LIVRE V : DE LA SCIENCE ET DE L'ART
dialectique de Platon ne diffère donc pas de la logique formelle et comprend les opérations de l'esprit à la recherche de la vérité. Or ces opérations se ramènent à trois : 1° les appréhensions ou perceptions, d'où résultent les idées, qui sont exprimées par les ternies; 2° les jugements, exprimés par les propositions ; 3° les raisonnements, exprimés par les syllogismes, etc.
On voit aussitôt que cette partie de la logique communique étroitement avec la grammaire par les termes et les propositions. Mais ces rapports n'entraînent aucune confusion. La grammaire s'occupe des idées, des jugements et des raisonnements par rapport à leurs expressions verbales et non pas en eux-mêmes. Sans doute la grammaire ne peut pas faire abstraction de toute logique ; elle devient même très bien, avec d'habiles maîtres, une logique élémentaire et pratique, la seule accessible à l'enfant, et des plus fructueuses. Mais, au fond, la grammaire sera toujours la science de l'expression correcte. Qui confondra jamais les vérités grammaticales avec les vérités logiques ? Le grammairien ne s'occupe de l'idée que pour l'expression, tandis que le logicien ne s'occupe de l'expression que pour l'idée. Ainsi le médecin s'occupe de l'âme en vue du corps, tandis que le psychologue et le moraliste s'occupent du corps en vue de l'âme. Après cela, il est bien évident que la médecine et la psychologie ou la morale doivent se prêter un concours mutuel et incessant. L'alliance de la grammaire et de la logique n'est pas moins étroite, surtout si l'on songe que la grammaire est toujours fondée de quelque manière sur la logique ; mais leur distinction est très nette. La grammaire exprime, et la logique démontre. Vient ensuite la rhétorique, qui persuade.
Critique. — Cette partie de la logique traite des critériums et de la méthode. Les questions de certitude et d'évidence, de dogmatisme et de scepticisme font donc partie de son objet. On peut aussi y comprendre la question des universaux (nominalisme, conceptualisme, réalisme). Il lui appartient, en outre, de traiter des premiers principes et de la classification des sciences. Avec une bonne méthode, elle doit tracer les règles générales de la critique dans toutes les sciences : philosophiques, historiques, littéraires. A la critique historique se rapporte celle des témoignages. Ceux-ci ne sont recevables que dans la mesure où les témoins sont bien informés et sincères (science et véracité). Il faut, en outre, que les témoignages aient une clarté suffisante. — La critique de Kant et de ses sectateurs ou la philosophie critique est une fausse critique, qui aboutit au subjectivisme et au scepticisme, sinon à d'autres erreurs. Kant oppose outre mesure la forme à la matière de la connaissance, le sujet à Y objet.
Métaphysique. Ontologie. — Si c'est par hasard que la philosophie première d'Aristote reçut le nom de métaphysique (en grec, après les choses physiques), les disciples du maître l'ayant placée, sans autre intention, après les livres qui traitaient des sciences physiques, on conviendra que le hasard fut heureux. L'objet de la métaphysique, en effet, est de ceux qui ne tombent d'aucune manière sous les sens et ne sont perceptibles que par l'abstraction la plus haute. La métaphysique est cette partie de la philosophie qui traite de l'être considéré dans ses plus hautes réalités. Elle diffère de la logique, qui traite de l'être idéal, des êtres de raison, des lois de la pensée et du raisonnement; — de la morale, qui traite de l'être moral et de l'ordre qui lui correspond ; — des sciences mathématiques etphysiques, qui traitent de l'être réel ou possible, mais considéré dans ses réalités moins hautes : ses dimensions, sa quantité, ses qualités ou ses éléments sensibles. La métaphysique
traite de l'immatériel ; si elle traite des corps, c'est en tant qu'ils sont connus d'une manière spirituelle, c'est-à-dire en tant qu'êtres, substances, natures, causes, et non pas en tant que mesurés, comptés, divisés, agissant sur les sens.
La métaphysique comprend deux parties : une partie générale, qui traite de l'être et de ce qui s'y rapporte : c'est ['ontologie ou philosophie première;— une partie spéciale, qui traite successivement du monde (cosmologie, philosophie de la. nature), de l'âme (psychologie) et de Dieu (théodicèe). On peut ajouter à ces parties une pneumatologie ou traité des esprits purs, des anges ; mais, comme la philosophie ne nous en apprend rien ou ne nous les fait connaître que par comparaison avec l'âme, ce traité appartient plutôt à la théologie.
Wolf donna le nom déontologie (science de l'être) à la métaphysique générale ou philosophie première. Aristote avait déjà dit qu'elle est la science de l'être en tant qu'être. Par là sont déjà exclues les prétentions de ceux qui dénaturent la philosophie première pour ne mettre à saplace qu'une idéologie, un traité de l'origine des idées (Locke, Condillac, de Tracy) ou une théorie de la science (Fichte, auteur de la Doctrine de la science). La métaphysique est la science de l'être réel ou qui peut le devenir, c'est la science de l'être et de ses principales formes, de ses modes les plus élevés ou les plus généraux. On voit dès lors sa difficulté et son importance. Les subtilités excessives, les disputes interminables dont elle a fourni l'occasion et la matière ne justifient pas les dédains qu'on lui a prodigués. La renverser, c'est détruire la philosophie elle-même. Celle-ci, privée de la métaphysique, n'est plus qu'une logique stérile et une morale mal assise. — On peut diviser l'ontologie en trois parties. La première traite de l'être et de ses modes transcendantaux, c'est-à-dire supérieurs aux genres {unité, vérité, bien, etc.); la deuxième, des catégories ou genres suprêmes : substance, accidents : qualité, quantité, relation, etc.; la troisième, des causes : matérielle, formelle, efficiente, finale (v. de Régnon, Métaph ysique des causes; deVorges, Essai de métaphysique.)
Esthétique. — Cette science recherche et détermine les caractères du beau dans les productions de la nature ou de l'art. Elle relève de la métaphysique, de la critique, de la psychologie et de la morale. Le nom d'esthétique a été employé d'abord par Baumgarten, qui donna ce titre (Aïsthetica) à un Essai sur l'art (1750). Nous ramenons l'esthétique à la métaphysique, en tant que celle-ci traite du beau, qui a un caractère absolu, de même que le vrai et le bien, entre lesquels il se place (v. ces mots). Mais l'esthétique a, en outre, des rapports étroits avec les facultés de l'âme : jugement, goût, tact, imagination, vue, ouïe. On la rapproche donc des beaux-arts plus souvent que de la philosophie, qui lui donne cependant ses premiers principes.
On divise l'esthétique en trois parties : l'esthétique générale; la théorie des beaux-arts, qui applique les principes généraux à chaque art en particulier; l'histoire générale des beaux-arts. En esthétique, comme en toute science, les uns ont donné la préférence à la méthode expérimentale; les autres, à la méthode rationnelle. Ceux-ci partent de principes métaphysiques et d'analyses psychologiques; ceux-là prennent pour base l'histoire même de l'art. Parmi ceux qui ont traité' de l'esthétique, citons, chez les anciens : Platon, qui a parlé excellemment du beau {Phèdre, Hippias, lîèpublique, Banquet); Aristote, qui a paru réduire l'art à l'imitation de la nature: les stoïciens, qui ont vu surtout dans le beau la symétrie et l'harmonie; Plotin, qui a donné une théorie de lVxpression et assigné l'unité pour forme à la beauté ;