LIVRE IV : DE LA VERTU
tement ou indirectement susceptibles de vertu : la raison, la volonté, la partie irascible et la partie concupiscible. Or la prudence perfectionne la raison ; la justice, la volonté ; la force, la partie irascible ; la tempérance enfin, la partie concupiscible. Ces quatre vertus se partagent donc le gouvernement de l'individu. Elles se partagent aussi celui de la société, dans laquelle la prudence doit distinguer les princes ou les chefs, la justice les magistrats, la force les défenseurs du pays, tandis que la tempérance doit être commune au peuple tout entier.
On peut dire que les vertus cardinales consistent dans un juste milieu. Il ne s'agit point ici d'un milieu réel, mais d'un milieu de raison à déterminer entre le défaut et l'excès, l'abstention et l'action, dans la pratique de toutes les vertus morales. Alors même qu'il faut porter celles-ci à une perfection toujours plus grande, elles ne sauraient perdre ce caractère de modération et de juste proportion qui est la condition de toute perfection humaine. D'ailleurs il suffit de parcourir les principales vertus pour s'apercevoir bien vite qu'elles consistent naturellement dans un juste milieu. Ainsi la prudence doit éviter à la fois l'imprudence et l'astuce ; la religion se garde également de l'irréligion et de la superstition ; le vrai courage est sans timidité, comme aussi sans témérité proprement dite ; la patience n'est ni l'impatience ni l'inertie ; la persévérance se distingue toujours de l'inconstance et ne se confond jamais avec l'obstination ; l'économie doit repousser l'avarice aussi bien que la prodigalité. On pourrait multiplier ces exemples. Quelquefois les mots nous manquent pour exprimer les excès contraires entre eux auxquels s'opposent également la vertu, mais celle-ci n'en implique pas moins et toujours quelque double opposition.
Remarquons enfin qu'il y a entre les vertus morales une solidarité et une connexion telles, que la disparition d'une seule entraîne la ruine de toutes les autres. « Les vertus, dit S. François de Sales, ne peuvent avoir leur vraie intégrité et suffisance, qu'elles ne soient toutes ensemble, ainsi que toute la philosophie et toute la théologie nous assurent... La justice n'est pas justice, si elle n'est prudente, forte et tempérante ; ni la prudence n'est pas prudence, si elle n'est tempérante, juste et forte ; ni la force n'est pas force, si elle n'est juste, prudente et tempérante; ni la tempérance n'est pas tempérance, si elle n'est prudente, forte et juste : et en somme une vertu n'est pas vertu parfaite,- si elle n'est accompagnée de toutes les autres. » En nous élevant plus haut, nous affirmerons qu'il n'y a pas de vertu morale consommée sans les vertus chrétiennes. La prudence est imparfaite, si elle ne comprend pas la folie de la croix ; la force est imparfaite, qui ne sait pas accepter la persécution et le martyre ; la justice est imparfaite, qui ne rend pas à Dieu ce qui lui est dû ; la tempérance est imparfaite, qui refuse l'abstinence et la mortification chrétiennes : en un mot, il n'est pas de vertu consommée sans la charité, qui est la forme et la perfection de toutes les vertu
Prudence. — Elle consiste d'abord dans la connaissance de ce qu'il faut faire ou éviter. Saint Thomas la divise de trois manières : en parties intégrales, en parties subjectives et en parties potentielles. Il énumère huit parties intégrales, c'est-à-dire huit vertus, qui, prises à part, ne sont pas encore la prudence, mais la composent entre toutes; ce sont: la mémoire, l'intelligence, la docilité, l'esprit ingénieux (solertia), le raisonnement, la prévoyance, la circonspection et la précaution. Il y a deux parties subjectives, c'est-à-dire deux espèces proprement dites : la prudence privée et la prudence publique. Enfin il y a trois parties poten-
tielles, c'est-à-dire trois progrès, trois actes successifs de la prudence : le conseil, le jugement et l'ordre.
Cette triple division permettrait d'analyser minutieusement la vertu de prudence et de montrer comment elle peut inspirer ou diriger tous les actes de la vie. Et d'abord la prudence comprend les huit qualités énumérées en premier lieu : la mémoire des leçons du passé; l'intelligence du présent et de tout ce qui se prépare ; la docilité, qui accepte et sollicite les lumières d'autrui ; l'esprit ingénieux et même subtil, qui trouve rapidement les explications et les moyens ; le raisonnement, qui se sert des connaissances anciennes pour en acquérir de nouvelles ; la prévoyance, qui n'est jamais surprise par le temps ; la circonspection, qui n'est jamais surprise par les circonstances ; enfin la précaution, qui se met en garde contre tous les échecs.
Ensuite, les deux parties subjectives nous font connaître le double objet de la prudence, c'est-à-dire le gouvernement de l'individu et celui de la société. La prudence publique n'est absolument nécessaire qu'aux princes du peuple, aux chefs de familles ; mais elle est utile indistinctement à tous. Obéir à un ordre compris, c'est plus parfait, toutes choses égales d'ailleurs, que de céder aveuglément à l'impulsion reçue ; et une société dans laquelle tous ceux qui obéissent seraient capables d'un certain commandement, est plus parfaite en elle-même qu'une société où les membres inférieurs sont ignorants des choses publiques. Pour que ce principe soit incontesté, il suffit de bien distinguer cette obéissance, éclairée et honorable, de l'obéissance raisonneuse et indocile, incapable de comprendre et déjuger sainement ce qu'elle discute. En fait, l'obéissance aveugle est souvent préférable aux dissentiments et aux dangers qui naissent ordinairement de la discussion. Il est même des cas où l'obéissance est nécessairement aveugle, lorsque la fin, par exemple, que se propose l'autorité, ne peut être divulguée ;. telle est d'ordinaire l'obéissance héroïque du soldat en face de l'ennemi. Même en dehors des cas nécessaires, lorsque les garanties de sagesse offertes par l'autorité sont suffisantes, il importe quelquefois d'obéir aveuglément, afin de mieux triompher en soi-même de l'esprit d'insubordination et de révolte.
Enfin les parties potentielles delà prudence nous font connaître ses trois actes principaux, son triple mouvement. Faut-il prendre telle résolution importante et se déterminer à un grand acte, entrer dans cette carrière, contracter cet engagement irrévocable, livrer bataille demain? La raison, justement inquiète et effrayée, appelle le conseil à son aide : à lui de faire valoir tous les motifs contradictoires et de préparer le jugement. Et lorsque le jugement aura été porté, il faudra encore que la raison achève son œuvre, en intimant un ordre que la volonté exécutera par elle-même ou imposera aux autres facultés. Mais la raison peut s'aveugler dans le conseil, faillir dans ses jugements et hésiter dans ses ordres. L'un se précipite avant que d'avoir réfléchi ; l'autre examine toujours sans jamais conclure ; d'autres jugent sainement, mais ne savent ni prescrire, ni défendre. Où sont donc les prudents? « Le nombre des insensés est infini, » dit l'Ecriture.
Et cependant la prudence est si nécessaire à tous. Elle conjure tous les maux, tandis que la folie rend inutiles tous les biens. Ce fut la prudence qui sauva David des mains de Saiil et des Philistins, et d'un proscrit lit un roi puissant. « David était prudent en toutes ses actions : et Saùl, ayant remarqué cette prudence extraordinaire, commença à le craindre » (Rois, xvm, 14-15). « Mon fils, dit encore l'Ecriture, ne faites rien sans conseil, et vous ne vous repentirez point de ce que vous aurez