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LIVRE V : DE LA SCIENCE ET DE L ART

l'homme et l'origine du mal, où il réfutait les objections de Bayle contre la justice divine (v. de Margerie, Thèodicée chrétienne).

Ethique ou morale. — C'est la science pratique qui permet à l'homme d'user bien de saliberté pour atteindre sa dernière fin. C'est une science et, à ce titre, elle se distingue du sens moral, qui prononce immédiatement sur l'honnêteté des actes. Le sens moral ou la conscience murale (v. ce mot) est une source d'information, un point d'appui dont la philosophie morale doit se servir, mais il ne constitue pas la science, pas plus que le bon sens ne constitue la logique. Ensuite la morale est une science pratique ; car elle a pour objet les actes, les volontés, les intentions, en un mot l'action. La morale n'exclut point pour cela les théories, les systèmes abstraits, les spéculations les plus hautes ; mais elle tend essentiellement à la formation et à la perfection de l'homme. En troisième lieu, la morale s'applique aux actes libres de l'homme, c'est-à-dire qu'elle étudie l'homme en tant qu'il est tel, en tant qu'il est raisonnable et le maître de ses actions. Mais elle ne saurait se borner, dans l'appréciation et la direction des actes humains, au but plus ou moins prochain à obtenir; elle doit toujours considérer le but suprême, la fin dernière, le pôle immuable vers lequel doivent se tourner toutes les Imnnes volontés. Si le moraliste refuse de s'élever jusque-là, il n'est plus qu'un peintre de mœurs, ou moins encore, un sophiste et un habile, qui enseigne peut-être l'art de parvenir, mais non pas celui d'être homme.

On voit dès lors quels rapports la morale soutient avec les autres connaissances : psychologie, thèodicée, métaphysique, etc. La psychologie est une connaissance spéculative des actes, des facultés, des passions, des habitudes et de la nature de de l'homme. Dès lors elle précède et fonde de quelque manière la morale ; car la spéculation éclaire la pratique ; on ne saurait diriger l'homme sans le connaître préalablement. C'est ainsi que l'école socratique, qui fut une école de morale, fut aussi une école psychologique : « Connais-toi toi-même » était la devise de Socrate.

Quant à la thèodicée, qui est la science de Dieu, notre fin dernière, elle n'est pas moins bien associée a la morale. On peut même se demander si la thèodicée fonde la morale ou si c'est la morale qui fonde la thèodicée. Nous avons vu déjà (v. classification des sciences) que la morale revendique une certaine importance, en ce sens qu'elle a son principe, propre immédiatement évident, qui n'est pas démontré précisément par aucune autre science. Ce principe est celui du devoir : il faut faire le bien et éviter le mal. Ce principe, s'il est analysé, scruté par un esprit de bonne foi, conduit à reconnaitre l'existence d'un suprême législateur, qui est Dieu même. Sous ce rapport la morale fonderait la thèodicée et même toute la métaphysique, s'il faut en croire Kant.

Niais il est évident que si la morale porte secours ici à la thèodicée, c'est pour être secourue à son tour. Que deviendrait la morale s'il n'y avait point de Dieu, de législateur, de sanction? La plupart la confondraient bien vite avec un sentiment, un préjugé que l'on peut détruire ou transformer à peu près à son gré. Bref, il est évident que la morale '"'ira toujours par se modeler sur la métaphysique ou les croyances spéculatives. C'est pourquoi, bien que le premier principe de la morale naturelle ne soit pas précisément un principe religieux, cependant la morale est réellement et pratiquement inséparable de la religion, et de la thèodicée en particulier. Nos spiritualistes en conviennent généralelement. Si plusieurs d'entre eux veulent l'affranchir déjà théologie, c'est d'ordinaire la théologie sacrée qu'ils ont en vue. Et s'il en est qui aient paru

affranchir complètement la morale, même de la thèodicée, c'est que leur Dieu impersonnel ne mérite pas le nom de Dieu.

Quant aux positivistes et aux autres ennemis de toute religion révélée, ils essaient de fonder leur morale tantôt sur la psychologie ou l'histoire naturelle (Spencer), tantôt sur la métaphysique et la cosmologie (Schopenhauer, Hartmann). Mais il est ('vident (pie ces morales tournent au gré de chacun. S'il y a encore tant d'unanimité sur certaines règles pratiques des moeurs, malgré tant de divergences spéculatives, cela provient de ce que tous nos penseurs obéissent plus ou moins inconsciemment à l'esprit chrétien qui fait la civilisation moderne. Mais leurs morales sont déjà, au fond, très différentes, et elles nous ramèneraient bientôt le paganisme avec toutes ses formes, si elles venaient à prévaloir.

En réalité donc il n'y a pas de morale vraie et parfaite qui soit absolument indépendante. La morale mène à Dieu et elle s'inspire de l'idée de Dieu ; elle forme avec les autres sciences philosophiques un seul faisceau qu'il est impossible de rompre. Mais si la morale se sépare de ses sœurs, elle est exposée à tous les dangers, livrée à toutes sortes d'inconséquences. Après s'être affranchie de la révélation, elle tendra à s'affranchir de l'idée même de Dieu ; et si elle y parvient, elle dénaturera la conscience et mettra finalement la force à la place du droit, et le plaisir, avec l'intérêt, à la place du devoir.

