‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la RenaissanceChapitre 33 sur 76 · Et (le quel paît lu eu islras · texte numérisé non relu

Et (le quel paît lu eu islras

' le lioma7i de la rose, iiarlic de ,1. de Meung. vers \'i~li'.i et suiv. - Le Homan de lu rose, partie de ('. . de Loii'is, vers 21. jS cl suiv,

Quand Pygmalion habille sa statue :

.. Et par pi'iuil outeute li chauce

n Eu cliascun pié solnr et rliauce (bas)

<i Entailliés julivclciiunit

« A deus doic ilii pavniiiPiit.

H N'ert pas de hosiaus estren6e,

■< Car el n'crt pas de Paris née ;

" Trop par fiist nule cliauceiiiL'nte

Il A puecle de tel jovenle ' . »

Ce passade nous indique que les femmes portaient parfois — pour sortir à Paris dans les rues — des houseaux, qui étaient des bottines de cuir assez fortes, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.

Dès le commencement du xiv° siècle, la pointe des souliers s'allonge ; les chaussures des grands personnages sont façonnées avec un luxe inouï : « Ledit Estienne, pour la façon et paine de broder et « cointir (ajuster, parer} lesdiz sollers, c'est assavoir ouvrez de <( brodeure à une frète (entrelacs) d'or trait par losenges, et sur la « frète à quinte feuilles d'or trait, et sur chascune feuille une gi^osse <( perle assise au milieu, et sur le losenge un lion, et le champ tout « fait h la broche, dor de Chippre ; pour l'or trait, demi marc, 7 l. « 4 s. p., et pour or de Chippre, soie et façon, pour son compte, <( rendu à court, 24 l. p.; pour tout, 31 l. 4 s. p. -. »

Ce fut vers le milieu du xiv*" siècle que l'on commença de porter des poulaines. La poulaine était un allongement démesuré de la pointe des souliers ou de la bottine. Ce fut d'abord une affaire de mode. A.U commencement du règne de Charles V, les poulaines avaient déjà pris un assez bel accroissement, et ce prince crut devoir interdire le port des « trop oultrageuses poulaines » ^ En 1364, le continuateur de Guillaume de Nangis * s'élève fort contre l'estravagance de ces poulaines, qui se terminaient en corne d'une longueur démesurée ; il ajoute que le roi Charles V fit publier à Paris un édit par lequel il était défendu de façonner de ces sortes de souliers. Comme il arrive toujours, la mode fut plus forte que tous les édits des rois et conciles, et les poulaines ne furent pas de sitôt abandonnées ; au contraire, leur exagération alla croissant, les femmes

1 Le Romnn de lu rose, partie de ,1. de Meung, vers 21246 et suiv.

* Compte d'Etienne de la Fontaine, l.'5:)2. L'or trait était l'or ou l'argent doré étiré "a la filière ; l'or de Chypre était de même un fil d'or étiré, mais aplati au laminoir et enroulé autour d'un fil de soie, ainsi qu'on le pratique encore aujourd'luii.

3 Christine de Pisaa, le Livre des faicts dti sage roy Charles, chap. xxix.

* Co7itin. Chron. Guill. de Nangiaco, t. II, p. 368.

mêmes adoptèrent cette mode bizarre et gênante. La longueur des poulaines fut bientôt réglée par l'étiquette. Les gens de bas étage les pouvaient porter de la longueur d'un demi-pied; les bourgeois, d'un pied ; les chevaliers, d'un pied et demi ; les barons, de deux pieds. Quant aux princes, ils les portaient aussi longues que bon

s. dJ/LTHOMOT

leur semblait. Les sergents d'armes gravés sur la pierre votive de l'église Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers (1876) portent des chaussures à la poulaine. Voici (fig. 11) une paire de ces bottines.

de peau probablement, agrafées par dessus par des crochets entrant dans des œillets. La ligure 12 présente des chaussures à la poulaine de la fin du mv*' siècle, avec hauts quartiers» et la ligure 18 des

