CULTURE DES CHAMPIGNONS
J'ai parlé, à l'article agaric, de la culture des Champignons de couche , je n'y reviendrai pas ; mais je dois dire que cette branche d'industrie a pris une grande extension depuis Tournefort. Presque toutes les catacombes et les carrières de Paris renferment des couches artificielles ; quelques unes sont si considérables qu'elles ne demandent pas moins de 50 à 60,000 francs de roulement pour leur entretien et leur exploitation. La quantité qu'elles produisent est immense; on en apporte par jour de 20 à 25,000 maniveaux au carreau de la Halle ; chaque maniveau contient de 6 à 10 individus, et se vend, suivant la saison, de 15 à 30 centimes. On en exporte même pour la Touraine et le Havre. Exemple remarquable et' peut-être unique d'une substance alimeu-, taire qui sort de Paris au lieu d'y être apportée !
J'ai indiqué aussi la manière de cultiver quelques espèces de Champignons dans différents pays ; mais il en est un que M. De Candolle dit très délicat et recherché à Montpellier, VAgaricus attenuatus, que l'on peut, se procurer avec la plus grande facilité. Il croît abondamment dans le midi de la France au pied des vieux peupliers. M. Desvaux (Mém. encycl. , n° 109, janv. 1840, p. 45) dit qu'il le cultive depuis douze ans. Pour cela, il enfouit jusqu'à fleur de terre, dans un lieu humide et découvert, des rouelles de Peuplier de trois ou quatre centime-
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très d'épaisseur. Au printemps, il frotte la face supérieure avec les lames de l'Agaric , et à l'automne, il fait une récolte de Champignons. Dans les années humides, M. Desvaux assure en avoir fait jusqu'à neuf. Ce procédé n'est pas nouveau; le Père Cibot nous avait déjà appris que les Chinois s'en procurent différentes espèces en plaçant dans de bonne terre et à une exposition convenable des morceaux d'écorces et de bois pourris dePeuplier, d'Orme, de Châtaignier, de Mûrier, etc. Il est probable que l'on pourrait, par le moyen de cette culture artificielle, augmenter le nombre et la quantité de plusieurs espèces comesiibles, si l'on portait plus d'attention à leur habitat.
On peut manger avec sécurité à Paris ceux que Ton apporte au marché , parce qu'ils sont tous visités; il n'en est pas de même pour les autres villes de France , où l'on voit quelquefois survenir des accidents. C'est probablement pour ce motif, et pour qu'ils puissent être visités plus facilement, qu'une ordonnance qui ne date que de quelques années prescrit, à Montpellier, la vente des Champignons sur un seul marché. Il serait à souhaiter que cette mesure administrative fût générale.
HABITAT DES GHAMPIGNONSc
Il existe des Champignons partout : on en trouve à la surface de la terre, epigei; quelques uns même vivent enfoncés à une certaine profondeur, hypogei; des milliers de petites espèces vivent comme des parasites sur lesécorces, le bois, les feuilles des végétaux, parasitiez, epiphyli, epixyli; mais on ne les rencontre jamais en plus grande quantité que sur les matières végétales et animales en décomposition. Les pierres , cependant , n'en nourrissent qu'un très petit nombre, encore est-on en droit de supposer qu'ils n'y puisent pas les éléments de leur alimentation. Les spores sont répandues partout; elles paraissent suspendues dans l'air, et n'attendent, comme on le voit tous les jours, qu'une circonstance favorable pour végéter. Déposées dans l'eau par une cause quelconque, elles se développent et donnent naissance à ces filaments confervoïdes que l'on a désignés sous le nom d'hygrocrocis, mycoderma. Ils sont presque toujours stériles , et si quelquefois ils fructifient, c'est que leur my-
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célium a formé à la surface du liquide un îlot qui, augmentant petit à petit en largeur et en épaisseur, leur a fourni une base de sustentation; mais aucun Champignon ne fructifie entièrement plongé dans l'eau; il lui faut l'espace et le contact de l'air pour arriver à cet état de perfection.
Toutes les productions que l'on a désignées sous le nom de Champignons le méritentelles véritablement? On peut en douter; comme ces végétaux sont généralement peu connus, surtout très difficiles à définir et à caractériser , il est probable que les observateurs, ne sachant à quel règne ni à quelle famille de plantes rapporter les filaments qu'ils avaient sous les yeux, ont agi par voie d'élimination , et qu'ils en ont fait des Champignons.
