Chapitre IV
De la langue et du style.
Langue. — Faire l'histoire des langues c'est retracer ou découvrir celle des peuples. Chaque peuple, en effet, a eu sa langue, ses traditions, sa poésie et sa littérature ; or, ces biens ont le même sort que leurs possesseurs. Un peuple s'emparait-il d'une riche contrée pour y fonder un empire durable et florissant, sa langue ne tardait pas à se développer avec les connaissances, les mœurs et les institutions. Ce peuple, au contraire, vaincu par les ennemis du dehors et la corruption du dedans, s'affaissait-il sur lui-même comme un édifice longtemps miné, le langage tombait en ruine avec lui et ses riches matériaux servaient à construire de nouveaux édifices. Depuis le commencement les langues se sont fait la guerre ; elles ont rivalisé comme les races et se sont mêlées comme les sanirs. La terre a entendu parler plus de deux mille idiomes, primitifs ou dérivés, vivants ou morts, illustrés par une littérature ou barbares.
On distingue les langues de plusieurs manières : en asiatiques, européennes, africaines, américaines ou océaniennes; puis, à un point rie vue plus savant : en analytiques et en synthétiques, en monosyllabiques, agglutinantes, ftexionnelles, etc..
PAKTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
Suivant leur dérivation, elles se partagent en deux familles principales : les langues sémitiques et les langues aryennes ou indo-européennes. Parmi les premières se distinguent l'hébreu et l'arabe : l'hébreu, qui, le premier de tous les idiomes, paraît avoir eu sa littérature et ne le cède à aucun pour l'antiquité ; l'arabe, qui a vu naître toutes les langues modernes et peut-être leur survivra. Les langues aryennes ou indo-européenues se divisent en deux branches : celle du midi et celle du nord. Les langues du midi forment trois groupes : les langues sanscritiques, qui ont pour type le sanscrit et pour monument les Védas ; les langues iraniennes, qui ont pour type le zend et pour monument le Zend- Avesta ; enfin les langues pèlasgiqu :s. Celles-ci comprennent le grec et le latin : le grec, langue fameuse, qui n'a pas engendré de dérivés, mais qui s'est perpétué sans changements essentiels dans le grec moderne ; le latin, qui a disparu, au contraire, du milieu des langues vivantes, mais en laissant après lui toutes les langues dites romanes ou néolatines : l'italien, le provençal, le portugais, le français et ses dialectes, etc.
Nous avons nommé le français. Issu du latin vulgaire, il a eu ses origines héroïques au temps de Charlemagne, une littérature des plus brillantes au XIIIe siècle ; mais il n'a pris sa forme actuelle qu'aux approches du XVIIe siècle. Grâce à une pléiade d'écrivains de génie, il exerça sur l'Europe une influence non moins considérable qu'au XIIIe siècle et parut égaler, sinon même surpasser les langues anciennes les plus estimées.
Les langues aryennes du Nord forment trois autres groupes : les langues celtiques (breton, gaulois) ; les langues germaniques (gothique, islandais, suédois, danois, anglo-saxon, anglais, allemand); les langues slaves (lithuanien, polonais, russe).
La parenté de toutes ces langues avec le sanscrit nous révèle l'origine des peuples de l'Occident. Ils vinrent de l'Asie centrale, ce berceau du genre humain. Tandis que plusieurs tribus de leur race descendaient vers l'Inde, les Gaëls, les Germains, plus aventureux, prirent successivement les routes du nord et de l'ouest ; ils allèrent mêler leur sang à celui des Pélasges et des Hellènes, partis, eux aussi, à différentes époques, des contrées voisines du Caucase.
Polyglotte. — On donne spécialement ce nom à des Bibles imprimées en plusieurs langues. Citons les Hexaples d'Origène, contenant plusieurs versions grecques de l'hébreu ; la Bible de Xiiii cries ou d'Alcala, en 4 langues : hébreu, chaldéen, grec et latin (1517) ; la Bible d'A. Justiniani, qui ajoute l'arabe aux quatre langues précédentes (1518) ; la Bible royale, faite sur l'ordre de Philippe II, dite aussi Bible d'Arias Montanus, qui ajoute le syriaque à la Bible de Ximènès, dont elle est la copie (1572) ; la Bible de Le Jay, publiée à Paris en 7 langues : hébreu, chaldéen, samaritain, syriaque, arabe, grec, latin (1643) ; la Bible en 4 langues dont M. l'abbé Vigouroux a entrepris la publication.