[ cii.MSSiiii-: ] — 166 —

souliers de la même époque K Les poulaines s'allongeaient si bien, qu'il devenait très-difficile de marcher avec ces longues pointes flexibles, aussi les attacha-t-on, soit à la patte antérieure du soulier, ainsi que le montre la figure 14, soit à la jarretière, par des chaî-

nettes d'or ou d'argent. Ces chaînettes étaient parfois garnies de sonnettes. Des élégants trouvaient plus convenable de relever la poulaine naturellement (fig. 15 en A) au moyen d'un fil d'archal masqué sous l'étoffe, et de terminer la corne par un grelot, ou une houppe, une fleur. Notre figure 15 ^ montre, en outre, comment on se servait de patins de bois avec bride pour ne pas salir les souliers, si l'on sortait des appartements. En B, est un soulier de bourgeois de la même époque, avec patin préservatif de la boue, et en C une botte de personnage noble, de même avec poulaine et patin ^ La mode des poulaines s'étendit même aux armures (voy. la partie des Armes), si bien qu'il était impossible à un homme d'armes de marcher.

Le temps de la vogue des poulaines est compris entre les années 1390 et 1440, et elles atteignent leur plus grande longueur vers 1420. A dater de cette époque, on les voit se raccourcir, puis disparaître vers la fin du règne de Charles VIL Alors, et jusque vers l'année 1470, elles ne sont plus portées que par des élégants attardés et des personnages attachés aux anciennes modes; au contraire, les

' Mss. de la Bi'jliutli. iiuiiér.

2 D'une peinture de la fin du xiye sièile. cuil. Teruaux-Compaus.

■i Gaiguèrcs.

souliers s'arrondissent du bout, et, vers la lin du xv' siècle, ils se terminent carrément avec élargissement en façon de pelle.

Parmi les exemples que nous avons donnés, on a vu paraître des bottes et bottines. Ces sortes de chaussures, houzeaux, estivaux,

adoptées dès le xii" siècle, étaient de formes variées et servaient à dilïérenls usages. Nous voyons les lieuses, houseaux, oesses, cités dans les contes et romans des xn' et xni' siècles. Dans le Roman du mont Saint-Michel ', on lit ces deux vers :

<• Li soUer suiit fail luit faitiz.

« Huescls oreul por les cuiz -. »

Il est donc certain que les lieuses étaient des bottes de fatigue, permettant de marcher dans la boue sans se mouiller. Dans le Diz

• Par Guillaume de Sainl-Pair, poëte auglo-aorniand du xii"" sièclu. ^ Vers l'A'.'} L'I suiv. — Euiz, luarccage, liunx [ilcius d"eau.

[ CIIALSSUIIE ] — 168 —

de freire Denise le cordelier i, le frère séduil une iille el la pei'suade de se l'aire cordeliei' ; celle-ci revêl des habits d'homme :

" Ses biaus crius ot tel rooinguier ;

■■ Comme vallet fii t'st;mci(^

" lit t'u de bous hoiisiaus cliaiicii'.

' Et de robe k homme vestuc

" Qui estoit jiar devant feudue. »

Dans VOustillement au villain 2, parmi les objets (jui sont mentionnés comme nécessaires, les

« Sollers et estivaus.

■i El chauces et bousiaus. »

ne sont pas oubliés.

Lorsque le duc de Normandie revient de la chasse :

" S'est en la sale amout imiés,

" De ses oesses s'est descauchiés,

" Eutre eu la chambres d'or parée.

« llleuc a sa iiionicr trouvée '■^. »

Les houseaux étaient donc des bottes qu'on portait à cheval aussi bien qu'à pied, et qui étaient communes à toutes les classes, aux nobles comme aux vilains. Parfois ces bottes sont représentées lacées ou bouclées latéralement, mais le plus souvent elles sont fermées. Il semblerait même que les nobles, vers le milieu du xv^ siècle, portaient des houseaux justes, et qui ne pouvaient être ôtés qu'avec l'aide des valets.

Dans les Cent Nouvelles \ il est question d'un seigneur qui veut violenter une jeune villageoise ; celle-ci, prise au dépourvu dans la campagne, lui demande d'ôter au moins ses houseaux. « Je vous les « osteray ce dit-elle très-bien s'il vous plaist, car par ma foy je n'au- « roy cueur ne couraige de vous faire bonne chière avec ces paillards « houseaulx. — C'est peu de chose des houseaulx, ce dit Monseigneur ; « mais non pourtant puis qu'il vous plaist ilz seront ostez. Et alors « il abandonna sa prinse et sassit dessus l'herbe et tend sa jambe ; « el la belle tille lui osta l'esperon et puis lui tire l'ung de ses hou « seaulx que bien estroys esloient ; et quand il fut environ à moitié

i Kutebeut', milieu du xiii^' siècle.

