite caixette de siprés ot il ha quatre targes de saint George de ma « devise ouvréez de fil d’argent et de soye.
«,.. lesquelles joyes de celuy pais je pourtay pour donner 4 ma femme et aux seigneurs «et dames de mon pais, » (Voy. la publ. de ce voyage par le marquis de la Grange, d’aprés le manuscr. du Musée britann,, 1858,)
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el courroies qui servent 4 les attacher. Si l’on-part avec ses caisses, on dt¢ la tablette intérieure, qui est mobile, et l’on enferme dans la huche des courtines, des fourrures, des tapis, des draps, que l'on ne veut point laisser 4 la poussiére ou qui pourraient etre gatés par les insectes et les rats. Les petits bourgeois et les paysans ont aussi de ces grandes huches grossiéres: quand ils sont ala maison, ils y mettent la farine et y font le pain; quand ils quittent le logis, ils y enferment leurs ustensiles de ménage et les habits qwils ne veulent pas emporter avec eux. Dans tous les ménages grands ou petits, vous verrez au moins une huche. Nous en faisons toujours, et jamais nous n’en avons de reste ; souvent méme on vient nous en demander a louer pour porter les morts au cimetiere, et quoique ce profit nous soit interdit, il est des moments de mortalité ott le prévot est obligé de fermer les yeux, car bien de pauvres gens ne peuvent payer une biére, et on fait semblant de croire quwils ont pris leur huche pour ensevelir leur
parent, tandis que la méme huche sert & une douzaine d’enterrements en quelques jours. Mais tirons un des coffres de la grande huche que vous voyez. Chacun des cétés de ces collres est garni de charniéres bien ferrées qui permettent d’abattre le devant, les cétés, le couvercle et le derriére. On voit ainsi dun coup dceil tout ce qu’on a rangé dans son coffre. Vous remarquez que chaque abattant est maintenu par de petits prisonniers sur sesrives, qui forment autant de tenons quand tout est fermé au moyen de la vertevelle. Ges coffres sont munis de poignées sur le devant pour les tirer et sur les cOtés pour les soulever et les transporter (fig. 8). Aujourd’hui, il est rare que nous soyons chargés de fabriquer les coffres intérieurs ; ce sont ordinairement
les écrinzers qui se mélent de cette besogne, car ils font, pour les I. — 48
« voyages, des malles de bois trés-legéres, recouvertes de cuir « gaufré, et qui sont extrémement solides ; on prefére ces éerins a « nos coffres de menuiserie, car ceux-ci sont lourds. Si vous voulez, « je vais yous conduire chez mon voisin l’écrinier ; vous y verrez « de trés-beaux ouvrages de ce genre. » Nous nous empressames @accepter la proposition de Jacques le huchier; et, otant sa robe de travail et son tablier‘, il nous conduisit chez Pierre Aubri, l écrinier.
L’Ecrinier.
Pierre Aubri est un homme 4gé, d’un aspect véneérable, et qui prend volontiers des airs (importance, car il fait des affaires avec toute la noblesse; il est souvent appelé dans les appartements des seigneurs et des damoiselles pour recevoir leurs ordres et s’occuper du mobilier de lintérieur des familles. Il tient 4 paraitre discret et réservé, non sans raisons, car il sait bien des secrets de nobles dames et riches seigneurs. Dans la boutique, sur la rue, on ne voit euére que des coflrets recouverts de lames de cuivre étampé ou de plaques @étain fondu, puis de petites tables incrustées d’os et d’ébéne. Mais lorsque Jacques lui eut assuré que nous étions étrangers et trés-capables @apprécier le mérite de ses ceuvres, il nous fit passer dans un atelier situé au premier étage ot travaille son apprenti. La nous nous trouvames au milieu de petits meubles de toute forme et de toute matiére, les uns de bois, d'autres (ivoire ou dos, de marqueterie de métal et de bois étrangers, de cuir de vache, d’ane ou de cheval; les uns peints des plus brillantes couleurs et dorés, d’autres couverts de plaques d’émaux. En soulevant quelques-uns de ces coflrets, nous fimes surpris de leur extréme legéreté, et notre étonnement 4 ce sujet fit sourire Pierre Aubri. « Il n’y a quici, messieurs, nous dit-il, ol vous trouverez des écrins « aussi solides qu’ils sont légers. Voyez ce coflre, pourstivit-il en « nous mettant dans les mains une assez grande boite recouverte de « cuir gaufré et qui paraissait ancienne, il y a douze ans que je l’ai « fabriquée pour un riche marchand de bijoux qui ne cesse de
' Les menuisiers huchiers endossaient, pour travailler, une sorte de blouse juste au corps, 4 manches courtes, et mettaient devant eux un petit tablier (vignettes de manuscrits, vitraux). Ge vétement se conserva jusqu’au xvi° siécle (voy. une trés-belle vignette du temps de Louis XII appartenant 4 M, Delaherche, de Beauvais). On retrouve dans cette
