LIVRE VIII : DU SIGNE
qui n'ont jamais pu se dégager de la prose, tandis que des prosateurs mieux doués s'élevaient sans effort et sans prétention à une sublime poésie ! Il y deux tendances qui sollicitent inégalement toutes lésâmes. Les uns, charrues parles tableaux de leur imagination, émus du pressentiment de l'infini et de l'expectative d'une révélation suprême, cherchent des horizons nouveaux, comme ces hardis navigateurs à cpii l'ancien monde ne suffisait plus. La terre, malgré son immensité, leur paraît trop étroite; ils aspirent sans cesse à une vie supérieure, idéale, où les spectacles de leur imagination et les conceptions enchanteresses de leur esprit ne seraient plus de vains rêves. C'est parmi eux qu'il faut chercher les poètes. Il en est d'autres, au contraire, que l'imagination ne séduira jamais, et que les possibilités entrevues .ne sauraient distraire du fait qu i vient de s'accomplir ou qui se prépare. Sans danger de tomber jamais au-dessous de la réalité, comme aussi sans espoir de s'élever au-dessus, ils suivent une voie uniforme, non sans mérite et sans honneur. C'est parmi eux qu'on choisira plus d'un esprit judicieux et ferme. Mais qu'ils renoncent à l'espoir d'être jamais poètes. Heureux celui en qui l'imagination la plus vive s'allierait à la raison la plus ferme et la mieux éclairée! Mais qui peut hériter en même temps de toute la verve des poètes et de toute la raison des philosophes, succéder à Homère en même temps qu'à Aristote, écrire Y Iliade et la Métaphysique ? Il en est peu qui, à l'exemple de plusieurs des écrivains sacrés, aient allié une doctrine toute pure à une littérature toute belle. Sans doute la poésie et la philosophie sont sœurs ; mais l'esprit humain est si borné et si pauvre pour leur donner en même temps l'hospitalité !
Il y a d'ailleurs bien des genres de poésie, et tel qui ne peut prétendre à tous peut réussir en plusieurs. Au point de vue du but que poursuit le poète et de la forme qu'il choisit, on distingue les poésies lyrique, épique ou héroïque, dramatique, didactique ou philosophique, èlégiaque, pastorale ou bucolique, erotique, satirique. Ajoutons la poésie descriptive, genre faux, très pratiqué au XVIIIe siècle. Selon les matières ou selon la façon dont elles sont traitées, la poésie est dite sacrée ou profane, sérieuse on légère, badine, etc. Au point de vue du rythme et de la mesure, la poésie est dite rythmique ou métrique. Dans la première on observe la cadence et le nombre des syllabes, mais non leur quantité, car elles sont toutes réputées égales : telle est la poésie moderne en général et celle aussi des Orientaux. Au contraire, la poésie métrique repose sur la quantité des syllabes, dont les unes sont brèves et les autres longues : ainsi, la poésie grecque, latine, allemande (v. les Histoires de la littérature et les Traités de poésie).
Poésie lyrique. — Le plus élevé de tous les genres en poésie, celui qui exprime le mieux l'enthousiasme et réclame le plus l'inspiration, est la poésie lyrique, ainsi nommée parce qu'elle se chantait sur la lyre. Il comprend l'ode et ses diverses formes : dithyrambe, hymne, cantique, cantate, etc. On l'étend aussi à la ballade, la chanson, l'élégie, le sonnet et même aux opéras et aux drames destinés à être chantés. On trouve, dans la Bible, d'incomparables modèles de poésie lyrique (Psaumes, Cantiques de Moïse, etc.) Les lyriques grecs, et en particulier Pindare, ont brillé aussi aux premiers rangs. Parmi les Romains, nous trouvons Horace et Catulle. Sans parler de sa poésie liturgique très riche, qui renferme de vrais joyaux, le moyen âge eut les œuvres de ses troubadours.