On divise la morale en deux parties : 1° la morale générale ou Y éthique, qui traite de la fin de l'homme, des actes humains et de leurs règles, c'est-à-dire des lois ; 2° la morale spéciale, avec le droit naturel et le devoir qui lui correspond. Les devoirs sont individuels ou sociaux. Les premiers regardent Dieu, nous-mêmes ou le prochain (v. vertus de religion et de justice). Les seconds regardent la famille, la société civile ou la société religieuse, les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Il est évident que la morale générale et la morale spéciale sont inséparables : la première fonde la seconde et ne cesse de la soutenir ; l'éthique fonde le droit naturel, qui ne garde son caractère de droit qu'en communiquant avec elle. Il n'est donc pas permis, à la suite de Kant, d'assigner pour objet à l'éthique l'ordre intérieur de la conscience, et au droit l'ordre extérieur. Celui-ci n'est moral que par l'ordre intérieur, qui l'anime et l'élève (v. les traités de morale, de (îury-Dumas, Marc, Ballerini, Lehmkuhl; Caro, Etudes morales, etc.).

Déontologie ou Science des devoirs. — C'est sous ce titre que J. Bentham a publié une théorie des devoirs. La déontologie s'étend aussi loin que la justice (devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même) et même aussi loin que la morale (devoirs sociaux, domestiques, individuels ; devoirs de justice et de charité, de prudence, de force, de tempérance, etc.) Le devoir et la déontologie ont le même fondement que .la morale, c'est-à-dire la conscience ou la loi naturelle, dont les préceptes s'expliquent à mesure que Dieu et l'homme sont mieux connus, et que la révélation vient confirmer la raison et y ajouter sa lumière.

Physiognomonie. — Art de connaître le moral de l'homme par la physionomie. Cet art, dans ce qu'il a de sérieux, relève de la psychologie et de la morale. Lavater surtout s'est rendu célèbre par ses Essais physiognomoniques, où il compare, comme Aristote l'avait, fait déjà, les physionomies des hommes à celles des animaux et en tire des inductions, etc. Quelques-uns accordent une importance capitale à l'ouverture de l'angle facial, qui mesurerait, dit-on, le degré de l'intelligence. De nos jours M. Ledos a résumé tout ce que la physiognomonie a de plus curieux, de mieux fondé et

PARTIK LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE

de plus utile. Il est certain que la physionomie, mieux encore que le reste de la personne, est le miroir de l'âme ; mais, sans compter qu'elle peut être faussée parla dissimulation, on y lit les prédispositions naturelles du sujet plutôt que ses habitudes consenties et par conséquent sa vraie valeur morale. La physiognomonie, quelque intéressante qu'elle soit, est donc une connaissance conjecturale, surtout quand elle s'applique à des personnes qui ont gardé le plein gouvernement d'elles-mêmes. Les mêmes observations s'appliquent à la craniologie, à la phrènologie et à la graphologie (v. Eug. Ledos, Traité de la physionomie humaine, 1894).

Cranologie ou craniologie et cranioscopie. — C'est l'art prétendu de connaître le moral de l'homme par l'inspection du crâne. Gall, inventeur de cet art, supposait à tort que le crâne se moule exactement sur les circonvolutions de la masse cérébrale et que les protubérances ou bosses crâniennes, à cause de cette correspondance, seraient l'indice des facultés morales. Il distinguait ainsi 26 ou 27 facultés, formant comme la carte géographique du cerveau : l'instinct de la reproduction, l'amour de la progéniture, l'attachement, le courage, la destructivité, la ruse, l'instinct de la propriété, avec le penchant au vol, l'orgueil, la vanité, la circonspection; la mémoire des choses, des lieux, des personnes, des mots ; le sens du langage, le sens des couleurs et le talent de la peinture, le sens des rapports musicaux et le talent de la musique, le sens des nombres et l'aptitude aux mathématiques, le sens de la mécanique et de l'architecture, la sagacité comparative, l'esprit métaphysique, l'esprit caustique, le talent poétique, la bienveillance et le sentiment du juste, la mimique, le sentiment religieux.

Phrènologie. ■ — C'est le nom donné par Spurzheim, disciple de Gall, à la craniologie telle qu'il l'a modifiée. Les phrénologistes distinguent jusqu'à 37 organes cérébraux correspondant à autant de qualités morales. Elles forment trois groupes : 1° les penchants (alimentivité, combativité, destructivité, acquisivité, etc.); 3° les sentiments (estime de soi, circonspection, bienveillance, vénération, fermeté, conscienciosité, etc.) ; 3° facultés intellectuelles on perceptives (configuration, étendue, tactilité, coloris, localité, calcul, ordre, tons, langage, causalité ou esprit métaphysique, etc.) — Toutes ces tentatives sont des incursions injustes de la physiologie dans le domaine de la psychologie. Il n'y a de vrai ici que la correspondance du physique et du moral et la théorie des localisations cérébrales en ce qui regarde les sens et la faculté motrice. Mais la vertu et le vice échappent à tout déterminisme organique et rigoureux (v. âme, cerveau).

