‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 246 sur 686 · PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE

c'est une des erreurs capitales contre lesquelles la philosophie doit toujours se défendre ; elle se glisse partout et semble triompher par ses défaites mêmes. Si l'on réfute le scepticisme sur un point, il se fortifie sur un autre : si on lui démontre, par exemple, la réalité des choses de l'esprit, il nie les réalités de l'ordre sensible ; l'idéalisme, en effet, est une forme du scepticisme. Si on établit, au contraire, les vérités de l'ordre sensible, il s'y attache pour mieux nier ce que l'on ne voit pas, les essences, les substances, les causes, les natures, il n'accorde que les phénomènes. Car le matérialisme, avec le positivisme et le phénoménisme, est encore une sorte de scepticisme.

Au scepticisme est opposé le dogmatisme. On peut les comparer comme systèmes et comme esprits. Comme systèmes, ils sont incompatibles, car « on ne fait pas au scepticisme sa part » Si l'on doute de la raison spéculative, comme l'a fait Kant, il faudra douter logiquement de la raison pratique; si l'on nie l'autorité de la raison, il faudra nier celle des sens, et douter des corps après avoir douté des esprits; si l'on refuse d'admettre l'autorité divine, il n'y a plus de raison d'admettre l'autorité humaine : le rationalisme, qui est un scepticisme religieux, prépare la défaite du spiritualisme. Bref, comme l'a dit Pascal, « il faut que chacun prenne parti et se range nécessairement ou au dogmatisme ou au pyrrhonisme ; car qui penserait demeurer neutre serait pyrrhonien par excellence ; cette neutralité est l'essence du pyrrhonisme ; qui n'est pas contre eux est évidemment pour eux ». Mais, considérés comme esprits, le scepticisme et le dogmatisme se limitent, se balancent, et la vérité est, pour ainsi dire, entre les deux. L'esprit dogmatique, en effet, consiste à affirmer plus qu'il ne convient, à changer les probabilités en certitudes, les opinions en doctrines, à multiplier les thèses et les conclusions absolues, comme s'il était toujours possible d'emprisonner la vérité, surtout la vérité métaphysique et morale, en des formules rigides. Mais, en multipliant leurs dogmes outre mesure, les philosophes ne tardent pas à entrer en contradiction flagrante les uns avec les autres. De ces luttes interminables naît cette opinion, qu'il n'y a rien de certain en philosophie. L'esprit sceptique triomphe donc par l'intempérance même du dogmatisme. Si l'esprit de doute se bornait à miner les faux dogmes philosophiques, son succès serait durable ; mais il ne modère pas ses attaques et les dirige contre les bases mêmes de toute certitude. Cette injustice provoque des représailles. Car l'esprit humain est fait pour la vérité, il ne peut se résigner au doute universel : de là un retour offensif du dogmatisme ou même du mysticisme.

Mysticisme. — Celui-ci consiste à chercher la certitude non plus dans la raison, reconnue si faillible, mais en Dieu ou dans un monde supérieur. On connaît les extravagances des gnostiques, des néo-platoniciens, des illuminés, des spirites et autres faux mystiques, comme aussi les erreurs moins graves des fidéistes, des traditionalistes, qui se sont trop défiés en définitive de la raison humaine et, sous ce rapport, ont trop accordé au scepticisme. Il est bien évident qu'il n'est pas permis de confondre le mysticisme faux, que nous improuvons ici, avec la foi raisonnée et raisonnable, avec la religion surnaturelle et la théologie mystique. Les rationalistes, et Cousin en particulier, ont affecté de ne pas les distinguer et de les soumettre à une même condamnation.

