LIVRE IV : DE LA VERTU
n'est qu'un préjugé, un sentiment, une habitude héréditaire ; et il s'agit de savoir si l'on ne pourra pas la modifier, réformer ses arrêts et la retourner même complètement. La conscience sans Dieu deviendra facilement complaisante, et si, malgré tout, elle demeure incorruptible, cela prouve seulement que la conduite de l'homme vaut mieux souvent que ses principes, et que son pouvoir de détruire est heureusement limité par la nature. Mais la négation de tout devoir découle légitimement de l'irréligion et de l'athéisme.
Nous constatons ainsi que la morale n'est pas indépendante. Bien que les premiers préceptes de la conscience ne supposent pas nécessairement la connaissance distincte de Dieu, ils la préparent et l'impliquent déjà de quelque manière : et si l'on refuse positivement d'admettre les droits de Dieu, il n'y a plus de nécessité logique' d'admettre les droit de l'homme. Les devoirs religieux ne sont donc pas la conséquence des devoirs sociaux, comme on l'a prétendu ; mais les devoirs sociaux découlent plutôt des devoirs religieux. Ceux-ci subsisteraient encore, alors même qu'il n'y aurait pas de société. Le premier homme dut s'incliner devant son Créateur avec reconnaissance et amour, comme nous nous inclinons aujourd'hui, alors que la société n'était pas née encore. Parce que la religion est utile et même indispensable à l'ordre social, il ne s'ensuit point qu'elle n'existe que pour la société, et que la paix publique soit le dernier pourquoi de la religion et du culte. Même le culte extérieur et social a un autre principe que le bien public ; il est dû à Dieu par la société avant d'être profitable et nécessaire à la société qui le rend. Ainsi se trouve condamnée une politique timide et fort peu religieuse en elle-même, qui ne protégerait la religion que comme moyen de gouvernement ou de moralîsation sociale. La société est récompensée de l'accomplissement de ses devoirs ; mais, pas plus que l'individu, la société ne peut regarder sa récompense comme le principe de son obligation et le suprême mobile de sa conduite.
Piété. — La piété, en tant que vertu religieuse, consiste dans l'amour filial de Dieu, amour qui fait que l'âme se complaît dans la prière et se porte avec empressement à tout ce qui intéresse le culte. La piété religieuse est à l'image de la piété filiale, ou plutôt, si l'on préfère, celle-ci est à l'image de celle-là. Une religion sans piété serait incomplète et même fausse, de même qu'une religion sans amour. Tous les devoirs de la religion, surtout si l'on considère la religion telle qu'elle a été complétée parla révélation et l'ordre surnaturel, convergent vers cet amour suprême et filial de Dieu. Kant s'est donc gravement trompé en estimant que la notion de Dieu est trop élevée pour nous et que notre amour ne peut prendre pour objet un être invisible. Dieu est connaissable, quoique imparfaitement pour nous ici-bas ; et il serait absurde de penser que nous ne pouvons aimer que des êtres visibles. Si c'est un devoir naturel d'aimer le bien moral ou l'honnête par-dessus tout, c'est évidemment un devoir naturel d'aimer de ce même amour Dieu lui-même, qui est le bien suprême, réel et subsistant. Dans Tordre de la nature comme dans l'ordre de la grâce, l'homme doit donc aimer par-dessus tout son Créateur (v. S. François de Sales, Traité de l'Amour de Dieu, etc.).
Prière. — C'est l'expression la plus habituelle et la plus facile des sentiments religieux. La prière est une élévation de l'âme vers Dieu. Dans cette élévation vers l'infini, l'âme éprouve un besoin et comprend un devoir : le besoin de se donner tout entière à Celui qu'elle adore, le devoir de le prier pour tout ce qu'elle aime et veut toujours aimer. C'est alors qu'en union avec Jésus-Christ elle fait cette oraison, simple et sublime : Xotre Père, qui
êtes aux deux, que votre nom soit sanctifié... L'âme s'élève par la pensée et par l'amour jusqu'auprès de l'Auteur des choses, qui s'est fait le Père des hommes ; elle désire ardemment qu'il soit béni de tous ses enfants. — Que votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre cmn me au ciel... Elle désire que nul ne se révolte contre cette autorité bienfaisante, et que la terre devienne ainsi l'image de la céleste patrie. — Donnez- nous aujourd'hui notre pain de chaque jour... Emue des souffrances des malheureux et de sa propre indigence, elle demande le pain du corps, le pain de la vérité et de la grâce, le pain de l'Eucharistie. — Pardonnez-nous nos offense* comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... Elle voudrait effacer tous les péchés et les réparer, renouer tous les liens de la charité qui ont été rompus ; elle offre à ses ennemis la pratique mutuelle d'une sincère fraternité. — Et ne mois laisses pas succomber à la tentation... Que les causes et les occasions du mal disparaissent, ou que les bonnes volontés soient meilleures encore ; qu'elles soient toujours plus fortes que les penchants déréglés. — Mais délivrez-nous du mal... Brisez les chaînes de notre servitude, délivrez-nous du mal physique, après nous avoir délivrés du mal moral, qui est le péché !
La prière est mentale ou ronde. Celle ci n'est que pour la première ; elle doit l'exciter, la soutenir, lui donner son expression et non comprimer ses élans. La prière est la respiration de l'âme, la forme suprême de tous les sentiments : c'est le gémissement de la douleur et de la résignation, le chant de l'allégresse et de la reconaissance, le cri pénétrant du repentir. La prière, enfin, est le premier devoir de l'homme ; par elle il est le digne souverain de ce monde, qui semble s'émouvoir sous la main du Créateur et chercher dans l'homme un interprète de ses adorations. (V. Desgeorges, de l'Oraison; les meilleurs Sermons sur la prière et les meilleurs livres de Méditations.)
Imprécation. — L'imprécation a revêtu souvent chez les anciens un caractère religieux. Elle est alors une prière qu'on adresse à Dieu pour attirer sa colère et un juste châtiment sur ceux qui se sont rendus ou qui se rendraient coupables de certain crime odieux. A l'imprécation se rapportent Yanathème et la malédiction. On distinguait les imprécations publiques, particulières, les imprécations contre soi-même. Voir, par exemple, dans l'Iliade, les imprécations de Chrysès, prêtre d'Apollon, contre Agamemnon et les Grecs: dans Sophocle, celles d'Œdipe contre le meurtrier de Laïus. On flétrissait avec imprécation les ennemis de l'Etat. Cet usage cessa en Grèce, après Alexandre, et à Rome après Cassius. Quelques tombeaux romains portent des imprécations contre ceux qui oseraient les violer. Comme le serment, l'imprécation injuste peut devenir une impiété et même un blasphème plutôt qu'un acte religieux. Elle n'est le plus souvent qu'un effet de l'indignation (v. figures de rhétorique).
Adoration. — A la religion et aux antes nombreux qu'elle inspire se rapportent encore V-ndoration, les sacrifices* les offrandes et autres libéralités pieuses, les sacrements, les serments vrais et respectueux, etc. L'adoration proprement dite consiste à rendre à Dieu le culte suprême, en le reconnaissant comme le Créateur et le seul Maître souverain de tout ce qui existe (v. culte, latrie). « Il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu et vous ne servirez que lui seul. » Ce précepte, qui est le fondement même de la religion, était particulièrement inculqué dans l'ancienne loi, alors (pu; les fidèles étaient si exposés à l'idolâtrie et aux autres superstitions païennes.