Rime. — Elle est dite masculine, si elle se termine par un son plein; féminine, si elle se termine par un e muet; riche, si les mots qui riment ensemble offrent une grande conformité de
son; pauvre, dans le cas contraire. Si les rimes masculines et féminines s'entre-croisent, elles sont dites croisées ou mêlées ; si elles sont deux à deux, elles sont dites plates ou suivies. Au début de la poésie française, on multipliait les difficultés de la rime. La rime, qui distingue en général les poésies, a certains avantages particuliers sur le mètre ancien, bien qu'elle ne puisse le faire oublier : elle soulage la mémoire et plaît à l'oreille, suggère au poète une foule d'analogies et de rapprochements heureux. La rime s'était déjà introduite dans la poésie latine, lorsque les troubadours s'en emparèrent : ils la fixèrent à la fin du vers. On doit à Malherbe les règles observées encore aujourd'hui.
Césure. — Dans la poésie française, les règles de la césure sont les suivantes : elle se place d'ordinaire après la 6e syllabe du vers alexandrin ; après la 4e du vers décasyllabe ; après la 3e ou la 5e du vers de 8 syllabes. Il n'y a pas de césure obligée dans les vers de moins de G syllabes. En latin et en grec, la césure est la syllabe longue qui termine un mot et commence un pied : elle marque un repos, sans suspendre d'ailleurs le sens. L'hexamètre doit avoir au moins une césure, après le 2e pied; le plus souvent il en a deux, après le 1er et le 3e; parfois même il en a trois. Le pentamètre n'admet de césure qu'après le 1er et le 2e pied. Dans le vers iambique, il faut au moins une césure, après le 2e pied.
Vers. — Les vers sont dits métriques ou syllabiques, selon que la mesure repose sur la quantité (vers grecs et latins) ou sur le nombre de syllabes. Les vers les plus usités chez les anciens étaient : l'hexamètre, employé surtout dans la poésie épique; le pentamètre ou vers èlégiaque, qui suit toujours un hexamètre et forme avec lui un distique; Yiambique, consacré à la poésie dramatique. Les autres vers lyriques : alcaïque, anapeste, asclépiade, saphique, etc., n'étaient guère employés seuls et entraient dans diverses strophes. En français, on distingue l'alexandrin ou vers héroïque, grand vers, employé pour l'épopée, la tragédie, la comédie; le vers de 10 syllabes, qui convient à l'épître familière et au conte ; les vers de 8, 7, 6... et même d'une syllabe. On appelle vers libres, ceux qui ne sont pas assujettis à la même mesure : ainsi dans les Fables de La Fontaine. Les vers blancs sont des vers non rimes. Les vers dorés, ainsi nommés à cause de leur grand sens, sont des vers sentencieux ou moraux attribués à Pythagore ou à d'autres gnomiques. On appelle vers techniques certains vers qui rappellent à la mémoire beaucoup de choses en peu de mots (v. mnémotechnie). Les anciens grammairiens, les scolastiques en ont usé et peut être abusé, mais il est toujours bon d'y recourir avec discrétion.
Enjambement. — Pratiqué beaucoup par nos poètes du XVIe siècle, il fut proscrit par Boileau et les autres classiques du XVIIe siècle, qui néanmoins le tolérèrent dans certains cas. Il lut remis en honneur par André Chénier et surtout par les romantiques. On n'abuse que trop de l'enjambement ; mais il est souvent fort naturel et produit le meilleur effet. Ronsard, qui l'avait d'abord condamné, y fut ramené, dit-il dans la Franciade, par la lecture des auteurs grecs et romains ».
Pied. — On appelle pieds les divisions des vers métriques. Chaque pied comprend un certain nombre de syllabes, brèves ou longues, dont la combinaison donne les différentes mesures. On distingue, soit en grec, soit en latin, les pieds suivants, qui sont les plus usités : le spondée (2 longues), le dactyle (1 longue, 1 brève), l'anapeste (2 brèves, 1 longue), le trochée (1 longue, 1 brève), l'iam be (1 brève, 1 longue). Par analogie, dans les vers syllabiques, on donne le nom de pied à un couple de syllabes. C'est ainsi que le vers alexandrin, de