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LIVRE VII : DE LA SOCIKTK

parfois tragiques des nominalistes, des conceptualistes et des réalistes au moyen âge, n'ont pas voulu comprendre la portée du problème. Elle est mieux appréciée aujourd'hui. La question des universaux, en effet, est celle de l'origine même et de l'objectivité de la connaissance. Toutes les questions capitales de la philosophie sont donc liées à celle-ci : la bien résoudre, c'est déterminer déjà la vraie nature de l'homme et les conditions de la certitude. En portant tous leurs efforts sur ce point, les scolastiques du XIe et du XIIe siècles firent donc œuvre utile; ils creusaient plus avant qu'on ne l'avait jamais fait avant eux les fondements de la métaphysique et de la philosophie tout entière; ils préparaient la solution si profonde et si exacte donnée un peu plus tard par les scolastiques du XIIIe siècle. Cette solution consiste à éliminer le nominalisme et le conceptualisme purs, de même que le réalisme exagéré, pour affirmer que les universaux sont, à divers égards, des mots, des idées et des choses. C'est-à-dire que l'universel réflexe ou logique n'existe que dans l'esprit et les mots, tandis que l'universel direct ou métaphysique existe dans les choses ; en d'autres termes, l'universel est objectif quant à ce qu'il exprime,' mais non quant à la manière dont il l'exprime. C'est la même doctrine que les scolastiques formulent encore en disant que l'universel est en puissance ou matériellement dans les choses, formellement et en acte dans l'esprit.

Matérialisme. — Dans tous les temps, le matérialisme s'est efforcé d'expliquer par la matière et ses mouvements les manifestations de la pensée. Depuis les anciens atomistes jusqu'aux matérialistes contemporains, le système n'a pas varié quant au fond : la sensation, l'idée, les perceptions les plus hautes ne seraient que les mouvements d'une matière plus ou moins subtile, des fonctions organiques, un jeu du système nerveux. Et comme les extrêmes se touchent, ce matérialisme raffiné arrive à se confondre avec une sorte d'idéalisme, en affirmant l'identité fondamentale de l'être matériel et de l'être spirituel. De là le monisme, qui n'est qu'une autre forme du naturalisme panthéiste et de l'évolutionnisme absolu.

Sensualisme. — Celui-ci n'est qu'un matérialisme atténué. C'est un vieux système que nous trouvons chez les anciens atomistes, comme aussi chez les sophistes, qui confondent le connaître avec le sentir. Il est professé par quelques disciples d'Aristote, qui interprètent mal sa théorie de la connaissance et l'opposent plus que de raison à celle de Platon : ainsi Alexandre d'Aphrodise. Il a plus d'un trait commun avec le nominalisme du moyen âge; car on ne peut guère nier l'universel sans tout ramener à la sensation. Mais c'est surtout avec Locke et Condillac, puis avec les empiristes et les positivistes du XIXe siècle, que le sensualisme a pris de l'ascendant. Il s'est fortifié des excès d'un certain spiritualisme, celui de Descartes, de Malebranche. Il a souffert, à son tour, du voisinage du matérialisme grossier auquel il conduit : c'est ainsi que la philosophie de Lamettrie et de d'Holbach a discrédité celle de Condillac. Le sensualisme se distingue cependant du matérialisme; car il refuse de confondre l'âme avec le corps, bien qu'il affirme la dépendance absolue, essentielle, de l'âme vis-àvis du corps.

Positivisme. — La philosophie dite positive ou le positivisme revêt diverses formes. Ainsi le positivisme de M. Spencer diffère notablement de celui de Comte, Littré. M. Spencer affirme positivement l'inconnaissable : Comte se borne à constater (pic les réalités supra-sensibles, s'il y en a, échappent à sa méthode, qu'il croit parfaite. M. Spencer admet le transformisme : Comte le rejette, il n'admet qu'une évolution sociale. Mais, si l'on l'ait

abstraction de ces différences, pour considérer le positivisme dans ses principes et ses traits généraux, dans sa méthode et son esprit, il apparaît comme une des erreurs les plus répandues au XIXe siècle, tant à l'étranger qu'en France : c'est la forme nouvelle qu a prise le plus souvent le naturalisme contemporain. Le positivisme, en effet, consiste à n'accorder de la valeur qu'aux sciences dites positives et à la méthode dite d'observation et expérimentale ; il consiste, par conséquent, à répudier la métaphysique, la psychologie rationnelle, à vouloir remplacer toute la philosophie ancienne et même toute religion surnaturelle par la, philosophie dite scientifique ; il consiste encore, et très logiquement, à professer la relativité des connaissances. Pour le positiviste, l'absolu, s'il existe, est comme s'il n'existait pas (V. le P. Gruber, /(,* Positivisme depuis Comte jusqu'à nos jours ; abbé de Broglie, la Réaction contre le positivisme).

Evolutionnisme. — Ce mot est synonyme de transformisme. Mais alors que le transformisme signifie seulement la théorie de la transformation des espèces, l'évolution désigne une théorie plus générale et même universelle, qui s'applique au monde physique et au monde moral, à l'homme et à la société, comme aux règnes de la nature. Il faut distinguer l'évolutionnisme absolu, auquel seul convient très bien la définition précédente, et un evolutionnisme accidentel, qui consiste seulement dans le développement des êtres et des espèces, sans qu'ils puissent sortir de certaines limites. L'évolutionnisme absolu n'est point justifié par la science, qui a constaté maintes fois la stabilité des espèces, sans jamais constater de véritables transformations spécifiques ; et il est condamné par la métaphysique, qui refuse d'admettre que les effets puissent être plus parfaits que leurs causes efficientes et principales.

Empirisme. — Si ce n'est un système, l'empirisme est une tendance ou une méthode de l'esprit, et son histoire complète serait celle de la philosophie elle-même. L'empirisme refuse la certitude à tout ce qui ne tombe pas sous l'expérience et, par celleci, il n'entend bien souvent que l'expérience sensible. De sa nature, l'empirisme se rattache au sensualisme : on ne peut exagérer l'importance de l'expérience qu'en diminuant celle de la raison et des principes absolus dont elle s'éclaire. La méthode empirique aboutit donc au sensualisme. Elle mène non moins naturellement au scepticisme. Car l'expérience n'a pour objet que le particulier, le contingent, les faits, le relatif ; elle n'atteint pas les principes absolus ni même les substances, du moins dans leur fond et d'une manière directe. Ne se fier rigoureusement qu'à l'expérience, c'est donc renoncer à la métaphysique et même à toute science proprement dite, pour s'enfermer dans les phénomènes et leurs rapports. De fait l'empirisme a toujours côtoyé le scepticisme de même que le sensualisme ; ces trois systèmes s'accompagnent mutuellement et souvent même se confondent. Ce retour perpétuel ou cette persistance de l'empirisme s'explique par les excès mêmes de l'apriorisme qui lui est opposé. La philosophie vraie se garde également de tout excès, en s'appuyant à la fois sur l'expérience sensible et sur les principes absolus de la raison.

Idéalisme. — Entre l'idéalisme et le matérialisme l'esprit humain n'a cessé de balancer. Les deux systèmes sont faux, mais par l'excès où ils tombent; ils pèchent par leurs négations plutôt (pie par leurs affirmations. L'idéalisme est faux en tant qu'il nie la matière : le matérialisme est faux en tant qu'il nie l'esprit. Ils sont préparés par les deux méthodes qui leur correspondent en logique : l'empirisme prépare le matérialisme, et la méthode rationnelle pure ou l'apriorisme prépare l'idéalisme.

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