PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
hiérarchie religieuse : l'une a été créée pour le bonheur temporel, et l'autre pour le bonheur spirituel. D'ailleurs la première distinction à observer entre les hommes, ce n'est pas celle des riches et des pauvres, des rois et des sujets, des industriels, des commerçants ou des ouvriers, mais bien celle des heureux et des malheureux. Il faut donc s'arrêter d'abord devant cette idée du bonheur. En la scrutant un peu nous verrons, par là même, ce qu'il faut penser de la richesse et de la pauvreté, de l'honneur, du pouvoir et des autres biens particuliers.
En quoi consiste donc le vrai bonheur ? Les sensualistes et les épicuriens, anciens et modernes, l'ont placé dans le plaisir, la volupté ; les stoïciens, dans une vertu orgueilleuse ; les utilitaires, les positivistes, dans l'intérêt, l'utilité ou dans certains biens passagers de l'individu ou de la société. Tous ont méconnu les droits de 1' 'honnête ou du moins ses vrais rapports avec jl'utile et le délectable ou le plaisir. Le bonheur résulte avant tout de l'accomplissement du devoir, ou, en d'autres termes, il n'y a pas de vrai bonheur qui ne '.s'appuie d'abord et surtout sur la vertu ; mais les autres biens préparent celle-ci ou l'accompagnent et la récompensent, ils concourent avec elle à la perfection totale de l'homme. C'est ce que nous allons montrer. Procédons parvoie d'élimination.
Le vrai bonheur ne consiste pas dans les biens extérieurs : richesse, honneurs et gloire, pouvoir et triomphes de l'ambition la plus heureuse. En effet, avec la richesse on n'achète que des biens inférieurs, sensibles : on n'achète pas la paix de la conscience, les amitiés sincères, l'estime des gens de bien ; on n'achète pas la sagesse, ni même la santé. Quelque utile que soit donc la fortune, surtout à notre époque, où tous les biens qui s'achètent sont immédiatement dans la main de celui qui peut les payer, elle ne rend pas heureux par elle-même. D'ailleurs elle est inconstante et sa perte est plus cruelle que sa conservation n'est douce ; elle expose à la flatterie et à toutes les convoitises dangereuses qu'elle donne de satisfaire ; elle affaiblit les plus forts et rend l'homme qui est déjà faible l'esclave de son bien-être. — Les honneurs et la gloire sont plus précieux, mais ne sauraient pas mieux que la richesse constituer le vrai bonheur. Et d'abord les honneurs que décernent les hommes, la gloire qu'ils prodiguent aux uns et refusent aux autres, sont bien souvent des mensonges et ne se mesurent l'amais exactement sur le vrai mérite. Dieu seul peut dispenser en toute justice l'honneur et la gloire, et, après le témoignage que Dieu rendra, il n'en est pas de meilleur que celui des gens de bien. Mais les honneurs ne sont si précieux que parce qu'ils sont le signe d'un avantage personnel, d'un mérite ou d'une perfection. C'est donc dans ceux-ci qu'il faudrait chercher le bonheur, plutôt que dans les honneurs eux-mêmes qui en sont la suite. C'est pourquoi les âmes nobles se préoccupent peu des honneurs ; elles aiment bien davantage l'honneur, c'est-à-dire la vertu et le témoignage d'une bonne conscience, l'estime de quelques amis intimes et des hommes de bien. — Au-dessus des honneurs il y aie pouvoir, auquel aspirent les esprits ambitieux et réfléchis, qui tiennent plus encore à Hre qu'à paraître. Mais le pouvoir qu'exercent les hommes n'est point par lui-même une fin : il n'est qu'un moyen d'action, il n'est de sa nature ni bon ni mauvais. On conçoit qu'il prépare ou accompagne le bonheur et la perfection, comme un instrument ou un effet ; mais il n'est point par lui-même un bonheur. Et que d'infortunés qui n'ont péri que pour avoir porté la main sur le pouvoir, qui est devenu ainsi le principe de tous leurs maux ! Ceux ci naissent vite de tous les biens, surtout de ceux qui paraissent les plus grands. D'ailleurs les biens par-
ticuliers qui nous sont prodigués ne font que nous rendre plus sensible l'absence des autres ; notre tourment s'accroît de tout ce qui nous manque et aussi de tout ce que nous avons, mais que nous n'aimons pas. De là ces ennuis incurables et ces violents désespoirs qui sévissent parmi les heureux de ce monde aussi bien et peut-être plus encore ■ que parmi les déshérités. Bref, tous les biens particuliers et extérieurs que nous venons d'examiner ne sont pas le bien suprême que nous cherchons : ils sont compatibles avec une foule de maux : ils ne comprennent pas les biens supérieurs, comme la sagesse, la vertu, le savoir, qui perfectionnent l'âme elle-même ; ils sont le principe d'une foule d'illusions, de regrets, de déceptions et de malheurs.