Le Torula cerevisiœ entrevu par Lewenhœk, et étudié aussi complètement que possible il y a quelques années par MM . Cagnard- Latour et Turpin, paraît être dans ce cas. Est-ce un animal, une Algue, un Champignon microscopique, ou une modification particulière des éléments des corps qui entrent en fermentation? Rien ne prouve que es soit l'un plutôt que l'autre. C'est un composé de globules réunis ensemble comme les grains d'un chapelet, qui se séparent ensuite, et qui, pris et mis dans des circonstances semblables, se reproduisent avec la même forme et développent une nouvelle fermentation. Ici la cause et l'effet sont tellement confondus qu'on ne peut les isoler sans détruire l'un et l'autre. La forme qui rappelle celle des Arthrosporées et le mode de reproduction qui appartient aussi bien aux Algues qu'aux Champignons, ne sont pas suffisants pour que l'on place le Torula cerevisiœ parmi ces végétaux. Il faudrait voir la fructification véritable, normale, s'accomplir librement au contact de l'air; personne ne l'a vue ni ne la verra, puisque dans cette circonstance la matière tombe en putréfaction.
La maladie des Pommes de terre, qui a causé tant de pertes l'année dernière, et qui a exercé la patience et la perspicacité de tant d'observateurs, ne me parait pas plus qu'à M. Decaisne causée par la présence d'un Champignon. Le Botrytis existait sur les feuilles des pieds qui portaient des tubercules sains ou malades. Son action n'était doue pas toujours la même. Il y a un grand nom-
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bre de plantes dont les feuilles sont couvertes de parasites semblables, et qui ne paraissent pas affectées de leur présence. Les filaments que l'on observe sont dus, comme ie prouve M. Decaisne, au dédoublement et au rapprochement de la membrane des cellules. Pour ce qui concerne les véritables filaments confervo ides que l'on observe sous jépiderme et qu'on retrouve dans les fruits qui tombent en putréfaction , ils sont indépendants du Botrytis des feuilles , et les Pommes de terre exposées à l'air se couvrent d'un si grand nombre de Champignons, qu'il est impossible de dire à quelle espèce le mycélium que l'on voit appartient.
On ne peut nier cependant le développement des Champignons sur des végétaux vivants. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les Urédinés pour s'en convaincre. A mesure que la cryptogamie fait des progrès, nous Yoyons le nombre de ces parasites augmenter. Beaucoup de plantes ne ressentent aucun effet de l'existence des Uredo, Puccinia, JEcidium. Mais les Ustilaginés causent le plus souvent la stérilité de la plante, soit qu'ils se développent dans les réceptacles des fleurs ou dans les étamines, soit qu'ils affectent la graine elle-même, comme dans le charbon ou la carie. Parmi les espèces de Champignons parasites qui attaquent les grains, la Sphacélie est une des plus dangereuses, parce qu'elle leur communique une propriété vénéneuse.
Les substances animales donnent naissance à un grand nombre de Champignons; il y en a même qu'on ne rencontre que sur telle ou telle partie. Le genre Onygena se développe sur les cornes, les sabots, le poil des animaux, les plumes des oiseaux. Le Sphœria militaris, Entomogena, Robertsii, sur les larves ou sur les insectes eux-mêmes, Ylsaria rassa sur les chrysalides enfouies, Ylsaria sphecophila sur la Guêpe Frelon, etc. De toutes ces espèces, celle qui a le plus fixé l'attention est le Sphœria militaris, qui, vers te milieu du xvme siècle, a semblé confirmer d'une manière incontestable la métamorphose de quelques animaux en végétaux.
