PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
Celui-ci d'ailleurs admet bien des différences. A l'idéalisme tempéré de Platon succédera plus tard l'idéalisme subjectif de Kant, qui ne verra dans l'espace qu'une forme à priori de la sensibilité ; puis l'idéalisme absolu de Ilégel, d'après lequel l'idée est la suprême réalité. Plusieurs penseurs aujourd'hui, les Ravaisson, les Lachelier, continuent à expliquer l'étendue et, avec elle, la matière, parla pensée. Sans paraître pousser l'idéalisme aussi loin, d'autres, avec Leibniz, ne verront dans les corps que des forces simples et ils attribueront à chacune d'elles une sorte de vie, d'abord inconsciente, mais susceptible de se développer jusqu'à devenir intelligente. N'est-ce pas, d'une autre manière, ramener toute réalité à la pensée et l'identifier avec l'esprit ?
Spiritualisme. — 11 consiste à revendiquer les droits et l'indépendance de l'esprit vis-à-vis de la matière. L'esprit survit-il au corps, à ce groupe de forces ou d'atomes auquel notre pensée est maintenant associée ? Le spiritualiste l'affirme; le sensualiste le nie ou peut du moins le nier, en conséquence de ses principes. La vérité est évidemment dans le spiritualisme, qui réunit d'ailleurs des doctrines fort différentes. La plus absolue consiste à nier l'existence de la matière et à expliquer le corps liumain lui-même comme une habitude de l'esprit. Une autre consiste à opposer radicalement l'âme au corps et à ne voir dans le composé liumain qu'un tout accidentel, un esprit habitant les organes : c'est le spiritualisme de Platon et de Descartes. Il ouvre la porte aux théories de la réminiscence, de la métempsycose ou de la transmigration des âmes ; le gnosticisme, le mysticisme de tous les temps et le spiritisme d'aujourd'hui s'accommodent fort bien de ce spiritualisme, qui, par d'autres côtés, n'est pas loin non plus de l'ontologisme, de l'occasionnalisme et du système de l'harmonie préétablie. Toutes ces théories incomplètes sont corrigées par le spiritualisme scolastique, qui démontre l'union intime et naturelle de l'âme et du corps, explique très bien l'origine des connaissances et par là même l'indépendance essentielle de l'esprit. Ce même spiritualisme exclut, par sa méthode à lafois rationnelle et expérimentale, le panthéisme, l'évolutionnisme et le monisme, auxquels aboutit si facilement le spiritualisme indécis de tant de philosophes. (V. Un spiritualisme tans Dieu, examen de la jilii/osophie de M. Vacherot).
Rationalisme. — C'est l'erreur de ceux qui rejettent toute révélation et même toute tradition, pour s'en tenir aux seuls enseignements directs de leur raison personnelle. Le rationalisme thèologique est celui qui s'est efforcé d'expliquer les dogmes surnaturels (Trinité, Incarnation, etc.) comme de simples vérités de la raison proposées sousj formes allégoriques. Quelquefois le rationalisme se prend en bonne part, par opposition à l'empirisme, et il désigne alors toute philosophie fondée sur la raison. Quant au rationalisme propreprement dit, sans compter qu'il pèche contre la foi, il se voue d'avance à bien des erreurs ; car le philosophe doit s'éclairer impartialement de toutes les traditions, et avec d'autant plus de soin qu'elles sont plus respectables et qu'elles occupent une plus grande place dans l'histoire de l'humanité. L'esprit humain, en effet, ne possède toutes ses ressources qu'à la condition de tirer le meilleur parti du milieu où il se développe naturellement. Ce milieu c'est la société présente, qui elle-même ne se sépare pas de son passé et des traditions dont elle tient les derniers anneaux. Le philosophe doit donc écouter ses contemporains et ses contradicteurs ; il doit écouter aussi toutes les grandes voix de l'histoire. Et si l'on nous objecte que la philosophie est une œuvre d'indépendance et de raison, et non pas un acte d'obéissance, nous répondrons que la raison se doit à
elle-même de consulter toutes les autorités, surtout les plus hautes et les mieux écoutées ; son affranchissement est à ce prix ; vouloir jugersans prendre conseil, c'est renoncer à d'indispensables ressources, c'est se désarmer avant de combattre et courir audevant d'une défaite certaine.
