LIVRE IV : DE LA. VERTU
Economie. — En tant qu'elle évite à la fois l'avarice et la prodigalité, l'économie est une vertu. Elle fonde la prospérité des familles et des Etats ; elle règle les vrais et justes rapports de l'homme avec les richesses, c'est-à-dire avec tous les biens matériels de ce monde. Chez les anciens, l'administration domestique, au point de vue des intérêts matériels, était un art spécial : Y économique (v. économie politique). Mais l'économie domestique doit être plus qu'un art : elle doit être encore une vertu. Comme la prudence dont elle s'éclaire, elle oblige tout le monde sans distinction, et les riches aussi bien que les pauvres.
Prodigalité. — Ce vice, qui est la contrefaçon ou l'exagération de la magnificence, est une cause de ruine pour les familles ; il fait de nombreuses victimes outre ceux-là mêmes qui s'en rendent coupables. La loi devrait donc, à plus d'un titre, s'en préoccuper. Jadis la prodigalité était une cause d'interdiction. Aujourd'hui on impose au prodigue un conseil judiciaire, sans l'assistance duquel il ne peut faire aucun acte important, comme plaider, emprunter, aliéner, etc. (Code civil, art. 513-5). Le conseil est nommé par le tribunal, sur les conclusions du ministère public. Cette nomination peut être demandée, comme l'interdiction, par un époux, un parent (art. 490) ou même par le magistrat agissant d'office.
Avarice. — C'est un des vices les plus odieux, comme on le voit par le langage même, qui abonde sur ce sujet en termes flétrissants. Ce péché capital sévit néanmoins dans toutes les classes, et l'on voit des mendiants mourir de privations et de faim sur des sacs de pièces d'or. L'avare est toujours pauvre, en effet ; il ne possède pas son or, mais c'est l'or qui le possède. Il est malheureux dans l'abondance même, car le bien qu'il veut avoir gâte celui qu'il a. Toujours en garde contre les sentiments généreux, il se plaint même des services qu'on lui rend, et se dispense par là de payer sa dette de reconnaissance. Parfois cependant, en de rares occasions, on le voit affecter une sorte de prodigalité et de magnificence, soit par inexpérience de la dépense, soit qu'il cherche à dissimuler son avarice, soit enfin en vertu de la loi des extrêmes. Elle veut que ceux qui lésinent chaque jour aiment à paraître magnifiques dans les grandes circonstances.
Modestie. — Elle se confond, pour une bonne part du moins, avec la tempérance, en tant que celle-ci est une vertu générale. La modestie consiste avant tout dans la modération, la réserve, une sage mesure, qui règle toute la personne. Mais elle se dit surtout des dehors, des apparences voulues et de tout l'extérieur : elle convient aux sentiments plutôt qu'aux passions, et au maintien, aux manières, à l'air et au ton plutôt qu'aux sentiments. L'homme modeste est donc humble, et surtout il paraît l'être ; il est sans prétentions injustes et choquantes, que d'ailleurs il ne consentirait jamais à afficher. La modestie se dit plus spécialement encore de vertus délicates, dont elle se fait la gardienne ombrageuse ou craintive. A cet égard, elle sied particulièrement à la femme, à la jeune fille, à l'enfance et à la jeunesse. Mais considérée en général, la modestie est la compagne de toutes les vertus ; le talent lui-même double de prix à se mettre sous sa sauvegarde. On compare parfois la modestie à la simplicité, à la retenue et à la réserve, à la décence, etc. La simplicité se montre, tandis que la modestie se cache ; la retenue et la réserve sont dans l'abstention, la modestie dans la mesure ; la décence craint de choquer en manquant aux convenances, la modestie craint même de se faire remarquer.
