‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 28 sur 686 · LIVRE II : DE L ETRE · texte numérisé non relu

LIVRE II : DE L ETRE

manière de voir : ainsi l'éternité diffère de l'immutabilité. La distinction réelle est complètement telle, et comme l'on dit majeure, ou modale, ou virt h flic. La distinction toute réelle est celle d'une chose, d'une réalité d'avec une autre : par ex. celle de la substance et de l'accident. La distinction modale est celle d'une chose d'avec son mode : par ex. celle de l'essence et de l'existence, de la nature et de la personne, d'une ligne et de sa courbure, d'un homme et de son attitude. La distinction virtuelle, qui est plutôt un fondement de distinction qu'une distinction, provient de ce qu'une même chose a une vertu multiple qui répond à divers termes, à divers effets. Ainsi notre âme est triple de cette manière : elle est intellectuelle, sensible, végétative.

Le principe d'identité est une vérité première qui se formule ainsi: Ce qui est, est, ou bien algébriquement : A=A. Delà découle ect autre principe: Deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles, sur lequel sont fondées les lois du syllogisme. — On appelle philosophie de l'identité le panthéisme idéaliste de Schelling, Hegel, etc. Elle est opposée à la philosophie de l'analogie, qui est la vraie.

Indiscernables. C'est un des principes de la philosophie de Leibnitz qu'il ne peut exister deux choses absolument identiques entre elles ; car, dit-il, elles seraient indiscernables et partant indistinctes. De plus il n'y aurait pas de raisons suffisantes pour cette duplication d'être. Au reste, ajoutait-il, nous ne voyons rien de tel dans la nature, où nous ne trouvons pas deux hommes, ni même deux feuilles, deux brins d'herbe, deux gouttes d'eau qui se ressemblent de tous points — Mais il est facile de répondre qu'on ne voit pas pourquoi l'existence d'un être rendrait impossible l'existence de son semblable et que Dieu saurait toujours les discerner. Pour ce qui est de la raison suitisante de cette existence, nous ne pouvons ni la voir ni la nier. La preuve tirée de l'expérience n'est pas plus solide; car notre expérience est fort limitée. Et puis la science moderne ne supposet— elle pas aujourd'hui précisément ce que Leibnitz a nié, c'est-à-dire une multitude d'atomes ou d'êtres distincts absolument semblables et ne différant que numériquement ?

Mutation, Changement. La mutation ou le changement est le passage d'une forme à l'autre, d'un état à un autre état. Le changement suppose donc deux termes et un sujet qui passe du premier au second. Celui-ci est le plus important, il spécifie le changement — On distingue le changement substantiel et le changement accidentel. Dans le premier, la substance même est changée : ainsi le corps humain devient poussière. Dans le second, la substance reste la même sous divers accidents : ainsi l'enfant devient un homme. Le changement peut provenir d'une cause intrinsèque au sujet ou d'une cause extrinsèque ; par ex., l'homme peut mourir de deux manières, de vieillesse ou d'accident. On distingue encore le changement intrinsèque ou absolu, et le changement extrinsèque ou relatif. Le premier affecte le sujet dans sa substance ou ses qualités; le deuxième est tout extérieur: ainsi le soleil passe du levant au couchant, il est à notre droite ou à notre gauche.

Remarquons ensuite que, dans tout changement, ce qui change ou le sujet du changement passe quant à quelque chose de ses réalités ou de ses attributions, mais demeure quant au reste. Donc l'être qui est susceptible de changement absolu est imparfait, en tant du moins qu'il est sujet au changement ; il est composé, il est contingent, etc. Au contraire, toutes choses égales d'ailleurs, l'être est d'autant plus parfait, simple, nécessaire, qu'il est plus immuable. Enfin, toute créature est plus ou moins

muable, selon qu'elle est plus ou moins contingente, composée, finie. Dieu seul est absolument immuable, nécessaire, simple, infini. On voit aussi le sens et la vérité de cette proposition : Le muable suppose l'immuable. Rien ne peut changer', en effet, sans y être déterminé de quelque manière, c'est-à-dire sans être mû à cet effet (ici nous donnons au mouvement le sens d'«c^e). Mais le mouvement suppose en définitive un premier moteur absolu, immuable lui-même. Bref, le muable suppose l'immuable dans l'ordre réel et absolu, comme la puissance suppose l'acte, et le contingent le nécessaire. Sans cesse la métaphysique s'applique ainsi à la théodicée.

Ordre (ordo). — Heureuse disposition des choses, il résulte toujours de ce que la multitude est ramenée de quelque manière à l'unité. L'ordre se dit aussi de la succession, de la suite. On distingue : l'ordre d'intention, l'ordre d'exécution: le premier est donné par rapport à la cause finale ; le second, par rapport à la cause efficiente ; — l'ordre d'existence et l'ordre de connaissance : le premier est celui dans lequel les choses naissent, apparaissent ou existent: le second est celui dans lequel les choses nous sont connues ; — l'ordre physique et l'ordre moral : le premier est celui des êtres privés d'intelligence et de liberté, il est fatal en lui-même ; le second est celui des créatures intelligentes et libres.