Pour que l'homme pénétrât le mystère de ce singulier développement, il fallait que ses intérêts matériels fussent compromis, comme ils le sont par la muscardine. Cette maladie, qui se montre dans les magnaneries, cause
quelquefois des pertes immenses en faisant périr les Vers à soie. Elle doit son origine à un Champignon d'une nature beaucoup plus délicate que le précédent; il végète dans le corps du Ver, le tue , le dessèche , le rend blanc et cassant comme un morceau de plâtre. La cause d'une semblable maladie avait été longtemps cherchée et toujours en vain. En fin, en 1835, M. Bassi, avocat à Lodi, eut le bonheur de la découvrir. MM. Audouin et Montagne nous en ont fait connaître la nature et le mode de propagation. 11 résulte de leurs expériences que la muscardine est produite par le Botrytis Bassiana , que les spores disséminées dans l'air sont le moyen de transmission qu'emploie ia nature pour sa reproduction , et que la maladie est transmissible par l'inoculation des spores à d'autres Vers à soie, à des chenilles de différentes espèces , à des chrysalides et même à des larves de Coléoptères.
Les expériences faites avec le plus grand soin ont prouvé d'une manière incontestable que des végétaux cryptogames peuvent naître dans les tissus des animaux ; elles ont aussi fixé l'attention des observateurs, et maintenant la science possède plusieurs cas de ce genre. En 1841, M. Eudes Deslonchamps, professeur d'histoire naturelle à Caen , présenta à l'Institut l'observation d'un Canard Eider qui, trois semaines ou un mois avant sa mort, avait la respiration très gênée. Il mourut, et l'ouverture faite quelques heures après fit voir de nombreuses plaques blanches ou vertes d'une Mucédinée dans les sacs aériens; il yen avait aussi sur les reins, les intestins, les os du bassin, etc. Dans la même année, MM. Emmanuel Rousseau et Serrurier firent aussi une communication semblable à l'Institut; le sujet de l'observation était une Perruche souris, morte de phthisic pulmonaire: dans l'abdomen, entre les intestins, on voyait une fausse membrane sur laquelle existait une moisissure verdâtre et pulvérulente. Les auteurs decetteobservation disent avoir également observé des végétations de même nature sur des Pigeons, des Poules, une Biche et une Tortue des Indes. Abraham Halsey, Will,Virey, Yarrel,Thielc, Montagne, Mitchill de New-York, Owen , Wiews, etc., ont consigné dans différents recueils des observations semblables. Comment expliquer ce phénomène? Dans les Vers à
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soie, le Botrytis se fixe primitivement sur le tissu graisseux , qui ne jouit, comme on le sait, que d'une faible vitalité ; dans les oiseaux et les animaux, c'est sur les membranes , et surtout celles qui sont en contact avec l'air. Ne peut-on pas supposer que les spores, respirées depuis plus ou moins de temps, ont commencé à végéter au même instantque la vie s'est éteinte, et qu'elles ont continué jusqu'au moment de l'ouverture.
Lorsque la mort survient, les liquides ainsi que les tissus tendent à changer de nature, et ce moment est peut-être aussi avantageux qu'un autre plus éloigné pour favoriser leur développement. M. le docteur Mougcot, dans la partie botanique de la statistique du département des Vosges qui vient de paraître, rapporte, d'après M. le docteur Muhlenbeck de Mulhouse, l'observation curieuse de deux garçons tonneliers empoisonnés par les spores de YAspergillus glaucus. Ces garçons étant entrés dans un tonneau fortement couvert de cette moisissure, pour le brosser, en respirèrent la poussière, et aussitôt ils furent pris de céphalalgie, vomissements, vertiges, qui cédèrent à une saignée et à une limonade légère. Que pouvait - il arriver dans une circonstance semblable s'ils fussent morts? Les moisissures se développent avec une rapidité quelquefois étonnante.
M. Schmitz a observé que celles du Mucor Mucedo ont germé en cinq heures dans du suc de pommes , tandis que dans l'eau seize heures ne leur ont pas suffi. N'avons-nous pas, dans un corps qui vient de perdre la vie, les deux circonstances les plus favorables pour leur germination, l'humidité et la chaleur?