- De rouslUlement au villain {xiu« siècle). o Li Romans de Robert le Di/ab/e (xiv^^ siècle;. * La Hotte à (Ip)tii.

— 169 — [ CIIAUSSLIŒ ]

.' à quoy faire elle eu nioull de peine, pour ce que tout à propos le >' tira de mauvais biays ; elle pari et s'enva tant que piedz la peuvent (< porter, aider et soutenir de bon vouloir et là laissa le gentil comte, « et ne (ina de courre tant qu elle fut à l'hostel de son père. Le bon « seigneur qui se trouva ainsi déceu si enrageoit et plus n'en pouce voit, et qui à cette lieure Feus veu rire jamais n'eusl eu les « tiebvres... »

Les postillons, les hommes de train, portaient des houseaux renforcés aux genoux pour éviter le contact des harnais (lig. 16) '.

Il est plus difficile de savoir exactement ce qu'étaient les estivaux. Dans certaines contrées, en Angleterre par exemple, les estivaux étaient de larges bottes -, tandis qu'en France ils collaient aux jambes [equitibialia, suivant Jean de Garlande). On mettait des estivaux dans les appartements, et, en rapprochant les textes, ces chaussures paraissent être légères, faites de cuir souple ou même d'étolTe, et doublées souvent de fourrures :

" Ins estivaus forrés d'crmiue « Chaii(;a li rois •*...."

Les dignitaires de l'Eglise portaient des estivaux. Dans le Roman du renard, l'archiprêtre Timer « chausses ses estivaus^ ». Renauld de Bcaujeu, dans le roman Li biaus descomius'% décrit ainsi l'habillement d'un seigneur : c< Robe d'écarlate et de vair a une bande de « sebelin sans attaches. »

<< Uns cslivals caucirs avoil. »

' Le lio)nu/t'07i, inaniiscr. u" 6'JSl, IJihliolli. inip('r. (xv^ sicdc)

- Malliieu Paris, a jjropos des slaluts de riiopital de Saiut-Julicu.

^ Homan de Perceval.

■' Vers. 60?.').

■' i'ii xiir sirclu ; vers 2.j01 cl siiiv.

[ cii.vrssuRE ] — 170 —

Or, ce seisiieui' chevalier, qui a nom Lanpars, est chez lui, il vient de jouer aux échecs, et il se lève pour recevoir le bel inconnu. Les estivaux étaient donc des bottes légères qu'on portait aussi

PKlHAlKt.

bien dans les apparlemeiits que dehors, lors(iu"il faisait beau temps.

Dans le Compte d'Etienne de la Fontaine ', il est question de fournitures ti'eslivaux pour le roi Jean :

« Guillaume Loisel, cordouannier du Roy, pour trois paires « d'estivaux, 32 s. p. la paire, et pour vingt-quatre paires de

— i71 — [ CHAUSSURE ]

« sollers '.... » — Dans le Journal de la dépense du roi Jean en Angleterre 2, nous voyons qu'il est fourni, « pour Monseigneur Phi- « lippe, 17 paires de souliers et 3 paires d'estivaux. Le roi fait « délivrer une paire d'estivaux à son fou, maistre Jehan, laquelle <( coule 4 s. 2 d. »

Ces bottes molles étaient foi't en usage à la fin du xiv^ siècle et pendant le cours du xv°. Alors, les hommes portaient des habits serrés, des braies et chausses collantes ; les estivaux étaient donc souvent nécessaires.

La figure 17, copiée sur l'une des images qui décorent les parois d'un cofîre recouvert de cuir gaufré, faisant partie du musée de Cluny ^ représente un jeune homme portant l'habit de la fin du règne de Louis XI ; il est chaussé d'estivaux.