Graphologie. — Elle étudie l'écriture comme exprimant les habitudes, les sentiments ordinaires, les préférences et les aptitudes de celui qui l'a formée. Bien entendu, il ne peut être question ici que de l'écnture courante et librement tracée. Comme elle résulte d'un ensemble de gestes ou de mouvements précis et délicats, en corrélation étroite et constante avec la vie intime de l'esprit, il n'est pas étonnant que l'écriture traduise de quelque manière, et d'autant mieux qu'elle est inconsciente à beaucoup d'égards, les qualités acquises et les qualités naturelles de son auteur. De là la graphologie, appelée assez improprement la philosophie de l'écriture. Elle est seulement, et c'est bien assez pour sa gloire, l'art d'interpréter l'écriture comme signe des sentiments, du caractère, du tempérament, des prédispositions physiques et morales. De prime abord, on serait tenté de la comparer aux arts divinatoires ; mais elle offre un caractère plus sérieux, et ses résultats parfois étonnants s'expliquent scien-

tifiquement. Elle relève étroitement, en effet, des sciences philosophiques. S'il est maître dans son art, le graphologue est un psychologue pénétrant, un moraliste délicat, un critique judicieux : il peut donc saisir l'âme humaine jusque dans ses moindres manifestations, dans ses actes inconscients et dans ses actes réfléchis. Et puisque le style, les traits du visage, le ton habituel de la voix sont autant de miroirs où l'âme se laisse apercevoir, pourquoi l'écriture n'en serait-elle pas un autre, d'autant plus instructif qu'il est plus abrégé, plus fixe et plus facile à consulter ?

Mais il faut reconnaître en même temps que tous ces miroirs de l'âme, et l'écriture en particulier, déforment souvent leur objet, sans compter qu'ils l'expriment toujours d'une manière inadéquate : il est difficile d'y lire clairement et d'interpréter leur témoignage. Les inductions graphologiques' sont donc facilement hasardeuses ; elles ne dépassent guère d'ordinaire les limites de la probabilité; c'est par leur ensemble seulement et par leur convergence, pour ainsi dire, qu'elles permettent de fixer un à un les traits essentiels d'un portrait. Et puis il faut reconnaître surtout qu'elles ne peuvent donner la certitude, si elles portent non seulement sur le naturel, le tempérament, les prédispositions physiques et morales, mais encore sur le domaine de la libre volonté, sur les habitudes morales consenties, qui font, en définitive, la valeur de l'homme et du caractère. — La graphologie a été créée, pour ainsi dire, par l'abbé Michon (v. ce nom), fondateur d'une Société de graphologie qui publie une revue mensuelle. M. Crépieux-Jamin est l'auteur de l'Ecriture et le caractère, etc., où sont résumés les principes de l'école.

Sociologie. — Comte désigne sous ce nom la science sociale positive ou plutôt positiviste, c'est-àdire fondée sur la simple expér.ence, indépendamment de toute métaphysique et de toute morale absolue. Elle comprend la statique et la dynamique sociales. La première découvre les lois de coexistence entre les phénomènes sociaux. La seconde découvre les lois de succession. Mais il est clair que, s'il faut entendre par la sociologie la science sociale, elle comprend la morale sociale, le droit, la politique, l'économie politique, etc., et toute l'histoire dans la mesure où les sciences précédentes peuvent s'en éclairer.

Droit. — Nous ne parlons ici du droit qu'autant qu'il est une science, la science des droits et des justes rapports d'une personne avec une ou plusieurs autres. Le droit se divise comme son objet. Il y a d'abord le droit naturel et le droit positif. Le premier résulte de la loi naturelle elle-même et se fonde immédiatement sur la morale ; il est promulgué par la conscience avant toute loi extérieure. Le second est fondé, en outre, sur quelque loi de ce genre. Au point de vue de l'origine, le droit positif est divin ou humain. Le premier est fondé sur la loi divine positive (l'Ancienne Loi, d'où le droit mosaïque, ou la Nouvelle Loi, celle de l'Evangile, d'où le droit chrétien). Le second est fondé sur les lois humaines. Celles-ci sont ecclésiastiques (d'où le droit canon) ou civiles (d'où le droit civil) au sens le plus large du mot. Le droit civil se distingue selon les nations (droit romain, droit français, etc.) La science du droit romain est importante, car il a exercé une grande influence sur les législations des peuples européens, qui ont hérité de la civilisation romaine. Le droit canon a exercé une influence bien plus heureuse encore, soit sur le droit romain d'abord, soit sur les législations des peuples chrétiens. Au droit civil se rapporte le droit civil ecclésiastique, qui comprend les règles prescrites par la puissance temporelle concernant l'exercice du culte, sa police et sa discipline extérieure, la possession et l'administration

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