Humilité. — Cette vertu essentiellement chrétienne résulte de la claire vue de notre faiblesse et de l'acceptation de notre juste place dans la société,
où nous sommes attachés au service du prochain. Pour le chrétien qui voit toutes choses du point de vue de la foi, l'orgueil est une folie, et la première condition de toute vertu parfaite est l'humilité. Si l'orgueil est le père de tous les vices, l'humilité, qui lui est directement opposée, est le fondement de toutes les vertus. De là l'insistance avec laquelle elle est inculquée par tous les ascétiques. « Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles », nous disent saint Pierre et saint Jacques. « Il a déposé les puissants de leur trône et exalté les humbles. »
Orgueil. — Ce vice naît de l'estime exagérée de soi-même, Porté à son comble, il l'ait rapporter tout à soi, au lieu de tout rapporter à Dieu : de là un désordre monstrueux. Considéré ainsi à son apogée, l'orgueil est vraiment le père de tous les vices. Il y a deux amours ennemis qui ont fondé, l'un la cité de Dieu, et l'autre la cité du mal : ces deux amours sont l'amour suprême de Dieu et l'amour suprême de soi-même, c'est-à-dire la charité humble et l'égoïsme orgueilleux. L'orgueil se dit quelquefois en bonne part; mais alors il signifie de nobles sentiments, de hautes aspirations, qui entrent dans des vertus telles que la confiance, le courage, la magnanimité. Elles s'harmonisent très bien avec l'humilité chrétienne. Mais l'orgueil proprement dit est toujours condamnable, quels que soient d'ailleurs les prétextes dont il se couvre ou les objets auxquels il s'applique : orgueil du talent, de la fortune, de la naissance, etc. Ce vice se proportionne d'ailleurs à toutes les âmes : il y a l'orgueil altier du gentilhomme, l'orgueil titanique du conquérant, l'orgueil insolent du parvenu, l'orgueil stupide de l'ignorant, l'orgueil raffiné de l'homme d'esprit. Il n'est pas de vice peut-être qui soit mieux ainsi à la portée de toutes les conditions et de tous les hommes.
Vanité. — A l'orgueil se rapporte la vanité, qui est son diminutif, pour ainsi dire. Mais tandis que l'orgueil consiste dans l'estime exagérée de soimême, la vanité consiste plutôt dans l'estime déraisonnable de certains avantages, plutôt apparents que réels, qui ne sont au fond que des frivolités; en sorte que si les hommes avaient plus d'orgueil ils auraient, ce semble, moins de vanité. Celle-ci est le danger des âmes faibles ; celui-là tente les âmes foi tes, qui tiennent plus à être qu'à paraître. Les hommes pèchent plus par orgueil, et les femmes par vanité; l'ambition consume les hommes, les femmes sont satisfaites de menues supériorités, comme celles de la parure et de la beauté. Mais les sexes échangent souvent leurs défauts, avec leurs qualités. Et puis, malgré l'opposition réelle qu'il y a entre l'orgueil et la vanité, ils sont unis par des transitions insensibles et l'on peut les associer de mille manières ou s'y livrer tour à tour, car ils sont tous les deux les effets du même amour désordonné de soi-même.
Affectation. — Opposée au naturel et à la simplicité, l'affectation gâte toutes les actions et les meilleures qualités : l'esprit, le savoir, le talent, l'éloquence, les bonnes manières, tous les rapports sociaux auxquels devrait présider une politesse franche ou une amitié sans apprêt. L'affectation n'est souvent qu'une erreur; mais, comme tous les faux jugements de l'esprit, elle devient facilement un vice : c'est alors un mensonge qu'éviteront toujours les coeurs sincères. D'autres sont mis à l'abri de l'affectation par la justesse de leur esprit ; mais ils ne sont pas assurés pour cela de trouver toujours le naturel, qu'on peut perdre de bien des manières. La plus fâcheuse cependant est l'affectation. Pour n'y pas tomber, il faut ne pas trop chercher à l'éviter. Elle naît souvent de la vanité qui porte à se montrer meilleur ou plus habile qu'on n'est ; elle naît aussi d'une fausse modestie. Elle