Idiotisme. — Chaque langue emploie des mots ou des alliances de mots et des tournures d'une manière qui lui est propre, et qui n'est pas conforme aux règles de la grammaire générale. De là les gallicismes, les latinismes, les héllénismes, les angl icismes, les germanismes, les hêbraïsmes, etc. Tels sont en français des expressions comme celles-ci : // fait chaud, il fait froid ; En être pour son argent ; Avoir beau dire, avoir beau faire; Il l'a échappé belle; Etre laissé pour mort. Elles abondent dans le style familier et populaire et forment souvent des locutions proverbiales.
Dialecte. — Quand la langue littéraire et écrite dont ils sont les variantes est formée, les dialectes
ne tardent pas d'ordinaire à déchoir et à dégénérer en patois. De même que le grec, l'ancien français a eu ses dialectes : normand, picard, bourguignon. Les dialectes grecs étaient : Y ionien (Homère, Hésiode, Hérodote, Hippocrate), Vattique (Thucydide, Xénophon, Platon, Sophocle, etc.), le dorien (parlé dans le Péloponèse), Yèolien (en Béotie, etc.),
Patois. — Les langages vulgaires, dépourvus de littérature et par conséquent de la plupart des mots relevés qui facilitent l'expression des plus hautes pensées, prennent le nom de patois. On peut dire que ce sont des dialectes dégénérés. La France en compte un grand nombre encore : wallon, picard, normand, lorrain, champenois, etc. (langue d'oïl) ; provençal, languedocien, auvergnat, limousin, etc. (langue d'oc). L'étude des patois de France et des pays voisins permet d'arriver à une connaissance plus approfondie de la formation de la langue française. Elle rentre dans l'étude plus générale des langues romanes ou néo-latines, qui ont fait l'objet de travaux nombreux et importants.
Hébreu. — La langue hébraïque appartient à la famille des langues sémitiques. D'abord distincte, elle s'altéra après la captivité de Babylone, par le mélange du chaldéen et du syriaque. L'hébreu est la langue de l'Ancien Testament. Quant à la langue hébraïque moderne, dite langue rabbinique, parce qu'elle a été acceptée par les rabbins, c'est la langue de la Mischna, des ouvrages de Maimonide, etc. Ses caractères dérivent des anciens caractères hébreux, mais elle n'est que la langue arabe modifiée par les rabbins dans les écoles d'Espagne.
Style. — Il consiste dans la manière de s'exprimer : c'est la forme que l'on donne à sa pensée et la physionomie qu'affecte ordinairement le discours. Tout homme appelé à communiquer sa pensée doit lui choisir un vêtement, qui sera simple ou recherché, distingué ou vulgaire, correct ou bizarre, brillant ou modeste. On voit déjà quelle est l'importance du style, dont Buffon a pu dire : « Le style est l'homme même ». On a lait de cette parole celle-ci : « Le style c'est l'homme ». « Presque toutes les choses qu'on dit, remarque Voltaire, frappent moins que la manière dont on les dit ; car les hommes ont à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde. L'expression, le style fait toute la différence... Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples. Sans le style, il est impossible qu'il y ait un bon ouvrage en aucun genre». (Dict.pnil.V. style). Tout est vrai dans cette citation, si ce n'est qu'il faut en adoucir la conclusion. Le style emprunte une bonne partie de sa valeur aux figures. C'est par celles-ci qu'on ramène devant les yeux les personnes et les choses dont on parle. Le mot, dit Lacordaire, doit être peintre et non géomètre. Celui qui parle ou écrit ne peut donc se borner à exprimer sa pensée et à la définir ; il doit encore la dessiner et la colorer, en faire un portrait, un paysage ou une scène. Il n'est pas d'auteur célèbre et aimé qui ne nous ait laissé dans ses immortelles pages des tableaux vivants, que nos galeries de peinture ne feront pas oublier ; et ce fut toujours une idée féconde que celle de peindre les plus belles pages de nos écrivains et de nos grands poètes.
Les rhéteurs distinguent trois genres de style : le simple, le tempéré et le sublime. Les principales qualités que doit avoir un bon style sont : la clarté, la correction ou pureté, la propriété des termes, la précision, la convenance. Au style simple conviennent spécialement le naturel, la concision ; au style tempéré, l'élégance, la finesse même, une certaine richesse ; au style sublime, l'énergie, la magnificence, la noblesse de la pensée ou du sentiment. Mais il va sans dire que ces trois styles
LIVKE vin : DU SIGNE
n'offrent pas de distinction absolue et qu'ils peuvent se mélanger de mille manières. Tout style doit éviter l'obscurité, l'incorrection, la prétention et l'emphase (v. les traités de rhétorique ; Buffon, Discours de réception à l'Acad. sur le stylé).