vignette tous les outils alors en usage: ce sont les mémes que ceux dont se servent encore aujourd@’hui nos menuisiers,
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« courir les foires toute l’année : eh bien! il n’a jamais laissé ce « coffre chez lui, toujours il le porte a cheval, en croupe, ou en « chariot; il me Pa rendu pour réparer les coins qui sont usés et
« mettre une serrure neuve a secret comme celles que je fais fabri « quer depuis peu. D’ailleurs, il pourrait servir longtemps sans y « rien faire. » Nous avisimes un coffret ivoire fort beau et is vert de sculptures et d’écus armoyés peints et dorés. — « Oh! je « vois que vous aimez les ceuvres qui méritent @’étre examinées
« Cest un bel écrin, celui-ci», dit maitre Aubri en soulevant le satire avec précaution par ses deux poignées et le placant sur une petite table (pl. XIX). « Vous n’étes point de la ville, n’est-ce pas? car, y « demeurant, yous connaitriez la personne 4 laquelle ce coffre ast « destiné ; vous me permettrez de ne pas vous la nommer : c’est un « present que fait un noble baron des environs dune belle dame de la «ville, qwil aime fort. Laissez faire, je vous l ouvrirai tout 4 Pheure. « Toute cette enveloppe est composée de plaques d'ivoire assem- « blées non sans peine. Les charniéres, poignées, la bosse de la « yertevelle et son moraillon sont d’argent ciselé; les clous sont « de méme d’argent. Sur le devant de l’écrin, au milieu, j’ai figuré « LOYAUTE, tenant un écu sur lequel sont gravées deux mains entre+ « lacées. A sa droite, des damoiselles cueillent des fleurs et des ‘ feuilles pour en faire des chapels; 4 sa gauche, un chevalier et « une gentille dame se divertissent en jouant des instruments *. Sur
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Les habitants des chateaux, et les dames particuliérement, aimaient fort 4 passer leur temps 4 deviser dans les jardins, les vergers qui entouraient leur résidence ; on cueillait des fleurs, on inventait des jeux. En voici qui jouent au confesseur.
Tant e’'une feste saint Jehan, - K’esjoist toute créature, S'en alerent par aventure Les grans dames esbanoier Toutes .xij. en j. vregier; Ains plus n'i ot que eles .xij.
Une eu i ot molt tres jalouse « A dire chou ke elle pense ; « Dehait cui mais fera deffense A chou k’ele yaura ja dire :
— Voire itel chose i porés dire, Bien sai quant le raison orés Ke volentiers l’ostrierés.
Or dites done chou k’il yous samble. »
— Nous Votrions toutes ensamble, Dame sommes et renvoisies, Cointes et nobles et prisies, Femmes as pers de cest chastiel, Plainnes sommes de grant reviel, Niacheli n’aint par amours, Et molt est envoisiés cis jours. »
. Dime de nous fasons nous prestre ; Séoir en voist en mi cel estre (cléture),
« le retour de droite sont des chevaliers qui devisent de leurs faits ; « deux damoiselles les écoutent sans se faire voir. De autre Coté, « de nobles dames tiennent quelque gentil propos, et un chevalier « survient qui prend plaisir 4 les entendre. L’une des damoiselles « trouve les devis de son ami plus doux que ceux de ses compagnes. « Sur la plaque de derriére, divisée en trois compartiments comme « le devant, vous voyez, au milieu, CONSTANCE, et des deux cotes des « seigneurs et dames qui se proménent par couples dans un jardin, « et vont boire a la fontaine du dieu Cupidon. Sur le couvercle sont « sculptés et peints les blasons de la dame a laquelle appartiendra « cet écrin. Il y a huit écus armoyés : ce sont ses huit quartiers. » Aprés nous avoir laissé le temps d’admirer les ivoires sculptés de ce meuble, lesquels, en vérité, nous ont paru fort délicats et sont gracieusement rehaussés de couleurs dans les fonds et de fines dorures sur les habits des personnages, mais sans profusion, en laissant paraitre la paleur de Vivoire sur les tétes et les mains et sur toutes les parties nues des figures, Pierre Aubri mit une petite clef d’argent bien travaillée dans la serrure attachée 4 un des rampants du couvercle, et nous flimes surpris de voir comment s’ouvre cet écrin. Le dessus se sépare en deux plaques (ivoire, maintenues par le moraillon de la serrure et par deux charniéres d’argent. Ces deux plaques renversées de gai et de li, les deux rampant se développent devant et derriére, et tout le devant tombe d’une piéce. Alors (pl. XX) on apergoit, 4 Pintérieur, quatre petites liettes* gracieusement ornées sur le devant de feuillages, de fleurs et d’oiselets eravés et Wannelets d’argent. La tablette qui couvre les tirettes, le reyers des abattants des couvercles, sont gravés de méme, et cette gravure est bien remplie, jusque dans les traits les plus déliés, d’une matiére brune qui la fait ressortir. Cet ensemble était d’un aspect si doux et gracieux, la couleur de Vivoire si délicate, qu’il semblait vivant.