Méthode. — Ordre que J'esprit observe, procédés auxquels il s'assujettit, voie qu'il se trace et qu'il suit pour atteindre la vérité. La méthode est dite d'autorité ou indépendante, suivant qu'elle s'appuie sur l'autorité ou sur des vues personnelles. La première convient surtout à la théologie, à l'histoire. La seconde est ontologique ou psychologique. Celle-ci est empirique ou idéaliste ou bien tout à la fois expérimentale et rationnelle. Cette dernière seule est complète et vraie ; les autres sont exclusives. On comprend que toute méthode exclusive aboutisse à un système faux et exclusif : ainsi la méthode ontologique aboutit à l'ontologisme ; la méthode empirique aboutit à l'empirisme. A la méthode se rapportent aussi l'analyse et la synthèse (v. ces mots), l'induction et la déduction (v. ces mots). De là les méthodes analytique et synthétique, inductive et dèductive, auxquelles correspondent encore les méthodes et. priori el à posteriori.

On a remarqué avec raison que chaque science a sa méthode particulière : ainsi la géométrie emploie surtout la méthode dèductive ; les sciences physiques et naturelles, la méthode d'observation. Mais aucune méthode ne doit être exclusive. Il serait faux, par exemple, de dire que les sciences sociales ne doivent user que de la méthode expérimentale ou d'observation. Aucune science ne doit non plus emprunter exactement les procédés d'une autre. C'est ainsi qu'on ne peut transporter en métaphysique la méthode géométrique, bien que la métaphysique et la géométrie usent particulièrement l'une et l'autre de la méthode dèductive.

On donne quelquefois le nom de méthode aux procédés employés de préférence par tel philosophe ou savant : ainsi la méthode êartésienne (v. cartésianisme). Descartes s'est trompe'1 en exagérant le doute hypothétique et en voulant ignorer complètement l'autorité et l'histoire. En tant qu'il a recours à ces deux sources et non pas seulement à la raison individuelle, l'éclectisme est vrai. Mais Descartes a formulé assez heureusement les règles delà méthode, qui sont d'ailleurs étrangères à son système. Les voici : « 1» Ne recevoir pour vrai que ce qui est reconnu évident ; ~° Diviser chacune des difficultés qu'on examine en autant de parcelles qu'il se peut et qu'il est requis pour les mieux résoudre ; 3° Conduire ses pensées par ordre, en commençant par les objets les plus simples et les

plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, à la connaissance des plus composés ; 4° Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales qu'on puisse s'assurer de ne rien omettre. » On ajoute une cinquième règle empruntée à Bossuet : « 5° Ne jamais abandonner les vérités une fois démontrées, quelque difficulté qu'on éprouve à les concilier avec une autre vérité. » Il n'est permis d'abandonner que les hypothèses. On pourrait ajouter bien d'autres règles encore, par exemple celle-ci de Cicéron : « Quel que soit le sujet que l'on traite, il faut partir de la définition, afin que l'on sache bien de quoi il est question. »

Classification. — On entend quelquefois par méthode la classification établie par tel naturaliste: ainsi la méthode de Jussieu. La classification, en effet, est d'une importance exceptionnelle en histoire naturelle, où les espèces et les variétés sont innombrables. Mais la classification comme la méthode s'étend à toutes les sciences et conditionne de quelque manière tous les progrès, si elle n'en résulte pas. On distingue la classification naturelle et la classification artificielle. Celle-ci, sans être toujours arbitraire, ne repose que sur des caractères accessoires ou même extérieurs et conventionnels : ainsi les plantes sont classées artificiellement dans le système de Linné ; les mots, dans le dictionnaire alphabétique. Les classifications artificielles sont souvent indispensables faute d'une meilleure, ou même concurremment avec elle, à cause des services particuliers qu'elles rendent : telles sont nombre de classifications usuelles. Mais elles ne sont pas fondées sur la nature même des choses, et partant elles servent mieux qu'elles n'instruisent.

Il en va autrement des classifications naturelles ; elles sont d'autant plus parfaites qu'elles expriment mieux l'essence et les rapports naturels des choses : telle paraît être, dans ses grandes lignes, la classification du règne animal par Cuvier, celle du règne végétal par de Jussieu. C'est par l'étude persévérante et approfondie des caractères et de leurs subordinations que les naturalistes parviennent à établir des classifications de plus en plus naturelles. Les caractères sont toutes les notes, toutes les marques distinctives qui peuvent servir à distribuer les choses en groupes, familles, genres, espèces. Or, parmi les caractères, il en est de plus constants, de plus généraux que les autres ; ils sont plus intimes à l'être, puisqu'ils persistent dans un plus grand nombre d'espèces. A ces caractères principaux, dominateurs, sont subordonnés tous ceux qui viennent s'y ajouter, de degré en degré, j usqu'aux moindres et aux plus fugitifs. C'est ainsi qu'aux caractères du vertébré sont subordonnés ceux du mammifère; à ceux du mammifère ceux du carnassier ; à ceux-ci, les caractères du félin, puis du chat, du lion, etc. Selon leur importance, les caractères déterminent les embranchements, les ordres, les familles, les genres, les espèces, les variétés. Comme on le voit, les classifications de l'histoire naturelle sont calquées sur celles de la logique ; et si elles n'atteignent* pas toujours à l'essence des choses, du moins elles s'en rapprochent et sont d'autant plus parfaites qu'elles l'expriment mieux au moyen des types ou espèces qu'elles parviennent à déterminer.