Figure. — On peut définir les figures « des manières de parler qui, par l'usage ingénieux des mots et par certains tours remarquables, ajoutent à la pensée de la force, de la noblesse ou de la grâce ». D'où l'on voit qu'il y a deux sortes de figures : les figures de mots et les figures de pensées. Les figures de mots consistent dans les mots mêmes employés d'une certaine manière ou dans un certain sens. Elles sont nombreuses, mais la plupart sont plus grammaticales qu'oratoires. Les plus importantes sont comprises sous le nom de tropes (v. plus bas). Les figures de pensée, au contraire, dépendent du tour qu'on donne aux pensées mêmes. Citons : la prêtermission ou prètèrition, la dubitation, la subjection, la suspension, la périphrase, l'antithèse, l'ironie, l'hyperbole, la litote ou atténuation, la gradation, l hypotypose, la prosopopèe, l'apostrophe, l'épiphonème, liimprécation. Plusieurs auteurs comptent aussi, parmi les figures de pensées, certains ornements du discours, tels que la comparaison, l'énumèration des parties, l'allusion, l'induction, la description, leportrait, le parallèle, le contraste, l'hypothcse. On voit facilement, par ces seules indications, combien la rhétorique emprunte à la psychologie et à la logique : les figures lui arrivent de toutes parts. Mais il importe de les employer avec mesure et discrétion. Il faut qu'elles soient soutenues et pour ainsi dire amenées par le fond même du sujet, en sorte qu'elles disparaissent devant la pensée qu'elles contiennent : « La plus excellente figure, dit Longin, est celle qui ne semble point une figure ». Il faut les préparer evec art, faire en sorte qu'elles se succèdent naturellement et n'offrent jamais rien d'incohérent. Bref, le style figuré doit obéir à toutes les règles do l'art et, en particulier, de la peinture.
Trope. — On peut définir les tropes : « des figures qui transportent les mots de leur signification propre à une signification étrangère, pour donner à la pensée delà grâce, de la noblesse ou de la force ». Les principaux sont : la catachrèse (ex. : une feuille de papier ; aller à cheval sur un une ; ferrer d'argent) ; la métonymie, qui tour à tour emploie la cause pour l'effet, l'effet pour la cause, le signe pour la chose signifiée, le lieu d'une chose pour la chose elle-même, le contenant pour le contenu, le nom abstrait pour le concret ; la synecdoque, qui tour à tour emploie le genre pour l'espèce ou l'espèce pour le genre, la partie pour le tout ou le tout pour la partie, un nombre pour un autre nombre, un nombre certain pour un nombre incertain, la matière d'une chose pour la chose ellemême ; l'antonomase, etc. Le plus fréquent et le plus brillant de tous les tropes est la métaphore. Elle consiste à transporter un mot de sa signification propre à une signification étrangère, à cause de quelque ressemblance. La métaphore est donc une comparaison abrégée. On dira, par exemple : le feu de la jeunesse, les glaces de l'âge ; on dira d'un héros : ce lion s'élançait. Il faut que la métaphore soit juste, naturelle et non forcée, qu'elle s'accorde avec celles qui la précèdent et celles qui la suivent, etc.
Allégorie. — Ce trope consiste en un discours qui, sous un sens propre, présente à l'esprit un sens étranger : c'est donc comme une suite de métaphores formant un même tout parfaitement lié. On cite comme un modèle d'allégorie celle de Mme Deshoulières : « Dans ces prés fleuris qu'arrose la Seine... ». Les apologues, les fables, les contes, les paraboles sont de véritables allégories, qui cou-
vrent la vérité d'une enveloppe qui l'embellit ou prépare l'esprit à sa complète manifestation.
Parabole. — Entre toutes les allégories se distinguent les paraboles de l'Evangile. Jésus-Christ, le Verbe même de Dieu s'en est servi pour annoncer à toutes les intelligences, aux plus humbles en particulier, les mystères de l'infinie miséricorde et de la suprême justice. Citons la parabole de Y Enfant prodigue ; celles du bon Pasteur, du bon Samaritain, du Mauvais riche, du Maître de la vigne.
Parallèle. — Il se compose de deux peintures ou de deux portraits constamment en regard l'un de l'autre. On s'y attache à faire ressortir les qualités semblables ou opposées de deux personnages que l'on considère et à établir la supériorité ou l'infériorité, absolue ou relative, de l'un vis-à-vis de l'autre. Le parallèle produit beaucoup d'effet ; mais il pèche facilement par l'abus de l'antithèse et du contraste. Citons comme modèle les parallèles de Turenne et Coudé par Bossuet, de Êossuet luimême et Fènelon par La Harpe, de Corneille et Racine par La Bruyère, de Richelieu et Mas ar in par Voltaire.