Lés cel ente (arbre fruitier) ki est flourie ; Chascune i voist, et se li die
Cui ele aimme en confiession
« Ne acui elle a fait le don :
Ensi sarons certainnement
Li quele aimme plus hautement. »
Toutes respondent : « — Bien a dit.
Nous l'otroions sans contredit.
Vous méisme prestres serés,
Les confiesses escouterés.
Ales seoir dalés cel’ ente. »
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Il se trouve que les douze dames confessent avoir accordé leurs faveurs au méme chevalier, (Le Lat @’Ignaures, xine siécle. )
' Tirette, tiroir. Liette, d’ou est venu layette.
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Maitre Aubri jouissait, sans mot dire, du plaisir que nous éprouvions a voir un si beau travail, nous regardant nous baisser et nous relever tour 4 tour pour examiner les détails et ’ensemble. « Tirez
une des liettes, nous dit enfin ’écrinier, mais doucement ; il n’est pas besoin d’effort. » Notre admiration redoubla en sentant les
liettes tourner sur leur angle comme les tiroirs d’un chapier, et a or r r 4 2 x former, en souvrant, deux cases étagées 4 droite et 4 gauche,
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Examinez bien ceci, continua Aubri. Cet écrin est pour enfermer tous les objets de toilette de la dame. Dans les tirettes du haut, elle met d’un cété les parfums, de l'autre tous les menus objets de la coiffure, peignes d'ivoire, épingles, poudre blonde et poudre dor; dans celles du bas, elle enfermera ses bijoux de col, de coiffure et de corsage, ses bracelets, ses baguiers, son riche fermail, son aumdniére brodée, ses ceintures d’orfévrerie, ses patenotres, et tant d’autres menus objets de la femme. Mais il ne faut pas perdre de place dans des meubles de ce genre, qu’on emporte souvent en voyage. Levez le petit couvercle en forme de triangle qui est engagé dans la tablette du dessus ; c’est dans ce petit réduit bien doublé de yelours que la dame met son miroir 4 main, ses baguettes de fer enveloppées dans un étui pour rouler les cheveux, les pinces pour les faire friser, des ciseaux, des spatules (ivoire et dargent pour gratter et polir la peau, et méme des boites de couleurs pour la colorer suivant la circonstance. Sur la tablette et dans lintervalle qui reste entre elle et les abattants du couvercle, on place de fines touailles ' de lin pour la toilette. Remarquez que les cotés courbes et droits des liettes étant vus lorsqu elles sont ouvertes, j’ai jugé bon de les graver comme le reste. Quand tout l’écrin est développé, c’est comme un petit dressoir de dame. Ainsi le dedans comme le dehors de cet écrin sont composés de tablettes d’ivoire collées ensemble, de maniére 4 contrarier les joints, et maintenues encore par de petits clous d’argent munis de leur rondelle ?, afin de ne pas faire fendre livoire en frappant sur la téte de ces clous, qui sont d’ailleurs posés le plus souvent dans les joints mémes, et maintiennent ainsi chacun deux plaques divoire. Sil’on place l’écrin sur le bord d’une table, Pabattant du devant. peut tomber verticalement, car vous voyez que les charniéres de cet abattant sont posées sous la plaque du fond. Les lirettes sont fortement maintenues chacune par trois pentures