Eclectisme. — Il n'est pas nouveau et fut pratiqué avec plus ou moins de succès dès l'origine. C'est ainsi qu'Aristotë rappelle souvent les opinions de ses devanciers pour les partager ou pour les combattre. Les Pères de l'Eglise, à leur tour, mirent à contribution tous les systèmes anciens pour composer la philosophie chrétienne. Les philosophes alexandrins pratiquèrent l'éclectisme avec moins de succès : de là le syncrétisme, sorte d'association de systèmes incompatibles. L'éclectisme de Cousin ne fut pas non plus assez judicieux. Mais considéré en lui-même et comme méthode, l'éclectisme est légitime et même nécessaire. L'esprit humain ne doit renoncer à aucun de ses souvenirs, mais profiter de toute l'expérience acquise. Si Descartes, dans son Discours de la méthode, affecte d'ignorer le passé, il ne fait que réagir outre mesure contre l'abus de la méthode d'autorité.
Optimisme, pessimisme. — Ils sont très anciens, comme tous les autres systèmes, si on les considère dans leur esprit. Déjà Zoroastre regardait comme mauvaise une partie de la création : les manichéens n'ont fait que continuer cette erreur. De leur côté, les bouddhistes ont placé le souverain bien dans un certain retour au premier principe, le nirvana, qui équivaudrait à l'anéantissement. N'est-ce pas là, au fond, l'erreur des pessimistes contemporains, Schopenhauer et Hartmann? De tout temps il y a eu des philosophes qui ont préconisé le repos, l'abstention, la patience inerte, comme résumant toute la perfection : cet excès est celui du pessimisme ; on en retrouve des traces chez les épicuriens aussi bien que chez les stoïciens. D'autres, au contraire, ont placé le souverain bien dans l'activité extérieure ou intérieure, dans le sentiment de la personnalité et de la vie : ce point de vue, qui est celui de Platon, d'Aristote, est favorable à l'optimisme.
Celui-ci n'est une erreur que par l'exagération. Du côté de Dieu tout est parfait ; mais un mal relatif' entre nécessairement dans l'univers créé, où mille biens particuliers sont opposés entre eux et par conséquent se supplantent et s'excluent mutuellement. De plus, le mal moral, qui est incomparablement plus grand et plus redoutable que le mal physique, entre dans le monde par la liberté de la nature raisonnable. En somme, il faut bien l'avouer, il n'est point de parfait bonheur sur la terre. Mais quelles que soient les épreuves présentes et parmi les plus grands maux, l'homme peut toujours porter en son cœur le principe et l'espérance du parfait bonheur, qui consiste dans la connaissance et l'amour suprême de Dieu, le culte absolu du devoir. Et que sera-ce maintenant, si nous considérons tous les biens particuliers qui sont encore à notre portée et qui ne paraissent si insuffisants que parce que le cœur de l'homme est impatient et insatiable ? Sont-ils donc si nombreux ceux qui manquent du pain de chaque jour, qui ne rencontrent pas un cœur ami, qui n'entendent pas la voix de la vérité, qui ne puissent échanger avec leurs frères les doux services de l'amitié, qui ne goûtent quand ils le veulent la paix que donne l'innocence ou le repentir et la joie d'une bonne conscience ? Quelque imparfaits que soient ces biens, ils sont précieux, il n'y a (pie l'orgueil et la folie qui les méprisent ; et quand surtout ils sont centuplés par la foi et la charité chrétienne, et que par derrière les misères de cette vie s'ouvrent les perspectives de l'éternité bienheureuse, le bien paraît décidément l'emporter sur le mal,