Ce qui précède montre combien la chaussure était, pendant le moyen âge, et principalement pendant les xiV' et xv^ siècles, une partie importante de l'habillement, ei combien les gens riches se plaisaient à les varier, à les porter fraîches et de bon air. Ce passage d'Eustache Deschamps fait, d'ailleui's, connaître que la chaussure était au xiv* siècle un objet de dépense assez considérable :

(^ Regarde k quelz périls tu t'ofres. »

Il s'agit, pour une femme, de tout ce qu'il faut pour tenir un rang convenable :

" Chaussemcut le fault et solers,

■> Pour les venues, pour les alers.

Il De blanc, de uoir et de vermeil,

■> L'uû de blauc, l'autre despareil *,

'> Qui soient fait comment qu'il prangue,

» Estroiz, escorehiez a poulaine,

■> Ronde, déliée et agile,

» Tant qu'om la voye par la rue;

u Aucune foiz soient k las,

" A bouclettes, puis liauls, jniis bas,

" Selon l'esté ou les yvers.

" Et la saison des tenis divers.

, " Faull chauces et cotte liardie

« Courtelelle, afin que l'en die :

<> Vez-lk biau piet et faiticet^. »

' Ce passage indique assez que les grands changeaient souvent de iliaussures. 2 1359.

■* Le martyre de saint Etienne.

' On portait alors (vers l.'Jti.j) des souliei's déiiareillés conime coLileur. ïun blauc, [.ai exemi)le, l'autre bleu, ou roufje, ou vert. '" Le Miroir de nianaye. » Kailii'ct <•, joli.

[ CIlAlSSUliE j — '172 -

Nous avons vu que pour marcher dans la boue, dès une époque reculée', jusqu'au \v° siècle, on portait des patins hauts, de bois, qui isolaient la semelle de la chaussure. Cet usage existait encore en France au milieu du xvh« siècle ; et, alors que les hommes ne portaient plus de bottes qu'en voyage, on mettait de doubles souliers, des galoches, afin d'éviter de salir les chaussures. L'habitude de porter des bottes ou bottines cessa peu à peu après les guerres de la Fronde. Mais, lors de ces guerres, tous les gens du monde étaient bottés à la ville : aussi, Tallemant raconte qu'un Espagnol passant à Paris et s'en retournant chez lui, comme on lui demandait des nouvelles d'où il venait, il dit : « J'y ai vu bien gens, mais je crois qu'il n'y a <( plus personne à cette heure, car ils étoient tous bottés, et je pense « qu'ils étoient prêts à partir-. » « Maintenant, ajoute Tallemant. « tout le monde n'a plus que des souliers, non pas môme des bot- « tines. Il n'y a plus que La Mothe le Vayer, précepteur de M. d'Anjou. « qui ait tantôt des bottes, tantôt des bottines ; mais ce n'a jamais « été un homme comme les autres. »

Quant aux galoches ou patins, on appelait encore, au xvi° siècle, les écoliers externes qui se rendaient aux collèges le matin, des galochiers, parce qu'ils portaient des galoches par-dessus leurs chaussures, pour éviter l'humidité ^. Les filles de service de la reine Anne d'Autriche, qui ne demeuraient pas au palais, étaient appelées galoches; et donnait-on ce nom à toute personne qui, chargée d'un service, n'était pas tenue à la résidence. Louis XIH, après la mort du cardinal de Richelieu, aimait à travailler avec M. de Noyers, car il ne voulait plus de favori, et M. de Noyers n'en avait pas les vues. Quand on parlait d'atïaires. si M. de Noyers n'était pas là, le roi disait : « Non. attendons le petit homme. » L'autre venait avec sa bougie en cntimini... « Il étoit, disoient les gens, jésuite galoche, « car il l'étoit sans porter l'habit et sans demeurer avec eux^ »

Les sabots n'étaient pas inconnus aux paysans; pendant le moyen âge, on les appelait cerboles. Dans le Roman d'Alixandre % Antigone se désole h propos du changement de fortune de la plupart des compagnons du héros mort, et il dit :

'< Teus avoit blanc aubère, or vestira caole « Et saulers paius à or qui or ara cherbole. »

1 Voy. Chausses, fig. 2.

- Mém. de Tnllemnnt : M. d'Aumont.

■* Les Nouvelles liécrr.atwns de Bouaventure Desperiers, noiiv. lxiii.

' Mém. de Tallemant : Louis XIII.

■' Testamoat, f. SO. v. 2o.

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