Chapitre Premier
De l'être transcendantal :
un, vrai, bon.
Etre. — Prise dans toute son extension, l'idée d'être est sans limites. Mais elle se modifie bientôt et se détermine graduellement. Les modes généraux de l'être sont : l'existence et l'essence ou la nature, c'est-à-dire en d'autres termes l'acte et la puissance, avec la réalité et la possibilité ; puis Vunitè, la vérité, la bonté ou le bien. A l'être est opposé le néant, le rien ; à la possibilité, l'impossibilité et la nécessité. Ces notions et quelques autres qui s"y rapportent éclairent toutes nos pensées, tous nos raisonnements intimes et toutes nos paroles.
Au sujet de l'être et de son idée nous remarquerons les caractères suivants : 1° L'être est ce qu'il y a de plus trenscendant ; car il est, par delà tous les genres, le dernier terme de l'analyse, le plus haut point de l'abstraction. Après la substance, la qualité... il y a l'essence, la possibilité..., puis l'être : il est impossible de poursuivre au delà, de monter plus haut ni de descendre plus bas. — 2° L'être est ce qu'il y a de plus simple ; car on ne peut le diviser d'aucune manière ; il n'a pas de parties, pas d'espèces, pas d'accidents ni de modes qu'il puisse prendre et laisser ; tout mode est dans l'être. On ne peut donc pas analyser l'être comme tel, mais seulement tel ou tel être, il est le terme de l'analyse. — 3° L'être est ce qu'il y a de plus commun, c'est-à-dire que l'on attribue le mieux à toutes choses. Toute chose est : elle peut n'être pas vraie, ni bonne, ni opportune, mais elle est toujours, elle a nécessairement quelque réalité ou possibilité. Le premier, le plus universel, le plus inévitable de tous les attributs, c'est donc l'être.
— 4° L'être est ce qu'il y a de plus nécessaire. Sans l'être il n'y a rien, et sans l'idée d'être il n'y a pas d'autre notion possible. L'être est l'objet nécessaire de l'intelligence comme la lumière est l'objet nécessaire de la vue. Ou bien notre intelligence n'agit pas, ou bien elle perçoit l'être. — 5° L'idée d'être est absolument la première, soit dans l'ordre du temps, soit dans l'ordre logique. Comme elle est la moins déterminée, la plus confuse et la plus élémentaire de nos idées, et que notre esprit va toujours de la connaissance imparfaite à la connaissance parfaite, il faut bien qu'il parte de là. Ce qui tombe d'abord dans l'esprit, c'est donc l'idée d'être. Elle est la première aussi dans l'ordre logique ; car toutes les autres ne sont que ses déterminations, ses modifications ; elle s'étend à toutes les idées, elle les soutient et les constitue.
— G0 L'idée d'être n'est pas générique ; car en dehors du genre, il y a la différence, tandis que rien n'existe en dehors de l'être ; le genre est circonscrit ou du moins limité, tandis que l'être ne l'est pas. — 8° Elle n'est pas, à proprement parler, universelle, et pour les mêmes raisons. Chacun des universaux (le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident) est circonscrit, limité; or l'être ne l'est pas. — 8° On ne peut donc définir l'être ; car la définition proprement dite se fait par le genre et la différence. — 9° Oïi ne différencie pas l'idée d'être, mais on la modifie : car l'idée d'être n'étant pas susceptible d'être déterminée par quelque chose d'extrinsèque, il reste à la déterminer en la modifiant ; nous connaîtrons ainsi tel ou tel ordre de réalités, l'Etre créateur ou l'être créé, la substance ou l'accident : les genres d'êtres se distinguent donc les uns des
autres par leur être même. — 10° Enfin, l'idée d'être n'est pas univoque, ni équivoque, mais analogue. Elle n'est pas univoque, car on n'attribue pas l'être de la même manière à tous les ordres d'êtres : par exemple à la substance et à l'accident, à Dieu et à la créature ; l'être de l'accident n'a rien de commun avec celui de la substance, ni celui de la créature avec celui du Créateur. L'idée d'être n'est pas non plus équivoque ; car l'être s'applique réellement, sans jeu de mot, à tous les êtres, quoique de diverses manières. Il reste donc qu'elle soit analogue. Ce n'est point par une pure métaphore que nous disons que la créature est un être et que Dieu est un être ; mais en réalité il y a en Dieu et dans la créature l'être, quoiqu'il n'y ait rien de commun entre eux et que la créature soit l'image finie de son Auteur infini (v. les traités de philosophie scolastique : Métaphysique et Logique).
Néant. — On peut concevoir le néant, mais on ne peut l'affirmer qu'avec limitation. Le néant est la négation ou l'absence d'être; le néant et l'être sont opposés comme n'ayant rien de commun, plutôt que comme contraires, car entre l'être en tant qu'être et le néant il y a un milieu très étendu : l'essence, la puissance, la possibilité. 11 y a néant et néant, de même qu'il y a être et être : entre les deux il y a parallélisme et opposition constante. Il y a le néant de l'existence seulement (la pure possibilité) : tel est le néant d'où nous sommes sortis; et il y a le néant absolu (l'impossibilité absolue). Il y a le néant pure négation (par exemple la cécité dans la pierre), et il y aie néant privation, manque (par exemple la cécité dans Paul).
Le néant n'est connu que par l'être, comme les ténèbres ne sont connues que par la lumière, comme le vide n'est connu que par le plein. Le néant, comme la négation, est connu par son opposé, qui est l'être; mais le concept de néant n'est pas pour cela le concept d'être : autrement il faudrait dire que lorsque nous songeons au néant nous songeons à l'être. Le concept de néant n'est pas non plus un concept nul : autrement la pierre aurait ce concept. Le concept de néant est un concept réel du rien. C'est un concept réel ; car autrement nous ne pourrions connaître le néant d'aucune manière ni le distintinguer de l'être, ce qui est inadmissible. Nous concevons très bien l'être d'abord, puis sa négation : c'est tout ce qu'il faut pour l'idée de néant. Toute idée positive a dans notre esprit sa contre-partie : le plein nous fait songer au vide ; la lumière, aux ténèbres. De même l'être nous fait songer au néant. On nous avoue que l'on peut concevoir la négation de tel ou tel être spécial : pourquoi donc ne pourrait-on concevoir la négation de tout être, c'est-àdire le néant absolu? On peut donc concevoir le néant, et quand on a recours aux mots qui dans toutes les langues le signifient, on ne se dupe pas soi-même, comme quand on écrit cercle-carré, être-néant. Le non-être dont nous parlons maintenant, même le non-être absolu, n'est point X être-néant d'Hegel. Celui-ci répugne ; mais le concept de néant ne répugne pas, il répugne seulement que le néant existe. Le concept du néant est non seulement possible, mais encore un de ceux qui sont les plus nécessaires et les plus familiers. Existence. — C'est ce par quoi l'essence est actuelle ; c'est le mode propre à l'être réel ou l'actualité de l'être. L'essence est donc à l'existence comme la puissance est à l'acte, comme l'adjectif est au participe (par ex. désirable à désiré), comme le nom est au verbe (par ex. amour à aimer), comme ce par quoi on est (quo est) est