LIVRE V : DE LA SCIENCE ET DE L'ART
pensé le plus. Toutefois il y a de vrais talents d'improvisation, quoique les œuvres improvisées n'aient point d'ordinaire les qualités sérieuses de celles qui ont été lentement élaborées. L'improvisation en vers est la plus remarquable. Plusieures poésies célèbres ont été improvisées, pour ainsi dire, c'està-dire composées en quelques heures : ainsi le Rhin allemand d'Alfred de Musset et la Réponse à Némésis, de Lamartine. L'histoire a gardé les noms d'improvisateurs célèbres dans leur temps : ils abondent en Italie. N'en citons qu'un, la Corilla, couronnée au Capitule en 1776 : elle a suggéré à Mme de Staël l'idée de sa Corinne.
Eloquence. Orateur. — L'éloquence est l'art ou le talent de persuader. Elle est, pour une bonne part, un talent naturel, qui se développe par la culture. Bien que Cicéron ait dit : Nascuntur poetw , fiunt oratores, elle diffère de la rhétorique à peu près comme la poésie diffère de la versification. Parmi les genres d'éloquence on distinguait anciennement : le dêlibèratif; qui conseille et persuade ; le judiciaire, qui accuse ou défend ; le démonstratif, qui loue ou qui blâme. A un autre point de vue, il y a l'éloquence de la chaire (religieuse), du barreau (judiciaire), de la tribune (politique), des académies ou réunions littéraires (académique). Les divers genres d'éloquence, considérés à diverses époques, ont été l'objet de nombreux ouvrages. Quintilien a écrit : De institutione oratorio, ; Cicéron : De oratore. L'abbé Maury a laissé un Essai sur l'éloquence de la chaire. Parmi les plus grands orateurs sacrés ou profanes dont l'histoire de l'éloquence ait gardé le souvenir, citons : Démosthène, Cicéron, Hortensius ; saint Jean Chrysostome, saint Bernard, Bossuet, Bourdaloue, Massillon, Bridaine, Lacordaire; parmi les orateurs profanes : Pitt, Fox, O'Connel, Mirabeau, Berryer.
Rhétorique, rhéteur. — On peut définir la rhétorique comme l'éloquence : l'art de persuader. Mais elle est un art qui s'enseigne et qui s'apprend et nullement un talent de la nature. Elle est à l'éloquence naturelle ce que la logique artificielle est au bon sens. On distingue trois parties dans la rhétorique : Yinvention, qui fait trouver les matériaux ; la disposition, qui les organise; Yèlocution, qui les revêt de la grâce et des autres ornements du style. A ces trois conditions de l'éloquence savante, il faut joindre Yaction, qui résulte du débit et des gestes (v . mœurs oratoires) . La rhétorique fut enseignée de bonne heure chez les anciens, où elle prit une extrême importance ; mais les rhéteurs grecs et latins abusèrent si souvent de leur art qu'il m a été discrédité ; ils se confondirent avec les sophistes. Ceux-ci abusent de la logique, comme ceux-là de l'éloquence. Parmi les auteurs anciens qui ont traité de la rhétorique, se font remarquer Quintilien et Cicéron.
Invention. — Elle consiste à tiouver non seulement des idées, mais encore des sentiments, des faits et toutes sortes d'arguments. Car l'orateur se propose à la fois de prouver, de plaire et de toucher. Néanmoins les idées sont les matériaux premiers du discours : elles amènent facilement le reste. De là l'importance du plan, du canevas. Pour le dresser et le remplir on peut se servir de topiques ou lieux communs (v. ces mots), dont les anciens ont fait grand cas. Mais il importe d'en user avec discernement et de ne leur demander que les matériaux convenables. Autant que possible l'orateur doit tirer tout ce qu'il dit des entrailles même du sujet : ex visceribus rei.
Pathétique. — C'est l'art d'exciter les passions : il fait partie de la rhétorique. Or on peut exciter les passions en arrêtant l'esprit sur certaines idées ou considérations qui arrivent à le captiver, et en frappant l'imagination par des récits ou des pein-
tures de façon à communiquer les sentiments que l'on éprouve. Car la règle suprême ou plutôt unique en cette matière, c'est d'être ému soi-même si l'on veut émouvoir. Quintilien et Horace l'avaient déjà remarqué et l'ont fort bien dit.