LIVRE II : DE L ETRE
à ce qui est (quod est). On s'est demandé si l'essence réelle des choses diffère de leur existence. Quelle que soit la solution de cette question, fort subtile et fort débattue dans l'école, il est bien évident qu'il n'est pas de l'essence des créatures d'exister : Dieu, au contraire, existe par son essence même, son existence et son essence ne font rigoureusement qu'un.
Essence. — C'est ce par quoi une chose est ce qu'elle est et se distingue de toute autre. On distingue l'essence logique et l'essence réelle. La première, c'est l'espèce, c'est la définition qui résulte du genre et de la différence. La seconde, c'est la substance considérée sans aucun de ses accidents.
On établit que les essences des choses sont indivisibles, immuables, éternelles, nécessaires, infinies. Elles sont indivisibles, car on ne peut les diviser sans les détruire ; les êtres, les choses, ou plutôt les éléments qui les composent, sont divisibles, mais leurs essences nullement. Par exemple on divise le corps et l'âme par la mort, mais il est toujours de l'essence de l'homme d'être composé d'un corps et d'une âme. Il n'y a donc pas d'homme qui n'ait un corps et une âme, bien qu'il y ait des âmes sans corps et des corps sans âme. Il en est des essences comme des nombres : les unités qui composent un nombre peuvent exister séparément; mais le nombre lui-même ne saurait perdre une unité sans cesser d'être ce qu'il est et sans perdre par là même toutes ses propriétés distinctives.
Les essences sont immuables, c'est-à-direqu'une chose ne peut changer d'essence, elle ne peut être formellement ce qu'elle est par une autre : autrement elle serait cette autre et non pas elle-même. D'ailleurs nous venons de voir que l'essence ne peut être diminuée; mais, pour la même raison, elle ne peut non plus être augmentée ; l'essence est comme un nombre qui cesse d'être si on y ajoute, comme si on y retranche (est in indivisibili). L'essence est donc immuable. — Pour les mêmes raisons on peut ajouter qu'elle est incorruptible.
Les essences sont éternelles. Il faut entendre ici une éternité négative. Elle ne consiste pas en ce que toutes les essences existent et aient existé de tout temps, mais en ce que les essences étant immuables, échappent aux prises du temps. Pour les essences idéales, nulle difficulté : elles sont étemelles comme la vérité et les définitions absolues. Pour les essences réelles, elles sont éternelles de la même manière qu'elles sont immuables : elles ont commencé, il est vrai, à être réelles, mais non en vertu d'une mutation proprement dite, car la création est un commencement, sans être une mutation ; celle-ci suppose une existence antérieure, elle est le passage d'un terme réel à un autre.
Les essences sont nécessaires, c'est-à-dire qu'elles sont nécessairement possibles et, si elles existent, elles sont nécessairement ce qu'elles sont.
Les essences sont infinies, non pas en ellesmêmes, mais en extension. Il est évident, en effet, qu'un nombre indéfini d'individus peuvent avoir même essence, même nature, même espèce. Si le nombre des individus du même genre est nécessairement limité, cela ne provient pas du genre, mais du nombre : le genre est toujours communicable et, sous ce rapport, infini dans l'espace et dans le temps. C'est la même vérité que l'on exprime dans cet aphorisme : Universalia sunt ubique et semper.
On voit par là que les essences se confondent avec les universaux ou du moins n'en diffèrent guère que par l'aspect. L'essence logique, c'est en définitif l'universel formel, le genre ou l'espèce, etc.; et l'essence réelle ou la nature, c'est l'universel réel, celui qui est dans les choses.
Ajoutons que plusieurs essences sont connais-
sablés à l'homme et que par conséquent nous ne sommes point enfermés dans le phénoménisme et le scepticisme; en d'autres termes, l'absolu ne nous échappe pas toujours et la métaphysique n'est pas illusoire. Il est absurde, en effet, de borner la science humaine à la collection des phénomènes et des accidents qui tombent immédiatement sous l'expérience : toutes ces existences sont contingentes, éphémères, et cependant notre science atteint souvent l'absolu (par ex. en mathématiques). Et puis les propriétés des choses ont un lien entre elles, c'est leur essence; les accidents ne sont groupés et n'existent simultanément que dans une même substance. La connaissance des essences est le fruit naturel, nécessaire même de l'observation des faits poursuivie avec raison et méthode. Puisque nous connaissons les propriétés réelles des choses, comme d'autre part les propriétés découlent de l'essence et la supposent, il faut bien que nous puissions arriver par là à quelque connaissance du fond des choses. On nous accordera tout au moins que l'homme connaît l'essence de ses propres œuvres : d'une maison, d'une oeuvre d'art, d'un mécanisme. L'inventeur connaît certainement le fond de sa découverte, et le contrefacteur qui se l'approprie ne l'ignore pas davantage, lorsqu'il est parvenu à décomposer et à recomposer exactement l'œuvre de l'inventeur. Pourquoi donc l'homme n'arriverait-il pas de la même manière à connaître, dans bien des cas, l'essence des œuvres de la nature? Enfin notre doctrine résulte de celle de l'objectivité des universaux. Ils sont formellement subjectifs, mais ils expriment l'essence même des choses. Donc cette essence nous est connue, pourvu que nos idées universelles soient le fruit légitime de l'observation et du raisonnement.
Nature — La nature des choses c'est leur essence même considérée comme principe d'action. La nature tient comme le milieu entre l'essence et les opérations ; mais c'est un milieu tout logique, car la nature c'est l'essence même. Seulement nous entendons souvent par nature non seulement l'essence, mais encore les principes d'opération : ainsi quand nous disons que l'habitude est une seconde nature. On entend aussi par la nature l'ensemble des êtres créés et des forces auxquelles ils obéissent, mais il ne s'agit pas de ce sens maintenant. On oppose souvent la nature à la grâce : celle-ci est surajoutée à la nature et constitue l'ordre surnaturel. On oppose aussi la nature à l'art, le 'naturel à l'artificiel. Les œuvres artificielles sont celles des créatures raisonnables, elles s'ajoutent à celles de la nature et sont le produit de l'art.
Acte — Dans son acception philosophique la plus haute, l'acte c'est l'être en tant qu'être, c'est la perfection de l'être. Il diffère donc de cette action qui est énumérée parmi les catégories et qui est un accident, un effet de la faculté ; mais cette action accidentelle explique l'acte transcendant. Celui-ci est la perfection même de l'être ; c'est comme la statue par rapport au marbre, l'image par rapport au tableau, la pensée par rapport à l'esprit, la perception par rapport au sens; mieux encore, c'est comme la différence par rapport au genre, la forme par rapport à la matière, l'existence par rapport à l'essence.
On oppose l'acte à la puissance (v. ce mot plus bas) : celle-ci implique une imperfection, un manque de complément. On distingue l'acte pur de ceux qui ne le sont pas : l'acte pur est sans mélange de possibilité ou de puissance ; Dieu seul est acte pur, c'est-à-dire l'Etre par essence, l'Etre même. On distingue aussi l'acte premier et l'acte second- Celui-ci c'est l'action ou l'opération : il est second par rapport à l'habitude ou à la faculté dont il procède, ou même par rapport à la nature, qui sont qualifiées alors d'acte premier. On distingue encore