LIVRE IV : DE LA VERTU
tains effets extraordinaires de l'hypnotisme, et se sont proposé de les étudier scientifiquement. Les phénomènes de tables tournantes attirèrent l'attention publique aux Etats-Unis vers 1843. Ils furent bientôt en vogue dans l'ancien monde presque autant que dans le nouveau. Considéré comme religion, le spiritisme n'est qu'un retour à certaines superstitions païennes.
Magnétisme. — Nous ne mentionnons ici le magnétisme qu'autant qu'il lui arrive de se confondre avec la superstition. Mesmer mit en vogue la doctrine du magnétisme animal, d'après laquelle une personne peut agir sur une autre au moyen d'un fluide subtil et provoquer ainsi des effets salutaires. Il soumit ses malades à ce nouveau traitement, à Paris, où il vint en 1778, et se concilia des partisans. Mais la commission de savants nommée pour juger de sa découverte lui fut défavorable (1784) : on attribua les phénomèmes magnétiques à l'imagination et à l'imitation. Plus tard les phénomènes du somnambulisme artificiel, les expériences du marquis de Puységur, de l'abbé Faria, du baron du Potet étendirent singulièrement le champ du magnétisme et attirèrent de nouveau l'attention. Avec Braid (1843) et surtout avec Charcot, il obtint enfin l'attention du monde savant et prit le nom d'hypnotisme. Parmi les pratiques du magnétisme, il en est qui ont été condamnées par l'Eglise comme superstitieuses ; ce sont celles notamment qui consistent à interroger le médium endormi sur des choses occultes, lointaines ou futures. Voici un extrait de la déclaration de la S. Inquisition romaine à ce sujet : « Abandonnant l'étude régulière de la science, les hommes voués à la recherche de ce qui peut satisfaire la curiosité, au grand détriment du salut des âmes et même au préjudice delà société civile, se vantent d'avoir trouvé un moyen de prédire et de deviner. De là, ces femmes au tempérament débile, qui livrées par des gestes que n'accompagne pas toujours la pudeur aux prestiges du sornnanbulisme et de ce que l'on appelle la claire intuition, prétendent voir toutes sortes de choses invisibles, et s'arrogent, dans leur audace téméraire, la faculté de parler sur la religion, d'évoquer les âmes des morts, de recevoir des réponses, de découvrir des choses inconnues ou éloignées, et de pratiquer d'autres superstitions de ce genre pour se faire à elles-mêmes et à leurs maîtres des gains considérables par leur don de divination. Quels que soient l'art ou l'illusion qui entrent dans tous ces actes, comme on y emploie des moyens physiques pour obtenir des effets qui ne sont point naturels, il y a fourberie tout à fait condamnable, hérétique, et scandale contre la pureté des mœurs... » (4 août 18r>6). Dans la même lettre, la S. Inquisition renouvelait la règle donnée déjà le 28 juillet 1847: « En écartant toute erreur, tout sortilège, toute invocation implicite ou explicite du démon, l'usage du magnétisme, c'est-à-dire le simple acte d'employer des moyens physiques, non interdits d'ailleurs, n'est pas moralement défendu, pourvu que ce ne soit pas dans un but illicite ou mauvais en quoi que ce soit. Quant à l'application de principes et de moyens purement physiques à des choses ou des effets vraiment surnaturels pour les expliquer physiquement, ce n'est qu'une illusion tout à fait condamnable et une pratique hérétique ».