1 Serviettes.
2 La figure A donne un de ces clous avec sa rondelle grandeur d’exécution,
« @argent attachées avec des clous rivés par dedans sur une ron- « delle ; car il faut prendre garde que ces tirettes fatiguent beaucoup « lorsqu’elles sont ouvertes, et si la dame, impatiente peut-étre, « cherche brusquement les objets dont elle a besoin. » Nous demandimes alors 4 maitre Aubri combien cottait un pareil écrin. « Je «ne le sais pas encore, nous répondit-il, car je n’ai pas tout fait : Vimagier de crucifix * a fait les sculptures du dehors ; Porfévre a fabriqué les pieds, les bandes, charniéres, poignées et anneaux « @argent; un serrurier habile a fait la serrure; un gainier, les compartiments de velours des tiretles que je n’ai pas encore placées. Et quand j’aurais tous ces comptes par-devers mol, vous m’excuseriez de ne pas vous dire le prix de cet écrin, car le noble « seigneur qui me l’a commandé ne me pardonnerait pas de l'avoir « dit 4 d’autre qu’ lui. Ge dont vous pouvez étre assurés, c'est que « cela cotite gros, car il y a pour plus de six mois de travail rien « que pour moi et mon apprenti. — Je le crois bien, répliqua « Jacques le huchier. Tel va le siécle : nos riches hommes dépensent « le plus clair de leurs revenus en habits, en écrins, en étoffes, en « bijoux, et il est de nobles damoiselles qui portent sur elles de « quoi acheter un chateau. — Pourquoi nous en plaindrions- «nous? reprit Aubri; cela enrichit les bourgeois et les gens de « métiers. Mon peére ne faisait que des malles de voyage en cuir de « vache, et encore ne le payait-on pas toujours. Les seigneurs ne « venaient 4 la ville que pendant les parlements et cours pléniéres, « ils vivaient comme des loups; aujourd’hui, ils engagent leurs « terres, mais ils nous payent : nous ne nous en trouvons pas plus « mal. —Les juifs y trouvent encore mieux leur compte que nous», ajouta Jacques.
Maitre Aubri rompit brusquement le propos en prenant un assez grand étui de couleur brune et en forme de mallette : « Prenez ceci, « messieurs, nous dit-il, ce nest guére pesant, cest Pécrin du « maitre-queux de notre seigneur le comte de ** (pl. XXI). Dans « toute cette piéce, il n’entre pas un copeau de bois, tout est fait de « cuir bouilli. Ni la pluie ni le soleil ne peuvent allérer cette enve- « loppe, lorsqu’elle est bien fabriquée. Observez que cet étui est « double, que ce n’est qu’une liette entrant dans une enveloppe. « Voici @abord quatre petits compartiments pour les épices, poivre, «cannelle, poudre pour les sauces et piment; puis, au bout «de la tirette, un grand compartiment divisé par des laniéres de
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! Les imagiers qui travaillaient Vivoire.
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peau souple pour serrer les couteaux, lardoirs, les cuillers et fourchettes. Deux anneaux attachés aux deux bouts permettent de passer uné courroie et de porter l’étui en bandouliére. La tirette est fermée par une petite serrure 4 moraillon. Voyez comme les angles sont légérement relevés pour que la tirette glisse hien droit dans son étui. Je donne une surface quelque peu cylindrique a trois cdtés, parce que cette forme est plus solide, puis parce que le frottement se trouve diminué, les courbes des faces de la tirette étant un peu plus plates que celles de l’étui. La face du dessous est plate pour pouvoir poser !’étui sur une table. La fabrication de ces étuis demande beaucoup d’expérience et de soin, et je puis me vanter d’étre le premier qui ait fait de ces écrins qui ne se gauchissent ni a la chaleur nia ’humidité. Je commence par faire un moule de bois de tilleul ou de hétre bien séché au four, suivant la forme que je veux donner a l’écrin; ce moule est en plusieurs piéces, ’une au centre, en forme de coin. Puis je prends la meilleure peau de veau que je puis trouver, non tannée; je la fais macérer longtemps dans de leau avec de l’écorce de chéne: il faut changer ’eau plusieurs fois. Aprés quelques semaines, j’étends la peau sur une fable de pierre polie, et je la gratte en enlevant le poil jusqu’a ce qu’il n’en reste plus trace. Je la retourne et je
‘la racle avec un racloir de fer large et bien affité. J’enléve ainsi
toutes les parties étrangéres au cuir, et cette opération étend la peau d’un cinquiéme au moins. Ceci fait, je la laisse sécher, non au soleil, mais dans un lieu sec et fermé. J] faut huit jours au moins, en été, pour qu’elle soit séche. Je plonge alors cette peau, qui est devenue roide, dans une cuve @eau bouillante avec un peu de trés-belle colle de peau faite avec des peaux de lapin. Je laisse bouillir dix heures, renouvelant Peau, afin que les peaux demeurent bien baignées. Pendant ce temps, j’ai mouillé deau
‘gommeée Vextérieur du moule, et je lai saupoudré de sable de
plaine trés-fin et pur. Alors je retire la peau de la cuve, je l’étends sur une pierre tiédie, je la coupe suivant le besoin, j’amincis les bords qui doivent se rejoindre et se couvrir; je la plonge ainsi coupée dans un bain chaud de colle de peau claire, et je Pétends sur le moule avec les mains, en ayant grand soin de jeter du sable sur le moule pour qu'il soit bien poudreux. Puis on frotte la
‘peau avec un outil de bois 4 mesure quelle se refroidit, de fagon
qu’elle touche le moule partout et que ses deux bords soient parfaitement collés. Je laisse sécher, pas trop cependant; je retire le moule au moyen du coin, comme les cordonniers font avec leurs
38h VIE PRIVEE DE LA NOBLESSE FEODALE.
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