LIVRE VII : DE LA SOCIETE
grand écuyer, de grand éehanson, de grand veneur, etc. Cet usage, avec la royauté, subsiste dans diverses contrées de l'Europe. Tout grand seigneur avait ses pages de noble famille, qui portaient sa livrée. Quant à la domesticité qui se pratique aujourd'hui, elle résulte d'un contrat librement formé, qui peut se rompre de part et d'autre au premier sujet de mécontentement. Mais on ne peut que regretter la facilité avec laquelle prennent fin ces sortes d'engagements, au grand détriment de l'esprit familial et des vertus qui font les bons maîtres et les bons serviteurs. Ceux-ci devraient être plus fidèles, plus considérés, mieux incorporés à la famille, et ceux-là auraient alors le droit d'être mieux servis.
Patrie. — La patrie n'est qu'une grande famille, et le vrai patriote étend à tous ses concitoyens l'amour qu'il ressent pour ses proches. Le patriotisme prend sa source près du foyer domestique ; mais, loin de se borner au toit et au champ paternel, il embrasse la cité tout entière et de vastes provinces, l'histoire mémorable d'un peuple, d'impérissables traditions ; il grandit à proportion des intérêts mêmes auxquels il se dévoue, et, s'il est sanctifié par la foi, il se confond bientôt avec la religion, la charité, les plus héroïques vertus. C'est pour la patrie que l'on prodigue volontiers ses sueurs, son sang et sa vie ; c'est au sein de la patrie qu'on aime à vivre, à se reposer et à mourir. L'amour de la patrie fait des heureux et des héros : des heureux dans la prospérité, des héros dans l'épreuve et le malheur. L'histoire de tous les peuples célèbres est riche d'exemples héroïques : Athènes eut ses Miltiade et ses Aristide ; Rome, ses Fabius et ses Scipion. Mais jamais l'héroïsme ne germe seul : il naît du dévoûment à la famille et de l'amour sacré de la patrie. Si donc l'on affaiblit la famille, par exemple en restreignant outre mesure les droits paternels et en méconnaissant l'indissolubilité du lien conjugal, on verra décroître la valeur des hommes et diminuer le nombre des grands citoyens. Ils feront place à des ambitieux hardis, à des aventuriers célèbres, qui tromperont le peuple au lieu de le satisfaire et l'écraseront au lieu de le sauver.
Il s'est rencontré des novateurs assez insensés pour méditer à la fois la ruine de la famille et celle de la patrie. Le genre humain et les individus seraient seuls en présence. Familles, tribus, races, peuples, nationalités diverses : tout disparaîtrait, pour faire place à une association immense, fondée sur un pacte universel, n'ayant pour fin que la jouissance, pour mobile que l'intérêt, pour morale que les passions, désormais justifiées. Ignorance profonde de la nature humaine et des origines de la société ! Celle-ci repose essentiellement sur les familles, et le genre humain n'a pu s'étendre beaucoup sans se fractionner bientôt en races et en peuples distincts, comme le globe habité est partagé lui-même en régions opposées et en contrées diverses. Cette variété est naturelle et nécessaire. Il ne faut pas la confondre et la condamner avec les séparations haineuses, les rivalités injustes et les guerres fratricides dont elle est l'occasion ; car elle n'est en elle-même que la distinction des peuples dans une fraternité commune et l'émulation dans la paix.