Vérité. — C'est, d'après saint Thomas, l'équation de l'intelligence et de la chose ou, si l'on préfère, de l'intelligence et de son objet. On peut distinguer la vérité métaphysique ou ontologique, la vérité logique et la vérité morale. La première est la conformité des choses avec l'intelligence créatrice, dont elles dépendent, tandis que la x^èritè logique est la conformité de l'esprit avec les choses qui agissent sur lui ou qui lui sont manifestées

d'une autre manière, et que la vérité morale est la conformité de la conscience avec les paroles ou autres signes. A cette dernière sont opposés le mensonge et la mauvaise foi; à la seconde, l'erreur; la première est absolue. Il est bon de remarquer, en outre, que la seconde comprend deux sortes de vérités bien différentes : la vérité purement logique, qui n'est que l'accord de l'esprit avec luimême, l'accord de ses idées et de ses jugements ; et la vérité scientifique, qui est l'accord de l'esprit avec la réalité. Cette dernière vérité peut se subdiviser en métaphysique, physique, morale, selon qu'elle appartient à la science métaphysique (par ex. : Dieu existe), aux sciences physiques et naturelles (par ex. : La terre tourne sur elle-même) ou aux sciences morales (par ex. : Il faut honorer ses parents) .

A la vérité métaphysique (ou ontologique) on peut rapporter la vérité qui résulte de la conformité d'une œuvre d'art avec l'idéal de l'artiste. Toutefois, comme l'artiste ne donne pas l'être simplement aux choses, mais seulement une manière d'être, cette vérité n'est pas, absolument parlant, métaphysique : elle repose sur des vérités logiques ; l'artiste a été instruit par les choses, avant de composer son idéal, principe et exemplaire d'une création improprement dite.

On voit déjà, par ces seules notions, pourquoi et de combien de manières la vérité peut être attribuée aux choses de la nature, aux œuvres d'art, aux pensées, aux actes et aux paroles. Souvent il arrive pour la vérité ce qui arrive pour l'être : ce qui est sous un rapport peut n'être pas sous l'autre ; de même ce qui est vrai en soi peut être faux à d'autres égards : ainsi l'erreur de notre esprit est compatible avec la vérité des choses, comme aussi avec la sincérité de nos paroles.

Devant nous borner à ce qu'il y a de plus général sur la vérité, nous ferons seulement les remarques suivantes : La vérité est d'abord dans l'intelligence. Pour le comprendre, il suffit d'analyser .et de comparer entre eux les concepts de vérité et de bien. Le vrai c'est l'être en tant qu'il est l'objet de l'intelligence, de même que le bien c'est l'être en tant qu'il est l'objet de la volonté ; le vrai, c'est l'être compris, de même que le bien c'est l'être aimé. Or il y a une différence remarquable entre la connaissance du vrai et la volonté du bien. Tandis que la volonté du bien nous porte vers l'objet, la connaissance du vrai nous livre l'objet et l'amène, pour ainsi dire, en nous-mêmes : nous ne connaissons l'objet qu'autant qu'il est en nous, que nous nous l'exprimons, qu'il nous est donné ; nous ne l'aimons, au contraire, qu'autant que nous nous donnons à lui. C'est là qu'il faut chercher la raison profonde pour laquelle l'amour d'un bien supérieur élève et ennoblit ceux qui le partagent, alors que l'amour d'un bien inférieur les dégrade et les avilit. La science, au contraire, ne saurait par elle-même produire le même effet : la connaissance des choses les plus sublimes ne nous élève point moralement par elle-même, pas plus que la connaissance des choses les plus basses ne nous avilit. C'est que le terme de la volition est hors de nous, plus haut ou plus bas, au lieu que le terme de la connaissance est en nous-mêmes.

Mais puisque le terme du bien est hors de nous, tandis que le terme du vrai est en nous-mêmes, il s'ensuit que les volontés sont dites bonnes par rapport à l'objet bon, tandis que les choses sont dites vraies par rapport à l'intelligence : le bien a sa forme dans les choses, d'où il passe à la volonté, tandis que le vrai a sa forme dans l'intelligence, d'où il passe aux choses ; la vérité n'est formellement que dans l'intelligence, elle est attribuée aux choses par rapport à celle-ci.

Maintenant l'intelligence à laquelle se rapportent

Page 1