Chapitre Premier
De la famille et de la patrie.
Famille. — Jusqu'ici nous avons considéré l'homme individuel : son âme, faite à l'image de Dieu ; son corps, si bien construit, chef-d'œuvre et abrégé du monde sensible. Maintenant, il faut se tourner vers la famille et vers la société, dont l'individu est l'unité fondamentale. De même qu'une unité, en s'ajoutant à d'autres ou en se multipliant elle-même, peut donner tous les nombres possibles, de même l'homme, en se rapprochant de ses semblables, forme toutes les sociétés. L'individu est limité de toutes parts ; sa vie tout entière s'écoule dans un peu de temps et d'espace : mais l'humanité s'étend sans mesure. Séparé de la société, l'homme n'est, pour ainsi dire, qu'une étoile solitaire et plus ou moins apparente; mais, avec les autres, cette étoile forme les constellations, qui remplissent le ciel de la poussière lumineuse des mondes. Cette comparaison est celle de Dieu lui-même. « Regarde le ciel, disait-il à Abraham, et compte les étoiles si tu peux. C'est ainsi que ta race sera multipliée ». Et le patriarche de la solitude devint, en effet, le père d'un grand peuple.
Dieu ne créa d'abord qu'un seul homme, sans doute afin que cet isolement fit désirer et mieux apprécier les charmes de la société. Eve apparut ensuite : elle devait être la mère de tous les vivants. Le genre humain se fût propagé, heureux comme ses auteurs ; mais nous savons que ses origines furent corrompues, et que la concupiscence fut déchaînée par le péché. L'éducation et la doctrine n'accompagnèrent pas toujours le cours du sang ; l'homme opprima l'homme et l'avilit pour le mieux dominer, la vie elle-même fut dissipée à sa source ; et l'on vit des peuplades incultes, sauvages, dégénérées, ignorant leur histoire et privées de tous les bienfaits de la civilisation.
Mais il serait injuste de ne porter les regards que sur la famille déchue : il vaut mieux la considérer dans son institution même et telle que l'esprit chrétien la fait encore chaque jour. Quelle n'est pas la perfection de la famille chrétienne , où l'époux et l'épouse partagent les mêmes devoirs, les mêmes espérances, les mêmes desseins et les mêmes travaux ! Les liens vivants de leur amitié, ce sont les enfants, qui grandissent entre la force du père et la tendresse de la mère, leur donnant déjà en retour leur foi la plus entière et les prémices de leurs affections. La paix, l'union, la joie de se donner mutuellement et d'être aimé, ne quittent
jamais cette petite société qui se fait à elle-même son bonheur. L'amour conjugal et l'amour filial tressent de concert des liens si forts qu'il est impossible de les rompre, et si doux qu'on ne saurait même le tenter. Le temps, l'âge et la mort changent les rapports et les devoirs, mais ils ne changent pas l'amour ; et lorsque l'enfant a grandi et s'est fortifié jusqu'à devenir le soutien de la vieillesse des auteurs de ses jours, lorsque l'épouse a vu blanchir la tête de son époux, l'amour n'est que plus parfait, plus éclairé et plus fort. Se croyant sur son lit de mort, Tobie adressait à son fils ces paroles inspirées par l'amour conjugal : « Mon fils, lorsque votre mère aura achevé comme moi le temps de sa vie, ensevelissez-la auprès de moi ». Quelque temps après, le jeune homme, qui avait dû s'éloigner de son vieux père, exprimait ainsi à son compagnon de voyage un sentiment de piété filiale : « Vous savez que mon père compte les jours, et que si je tarde un jour de plus, son âme se remplira de tristesse ». Cependant sa mère, ignorant les heureuses causes de cette absence prolongée, versait déjà des larmes et exhalait ses plaintes maternelles : « Ah ! mon fils, mon fils ! disait-elle, pourquoi nous avonsvous envoyé si loin, vous la lumière de nos yeux, le bâton de notre vieillesse, le soulagement de notre vie et l'espérance de notre postérité? Nous ne devions pas souffrir votre départ, puisque vous nous teniez lieu de tout ». C'est dans la famille que naissent les amours les plus forts ; c'est elle qui inspire, pour ainsi dire, tous les dévoùments et tous les héroïsmes. Et ici nous sommes invités à. élever nos regards au-dessus du foyer domestique pour généraliser l'idée de la famille. Il y a, en effet, des alliances purement spirituelles et particulièrement sacrées, dont le but est la propagation de la doctrine, la défense de la vérité et la génération des âmes à la vie de la grâce. Le rôle de la famille est trop sublime, sous la loi évangélique surtout, pour ne pas permettre et exiger même de quelque manière cette distinction ; et [le chrétien peut être appelé à la solitude du célibat, pour se mieux consacrer à l'amour filial de Dieu, à l'amour fraternel des hommes, à l'amour suprême des âmes et de la vérité.
Ce qui précède démontre assez que la famille est la société par excellence, antérieure à la société civile, dont elle est le premier élément organique. Elle jouit dès lors de droits imprescriptibles. Qu'il nous suffise de rappeler ici les enseignements de l'Encyclique Sur lu condition des ouvriers : ils touchent aux questions les plus graves de la mo-