Il est vrai que tous les peuples de la terre ont été conviés indistinctement à connaître la vérité, et que dans l'Eglise catholique il n'y a pas de distinction entre le Romain et le Grec, le barbare et le lettré. Mais il est vrai aussi que l'Eglise est une société plus spirituelle que temporelle ; elle réunit les âmes plutôt que les corps. D'ailleurs, en adoucissant les mœurs et en pacifiant les peuples, l'Eglise ne tend pas à supprimer les nationalités, pas plus qu'en réconciliant les classes et en rétablissant une juste
égalité, elle ne tend à confondre les rangs et les devoirs. Que les rapports entre les hommes et les peuples soient donc bienveillants et fraternels, mais que les distinctions subsistent. Les traditions du passé doivent faire aimer le présent et servir de leçon pour l'avenir. Le Latin ne peut oublier sans déchoir la force et la sagesse qui valurent aux Romains le gouvernement du monde. Le Grec doit être digne de l'indépendance et de l'orthodoxie de ses aïeux. Le Franc ne peut démentir ses vertus traditionnelles : sa loyauté, sa bravoure et sa générosité (v. patriotisme ; Legrand, Vidée de patrie, 1897).
Etranger. — La condition des étrangers a varié beaucoup avec le temps et n'est point la même aujourd'hui encore dans les diverses contrées (v. aubain, aubaine). En Autriche, en Russie, etc., les règlements de police sont forts gênants pour l'étranger ; en Angleterre, il ne peut acquérir d'immeubles; aux Etats-Unis, au contraire, il a droit de cité après un an de résidence. Aucun pays d'Europe n'est plus favorable aux étrangers que la France, où la législation tend à les assimiler aux Français au point de vue du droit civil. Parmi les droits politiques, dont ils ne sauraient jouir, est celui de servir de témoin dans un acte public. Ils peuvent être assujettis à certaines mesures de sûreté et, dans certains cas, ils peuvent être internés ou expulsés. Ils sont soumis à certaines incapacités, qui sont levées bien souvent par des traités diplomatiques.
Race. — On divise généralement l'espèce humaine en quatre races : la race blanche ou indoeuropéenne ; la race noire, répandue en Afrique et en Océanie ; la race jaune ou asiatique ; la race rouge ou américaine, que de Quatrefagcs rattache à la précédente. La première est caractérisée par la couleur plus ou moins blanche, un angle facial plus ouvert (80 à 90°), des incisives verticales, etc. La race nègre est caractérisée par une peau plus ou moins noire et ordinairement par des cheveux courts et crépus, un nez épaté, un front déprimé, les pommettes saillantes, les mâchoires proéminentes, etc. La race jaune a le teint jaune olivâtre ou brun, la tète sphérique, le visage plat, les paupières bridées et relevées obliquement, etc. D'après de Quatrefages, la race blanche comprend les branches caucasienne, basque, sémitique (Hébreux, Arabes, Abyssins), libyenne (Kabyles, Touaregs), hindoue, iranienne, hellénique, latine, slave, germanique, Scandinave, celtique. La race nègre comprend les branches mélanésienne et africaine. La race jaune comprend les branches sinique (Chinois, Indo-Chinois, Thibétains), mongole ou touranienne (Turcs, Mandchous, Kalmouks), ongrienne ou boréale (Lapons). A ces races dites pares, il faut ajouter les races mixtes. A la race jaune se rattachent les familles japonaise, malayenne, celles qui ont peuplé les deux Amériques (Esquimaux, Californiens, Hurons, Comanches, Mexicains, au Nord; Péruviens, Patagons, au Sud). La Genèse fournit des renseignements précieux sur les premiers patriarches et l'origine des peuples ; mais ses indications sont restreintes ou à peu prés à une partie de la race blanche, à cause du but particulier que se proposait l'auteur inspire'.
Population. — La population du globe est évaluée aujourd'hui à plus de 1.500 millions; mais il pourrait en nourrir quatre fois pl^s, si tout le sol fertile était mis en culture. Pour chaque pays, on distingue la population absolue et la population relative, c'est-à-dire eu égard ;ï l'étendue du pays, en calculant par exemple une moyenne de population par kil. carré. Ainsi la population absolue de la France ne dépasse guère 38 millions, et sa population relative n'atteint pas 80 personnes par kilomètre carré. La densité de la population est bien supérieure en Belgique. — La question de la popu-