Si l'on ajoute foi aux observations de quelques auteurs modernes, les Champignons peuvent se développer dans les organes digestifs et même sur la peau et les membranes muqueuses de l'homme vivant. M. le docteur Prosper Denis de Commercy, dans un Mémoire publié en 1828 sur trois cas rares dans l'ordre physiologico-anatomique, rapporte deux observations de Bézoards qu'il considère comme des plantes cryptogames et comparables aux Truffes. Dans la première, il s'agit d'une fille âgée de trente-six ans, affectée d'aménorrhée et d'hématémèse. Elle rendait par le vomissement des corps étrangers qui avaient la forme de pralines et le
volume de petites noisettes; leur tissu était poreux, à peu près comme celui des os qui contiennent de la moelle ; ils offraient à l'une de leurs extrémités une dépression infundibuliforme communiquant à un canal régulier qui régnait intérieurement dans leur longueur. Le second cas est celui d'un octogénaire constipé depuis quinze jours; lej excréments renfermaientdes corps du volume d'une noisette; ils étaient couverts d'une couche jaune, friable, probablement formée par de la cholestérine; la structure de leur noyau rappelait celle du liège; on y voyait des stries poreuses brunes, plus colorées que le reste de la substance, et d'autres non poreuses, presque incolores, se voyaient à la surface des tranches entamées par le couteau. Les acides agirent sur ces corps comme sur le liège dont ils partageaient la consistance, la couleur, la légèreté et même la spongiosité. De ces deux observations, on ne peut certainement pas conclure que des Champignons se sont développés dans les voies digestives. La fille, affectée d'aménorrhée, comme beaucoup d'autres qui sont dans le même cas, peut bien avoir mangé, par suite de dépravation du goût, des morceaux de Champignons coriaces qu'elle n'a pu digérer. Pour ce qui concerne le vieillard, la cholestérine dont les Bézoards étaient encroûtés, et le mode d'action des acides , comme s'ils eussent été de liège, ne permettent pas non plus de croire à une végétation spontanée ni accidentelle. Fourcroy et Vauquelin ont donné une explication plus simple et plus naturelle de la présence du tissu fongueux qu'ils ont rencontré dans de véritables Bézoards, en disant que les animaux dans lesquels on les a trouvés avaient mangé des Champignons durs, coriaces et subéreux, qui, comme le ligneux, les poils, avaient résisté à l'action des organes digestifs, et en étaient devenus le noyau. M. Gruby (Comptes-rendus hebdomadaires , Académie des sciences naturelles , vol. XIII, pag. 72, 309, 388, ettom. XIV, p. 634) a émis sur la cause et la nature de la teigne et du muguet des enfants une opinion non moins singulière. Suivant l'auteur, ces deux maladies seraient dues au développement de Champignons microscopiques voisins des genres Mycoderma, Torula et Sporotrichum. Cette manière d'envisager la teigne excita vivement ma curiosité. M. Baudelocque,
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médecin à l'hôpital des Enfants, me facilita les moyens de vérifier l'exactitude de ces nouvelles et curieuses observations. Mes recherches n'ont pas répondu à mon attente. Dans la matière qui compose le favus, je n'ai rien vu qui ait la moindre ressemblance avec un Champignon, ni qui puisse donner l'idée d'un Mycoderma, d'un Torula ou d'un Sporotrichum. On voit bien, il est vrai, en examinant au microscope, une parcelle de la croûte teigneuse, des corps ronds, allongés, irréguliers, réunis bouta bout ou par les côtés, mélangés avec des débris membraneux et des globules graisseux; mais ces caractères ne suffisent pas pour constituer un Mycoderma, un Torula et, à plus forte raison, un Sporotrichum. Dans le premier cas, on a des corps inégaux, irréguliers, sans filaments distincts et sans aucune apparence de spores; dans le second cas, au contraire (les Mycodermes exceptés, qui sont composés d'Algues, d'Infusoires et de Champignons réunis en masse), l'élégance, la régularité des formes, le mode d'articulation, de division , la constance dans les caractères et la présence des spores révèlent au premier coup d'oeil une nature végétale. La croûte de la teigne faveuse n'est, pour moi, qu'une masse composée de parcelles membraneuses, de globules graisseux, et d'autres globules dont j'ignore la nature, et qui sont altérés dans leur forme et agglutinés les uns aux autres; ce qui semble le prouver d'une manière incontestable, c'est que la sérosité qui s'écoule d'une surface que l'on vient de mettre à nu en enlevant la croûte est formée de globules absolument semblables, seulement ils sont plus visibles , parce qu'ils sont dégagés de toute matière étrangère. Pour se convaincre du peu d'identité qui existe entre la teigne et des Champignons microscopiques, il suffit de les comparer en nature alternativement, au lieu de consulter un dessin ou une description qui, pour des objets aussi petits, laissent toujours de l'incertitude.