LIVRE VII : DE LA SOCIETE
niennais, tout sort des doctrines : les mœurs, la littérature, les constitutions, les lois, la félicité des Etats et leurs désastres, la civilisation, la barbarie, et ces crises effrayantes qui emportent les peuples ou qui les renouvellent, selon qu'il reste en eux plus ou moins de vie ». Qu'est-ce donc que la doctrine? — C'est un ensemble de vérités spéculatives ou pratiques, philosophiques ou religieuses, étroitement liées les unes aux autres comme les anneaux d'une même chaîne, les conclusions d'un même raisonnement. La doctrine n'est pas une vérité isolée, jetée au sein d'un peuple ou d'un auditoire, mais c'est un système complet, un édifice achevé, un cercle et une sphère où l'on voit le commencement, le milieu et la fin des choses, et où l'esprit, satisfait de cet ensemble, se repose et se suffit. La doctrine intéresse l'homme tout entier, et Lacordaire a pu dire qu'elle est « la science du bien et du mal, la science de la vie ». C'est pourquoi l'on ne donne le nom de doctrine à aucun système purement scientifique. En outre, il n'y a pas de doctrine proprement dite sans la certitude, et ce n'est que par une sorte d'abus de langage que l'on appelle doctrine ces vains systèmes qui sont en contradiction fréquente avec les principes les mieux établis et les vérités de sens commun. La doctrine proprement dite ne se rencontre que dans les enseignements sains, dans les religions vraies, dans les systèmes démontrés.
On peut distinguer trois sortes de doctrines : religieuses, philosophiques, politiques. Et d'abord, la société ne peut vivre et prospérer sans une doctrine religieuse, sans un enseignement traditionnel, qui explique l'action de Dieu en ce monde et les destinées de l'homme, les devoirs de la vie présente et l'espérance en une vie future. Ainsi que le remarque J. de Maistre, « les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout et les plus sages, telles que les Egyptiens, les Etrusques, les Lacédémoniens et les Romains, avaient précisément les contitutions les plus religieuses ; et la durée des empires a toujours été proportionnée au degré d'influence que le principe religieux avait acquis dans la constitution politique ». Il ajoute avec Xénophon, dont il invoque le témoignage, que « les villes et les nations les plus adonnées au culte divin ont toujours été les plus durables et les plus sages, comme les siècles les plus religieux ont été les plus distingués par le génie» (Essai sur le principe générateur des constit. polit, xxxii). Il est vrai que des erreurs monstrueuses avaient altéré les religions païennes ; mais ces religions contenaient encore assez de vérités pour être le principe d'une civilisation déjà brillante, quoique mêlée trop souvent à des actes révoltants d'injustice, de barbarie et de cruauté.
La doctrine religieuse est complétée et protégée par la doctrine philosophique. La philosophie est une doctrine, car elle comprend un ensemble de vérités rationnelles qu'il n'est pas permis de méconnaître, et qui devraient faire partie de tout enseignement public ; telles sont : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, les prescriptions du Décalogue. Autour de ce domaine de la certitude, s'étend le vaste champ des opinions et de la controverse. Il ne peut être diminué ni augmenté sans danger; car il est également nécessaire de sauvegarder et la liberté des esprits et les droits de la vérité. Ici encore il importe de ne pas confondre les doctrines avec les opinions ; car il est des hommes impérieux et emportés, qui érigent leurs opinions ou même leurs erreurs les plus funestes en doctrines nécessaires ; et il est, d'autre part, ces esprits conciliants à l'excès, qui abandonnent les principes mêmes de l'ordre et toutes les vérités fondamentales à la discussion des assemblées ou des sophistes et à la fortune des suffrages. Les votes des assemblées, les
préférences des académies, encore moins les acclamations ou les malédictions d'un peuple abusé et passionne'', ne peuvent changer ce qui est vrai par essence, renverser l'ordre moral ni abroger le droit naturel. « Vous ne vous laisserez point emporter à la multitude pour faire le mal, dit l'Ecriture ; et dans le jugement, vous ne vous rendrez point à l'avis du plus grand nombre pour vous détourner de la vérité » (Exode, xxm, 2).
Les principes politiques au-dessus de toute discussion sont ceux qui fondent l'ordre social et condamnent l'anarchie. Quant aux opinions, elles ont trait surtout aux formes de gouvernement Parmi celles-ci, il en est trois principales : la monarchie, l'aristocratie et la république. L'histoire n'est guère que le récit de leurs vicissitudes. Plusieurs préfèrent la monarchie, et parmi eux Bossuet. « Trois raisons, dit-il, font voir que ce gouvernement (la monarchie héréditaire) est le meilleur. La première, c'est qu'il est le plus naturel, et qu'il se perpétue de lui-même... La seconde... c'est que c'est celui qui intéresse le plus à la conservation de l'Etat les puissances qui le conduisent... La troisième raison est tirée de la dignité des maisons où les royaumes sont héréditaires ». Ce qui est incontestable, c'est que toutes les formes de gouvernement peuvent être des instruments de prospérité ou des causes de décadence et de malheur ; car elles ne conviennent pas indistinctement à tous les peuples ni à toutes les époques (v. plus bas, formes de gouvernement) .
Religion. — Nous parlons ici de la religion comme doctrine (v. verte de religion, livre IV, et culte religieux, livre VIII). Il n'y a qu'une religion véritable et complète, qui est incarnée dans l'Eglise catholique, dont J--C. est le fondateur. Parle peuple de Dieu et l'Ancien Testament, l'Eglise remonte aux origines du monde et aux révélations primitives. De l'Eglise se sont séparées, dans la suite des siècles, une foule de sectes ou d'églises particulières, qui ont disparu pour la plupart. Celles qui subsistent aujourd'hui sont comprises dans le schisme grec ou russe et dans le protestantisme. L'Eglise catholique, avec toutes les églises chrétiennes dissidentes, ne compte pas moins de 400 millions d'âmes et comprend tous les peuples qui marchent à la tète delà civilisation. A la religion chrétienne s'opposent : le judaïsme (5 à S millions), le mahométisme (175 millions env.), le brahmanisme (140 millions env.), le bouddhisme (de 4 à 500 millions), les religions de Zoroastre, de Confucius, le sabéisme, le fétichisme, le chamanisme, etc. (200 millions environ). Notons qu'en dehors de l'Eglise catholique l'unité de doctrine disparaît de plus en plus, et que les religion's inférieures, sans en excepter le bouddhisme, se réduisent trop souvent à des superstitions. De nos jours, l'histoire des religions a pris un grand développement. On l'enseigne notamment au Collège de France et à l'Ecole des Hautes Etudes, mais d'ordinaire dans un esprit hostile à la religion véritable. 11 est certain cependant que l'histoire des religions, bien comprise, tourne à la justification et la gloire de l'Eglise de J.-C. (v. dieux, livre I).
Dogme. — Toute religion digne de ce nom et, en général, toute doctrine complète comprend un don me et une morale, c'est-à-dire un système de vérités spéculatives et un système de vérités pratiques ou de préceptes. La religion chrétienne, en particulier, comprend un dogme parfaitement défini et organisé et une morale non moins complète et non moins belle. Ils sont contenus l'un et l'autre dans l'Evangile, expliqué parles conciles et les autres enseignements de l'Eglise. Parfois aussi on donne le nom de dogme aux vérités fondamentales delà philosophie; mais ces dernières sont le produit de la raison, tandis que les dogmes proprement dits sont les articles ou les conséquences principales de la foi. Les dogmes de la foi et ceux de