Les biens corporels et, en particulier, les plaisirs sensibles seront-ils préférables aux précédents ? Assurément la santé, la beauté, la force et une longue vie sont des biens enviés ; mais ils ne peuvent être la fin de l'homme. Le corps de l'homme, en effet, est pour l'âme, et les sens sont pour l'esprit. Ce n'est donc pas dans la conservation, la perfection et le bien-être du corps que l'âme peut chercher son bonheur et sa fin. La recherche de la volupté est particulièrement honteuse. Une âme qui garde quelque élévation ne saurait s'attacher plus que de raison aux plaisirs sensibles et disputer à l'animal un bien-être dégradant. Il est vrai qu'au-dessus des plaisirs grossiers des sens il y a ceux de l'esprit, d'une imagination heureuse, d'un cœur noble et délicat. Les arts, les beaux-arts surtout, la littérature, l'amitié, le commerce des esprits distingués et des âmes généreuses, sont la source de plaisirs intimes et constants, qui s'avivent par l'exercice et sont toujours mieux goûtés ; loin d'abaisser l'âme, ils l'élèvent au-dessus d'elle-même et la portent vers un monde meilleur. Mais quelle que soit la pureté du plaisir que l'on goûte, il ne peut constituer par lui-même la fin dernière ; car il n'est que l'effet de l'obtention d'un bien ou d'une fin : il ne peut pas lui-même constituer le terme ou le principe auquel il se rapporte. A l'obtention d'un bien sensible est attaché comme effet un plaisir sensible ; à l'obtention d'un bien supérieur, comme la connaissance de la vérité ou le commerce de l'amitié, est attaché un plaisir supérieur. Mais ce n'est pas à ce plaisir que l'intention doit s'arrêter; ce plaisir n'est pas le but suprême, il n'est pas la fin dernière. Ou bien il faudrait dire que l'homme a été fait pour lui-même, qu'un égoïsme plus ou moins raffiné est la règle de la morale. Quelle que soit donc la noblesse des plaisirs de l'esprit, ils ne sont pas la fin de l'homme. A plus forte raison faut-il dire que le plaisir en général n'est pas la fin dernière ; car les plaisirs, même les plus élevés, s'allient insensiblement et de degré en degré avec les plaisirs moindres et même les plus bas ; si bien que celui qui placerait sa dernière fin dans les plaisirs les plus élevés serait bien vite invité à descendre, et son égoïsme délicat se changerait facilement en volupté dégradante et méprisable à tous égards. Le plaisir n'est vraiment noble et permis que lorsqu'on le subordonne à un bien supérieur et objectif, c'est-à-dire à l'honnête et au devoir.
Après avoir dit en quoi le bonheur ne consiste pas, nous devons le déterminer positivement. Distinguons, pour cela, dans le bonheur, l'objet et le sujet. L'objet, c'est le principe même du bonheur, c'est la fin dernière qui perfectionne le sujet et le rend heureux, c'est le suprême motif de la conduite, et il se confond avec l'honnête. Le sujet du bonheur c'est la faculté, la nature, la personne qui reçoit la perfection totale qui lui convient et, avec elle, la félicité. Or l'objet du bonheur ne peut être dans l'homme, pas même dans les plus hautes facultés de l'âme ni dans les plus sublimes vertus, parce que l'homme ne se suffit d'aucune manière ; l'âme