Hypnotisme. — La règle précédente doit s'appliquer à l'hypnotisme, sur lequel se concentre aujourd'hui la curiosité publique. L'hypnose est un sommeil extraordinaire dans lequel on plonge assez facilement certaines personnes nerveuses et convenablement dressées. On endort en regardant fixement dans les yeux, en comprimant les globes oculaires, au moyen d'une lumière vive, d'un coup retentissant et subit, ou même par un simple
commandement, etc. Les personnes ainsi endormies peuvent se trouver dans trois états différents : la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme. Ce dernier état est le plus extraordinaire. Le somnambule peut conférer avec l'opérateur qui lui suggère de sentir, de voir, d'entendre, de vouloir, d'accomplir au moment présent ou plus tard, à peu près tout ce qu'il veut, même les crimes qui répugnent le plus au caractère du sujet. Ce qu'il y a de plus remarquable et de vraiment spécifique dans l'hypnotisme, c'est la suggestion. Elle absorbe même l'hypnotisme, s'il faut en croire M. Bernheim et les expérimentateurs de Nancy. C'est donc par elle que nous pourrons le mieux juger de l'hypnotisme tout entier. Or il nous semble qu'à ce point de vue il n'y a pas lieu de distinguer, comme le font plusieurs auteurs catholiques, deux hypnotismes : l'un naturel et scientifique ; l'autre superstitieux ou déraisonnable, par ailleurs, et répréhensible. Il nous paraît, au contraire, que l'hypnotisme considéré dans son espèce, et non pas dans tels effets qui lui sont communs avec des causes naturelles (sommeil provoqué, etc.) est intrinsèquement mauvais et même superstitieux. Car son effet majeur, propre et spécifique est, avec le somnambulisme provoqué artificiellement, la suggestion en vertu de laquelle l'hypnotisé devient pour ainsi dire la chose de l'opérateur, obéissant fatalement à ses ordres, non seulement au moment même où ils sont donnés, mais longtemps après et bien qu'ils aient été oubliés dans l'intervalle. Or 1° cette aliénation de toute la personne qui livre à une autre ses facultés les plus intimes, sa mémoire, son imagination, ses sentiments, paraît être quelque chose d'intrinsèquement mauvais. Ce désordre est pire que l'ivrognerie et le mensonge. 2° On ne voit pas de proportion naturelle entre un ordre donné dans le sommeil et qui n'agit que physiquement sur le cerveau et l'exécution servile de cet ordre après le réveil. Il n'y a pas de cause suffisante de cette possession d'un homme par un autre. Enfin 3" l'hypnotisme entraîne des conséquences immorales et absurdes. On sait qu'une affection désordonnée pour l'opérateur ne tarde pas à se déclarer chez la femme hypnotisée et que l'hypnotisme a pour effet habituel d'énerver la volonté et le caractère. Cependant, si les prétentions des partisans de l'hypnotisme sont fondées, il conviendrait de l'appliquer à la morale et à l'éducation : de là une psychiatrie et une orthopédie nouvelles. C'est-à-dire que lorsqu'un enfant ou un autre sujet se montre insensible aux exhortations ou retombe constamment après des promesses sincères, il conviendrait de le soumettre à la suggestion hypnotique. Elle serait un remède souverain dans les cas désespérés et aussi dans beaucoup d'autres qui, sans être désespérés, ne laissent pas d'être fort embarrassants. De là un recours puissant pour les pères et mères de famille, les éducateurs, les confesseurs, les directeurs de pénitenciers et maisons de correction : la suggestion abolirait les vices invétérés, rendrait la vertu, la moralité et même la foi et les habitudes chrétiennes à ceux qui les ont perdues. Mais ces belles promesses ne sont-elles pas absurdes ? Ne couvrentelles pas un piège? N'impliquent-elles pas le renversement de la morale? On ne moralise point, en effet, par des moyens physiques, mais par l'instruction, la discipline, l'exemple, la prière, la pratique des sacrements, la mortification. Celle-ci, sans doute, avec la sobriété, un certain régime plus ou moins ascétique, influe sur les mœurs ; mais les mœurs ne peuvent dépendre d'une suggestion hypnotique ni, comme d'autres le prétendent, de certains remèdes administrés à dose homéopathique. Ce sont là, semble-t-il, de vaines observances, frappées parles règles de la S. Inquisition romaine.