Cartésianisme- — Ce mot désigne la philosophie de Descartes et mieux encore le mouvement philosophique qui s'est accompli au XVIIe siècle sous l'influence de ce philosophe. L'influence extraordinaire de Descartes, bien supérieure à sa valeur philosophique, s'explique de plusieurs manières : par

les circonstances favorables où se produisit le cartésianisme, qui trouvait les esprits lassés de la scolastique, de son autorité et de son langage ; par le rationalisme qu'il contient et vers lequel penchaient les esprits à la suite de la Réforme ; par la clarté, la simplicité et le bon sens, plus apparents que réels, avec lesquels il était présenté : elle s'explique enfin par l'attrait d'une foule de vérités particulières et élevées, d'aperçus nouveaux et ingénieux, ou même profonds, qui couvraient les lacunes et les erreurs du système. Ajoutons que le cartésianisme eut peutêtre le mérite de mieux montrer, ou du moins de rappeler d'une manière toute pratique et inoubliable, que la philosophie n'est fondée en définitive que sur l'évidence et qu'elle ne reconnaît pas d'autre critérium suprême.

Spinosisme. — Il procède en quelque manière de Descartes, par Spinosa, et aboutit au panthéisme. Peu remarqué d'abord ou du moins condamné par la plupart des philosophes contemporains, les protestants aussi bien que les juifs et les catholiques, le spinosisme a repris faveur au siècle dernier et en celui-ci, en morne temps que s'accréditaient le panthéisme idéaliste allemand et le naturalisme. On peut dire queFichte, Schelling, Hegel, aussi bien que Diderot et Goethe, relèvent de Spinosa. Ses œuvres ont été étudiées, traduites, critiquées avec bienveillance et acceptées même en partie par des philosophes contemporains, comptés d'ailleurs parmi les meilleurs spiritualistes, tels que MM. Janet et Vacherot.

Criticisme, néo-criticisme. — C'est le nom de l'idéalisme allemand inauguré par Kant, dans ses trois Critiques et particulièrement dans sa Critique de /a raison pure, où, sous prétexte de mieux établir les fondements do la philosophie, il révoque en doute les connaissances les plus légitimes. On donne le nom de nèo-criticisme au criticisme modifié de nos jours par M. Renouvier, etc. Les néo-criticistes négligent l'idée de substance, conservée par Kant sous le nom de noumène ; ils joignent l'apriorisme de Kant au phénoménisme de Hume et pensent que le tout est compatible ensuite avec les croyances postulées par la morale.

Panthéisme. — Il consiste essentiellement dans la confusion de Dieu et du monde, de l'auteur premier des choses et de son œuvre. Le panthéisme revêt diverses formes : il est idéaliste ou matérialiste ou ni l'un ni l'autre, comme le monisme. On y arrive par divers chemins, notamment en niant ou en dénaturant l'acte de la création. Parmi les panthéistes, les uns absorbent le monde en Dieu : ainsi les panthéistes indiens, les panthéistes mystiques, Spinosa; les autres absorbent Dieu dans le monde, dont il serait la force et la vie : ainsi Diderot, Gœthe et autres panthéistes naturalistes. Cette grave erreur a donc pu varier ses formules, mais sans changer au fond. Elle a côtoyé bien des systèmes; elle a paru, avec des succès divers, à toutes les époques de l'histoire. Les partisans de l'émanatisme indien ont regardé la création comme un écoulement de la substance divine ; d'autres, avec Spinosa, ont dit que l'univers n'est qu'un ensemble de modes dont la substance est Dieu ; d'autres, avec Hegel et les sceptiques, ont confondu le fini et l'infini, l'être et le néant, le moi et le non-moi : ils ont tenté d'associer les contradictoires dans une synthèse supérieure. Mais tous ont cherché entre Dieu et le monde une identité de substance ou de nature ou d'être ; ils ont commis la même confusion mortelle pour la philosophie. C'est par là que pèchent également, et sans parler des autres points, l'école stoïcienne et la nouvelle Académie, le système d'Hégcl et celui de Spinosa. Réalisme , conceptualisme , nominalisme. — Ceux qui n'ont voulu voir que des disputes de mots dans les débats interminables et

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