‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 308 sur 686 · LIVRE IX : DE LA HIERARCHIE · texte numérisé non relu

LIVRE IX : DE LA HIERARCHIE

égalité et fraternité, l'organisation du travail, la paix, la tranquillité et la sécurité publiques. Sans rejeter et sans adopter précisément aucune de ces opinions, nous prétendons que la fin de la société c'est d'abord principalement le bonheur temporel de la société elle-même ; c'est ensuite et par là même le bonheur de chacun ; c'est enfin et implicitement le bien moral et spirituel de la société et de ses membres. Voici comment s'explique et se justifie cette doctrine. La fin propre et dominante de la société civile, qui est essentiellement une société temporelle, ne peut être que le bonheur de cette vie. Tout être raisonnable tend nécessairement à sa perfection et à son bonheur; or la société est soumise à la même loi de l'existence et de la vie que les individus. Ce bonheur que poursuit la société est évidemment celui de la société elle-même, et il se compose, en définitive, des bonheurs individuels, de leur somme, pour ainsi dire, et encore mieux de leur concert. Car le bonheur de la société n'est pas quelque chose d'abstrait : le bonheur n'est vrai, goûté et possédé que par des individus ; et une société, d'ailleurs puissante et riche, dont tous les membres seraient plus ou moins malheureux et enchaînés à leurs offices par une triste nécessité, comme des esclaves, serait une société malheureuse en réalité et très imparfaite ; son existence et sa prospérité extérieures démontreraient la force de celui qui la dominerait et l'aurait organisée, mais non pas la perfection de la société elle-même. Le bonheurprivé, individuel, doit donc être contenu de quelque manière dans le bonheur public, qui n'est, en définitive, que le bien de tous. A ce bien public il faut sacrifier, sans doute, tous les biens particuliers : le soldat ne doit pas marchander sa vie ni le magistrat ses veilles ; mais le bien public qui ne résulterait pas, en somme, du bonheur du plus grand nombre possible, serait chimérique.

Nous avons ajouté que la fin de la société était aussi, d'une manière implicite et comme par voie de conséquence, le bien moral et spirituel. On ne saurait le contester après ce qui a été dit de la nature du bonheur. Il n'y a pas de bonheur digne de ce nom, même en ce monde, sans la vertu. Les biens extérieurs sont des moyens ou des compléments de bonheur, mais ils ne constituent point par eux-mêmes la perfection ni partant le bonheur de l'homme. Cette perfection et ce bonheur résultent essentiellement de l'amour suprême du bien, de la pratique de la vertu, du développement possible et convenable de toutes les facultés intellectuelles et morales. Le bonheur de la société, le bien public implique donc le bien moral et spirituel de la société en général et de chacun de ses membres en particulier. Tout bonheur temporel qui n'est pas consacré par la vertu et la religion est nécessairement faux. On peut s'y méprendre, s'il s'agit des individus ; mais la morale sociale ne souffre pas d'exception. Un peuple sans vertu et sans religion, eût-il d'ailleurs toutes les richesses, tous les avantages temporels, un climat heureux, un sol fertile, la paix au dedans et au dehors, est un peuple perdu. La richesse achèvera de le corrompre ; les passions provoqueront des discordes ; l'abondance des biens ne fera qu'accroître ses dégoûts, et, s'il n'y a pas d'ennemi capable de le vaincre et de le dominer, il fera son propre malheur et se détruira lui-même. Non, il n'est pas de prospérité possible pour les peuples sans vertu et sans religion. Celles-ci, avec le bonheur temporel, sont donc la fin de la société, fin indirecte il est vrai, mais non moins nécessaire que l'autre et d'un ordre plus élevé. En ordonnant toutes choses au bonheur social, le sage législateur comprendra facilement que, parmi les moyens qu'il emploie et les forces dont il accepte le concours, il y en a d'un ordre plus élevé que la vie présente : ainsi la croyance à l'immortalité de l'àme, la reli-

gion, les institutions admirables de charité qu'elle inspire. Toutes ces ressources lui appartiennent, pour ainsi dire, dans la mesure où elles contribuent à obtenir la fin qui lui est propre, le bonheur temporel des peuples.

Eléments ou fonctions du pouvoir. — Analysons maintenant le pouvoir et remarquons ses parties ou fonctions essentielles. Le pouvoir est législatif, exécutif, judiciaire . On gouverne, en effet, par des lois sages et bien exécutées. Dans les cas douteux, l'exécution doit s'éclairer du jugement le plus équitable. Le pouvoir législatif est le premier ; il succède immédiatement au pouvoir constituant. La constitution estl'efïét des coutumes longuement pratiquées, des traditions séculaires et immémoriales ; ou bien elle résulte, en partie du moins et comme détermination définitive, de l'accord du peuple avec son souverain, ou du pacte fondamental consenti par les délégués légitimes du peuple, ou par le peuple lui-même. Mais le pouvoir civil dont nous nous occupons suppose la société existante. Le premier pouvoir d'une société déjà constituée, c'est donc le pouvoir législatif. En France, il est exercé par les Chambres. Celles-ci nomment un président qui s'associe un cabinet. Le président et les ministres exercent le pouvoir exécutif. La magistrature exerce le pouvoir judiciaire. Le juste équilibre de ces trois pouvoirs s'appelle leur pondération, qui, de l'avis de Montesquieu, est l'une des meilleures garanties de la liberté. La pondération des pouvoirs résulte à la fois de leur parfaite distinction et de leur union non moins parfaite. Et d'abord leur distinction s'impose, surtout dans une société nombreuse, à organisme compliqué. Il sutfit, pour s'en convaincre, de considérer un moment la diversité des fonctions et des qualités qu'entraîne ou que demande chacun des trois pouvoirs. Le législateur doit être éminemment sage, ne s'inspirer que du bien général et connaître tous les moyens de le procurer ; il ne doit jamais attenter aux droits supérieurs de la loi naturelle et de la loi religieuse, mais reconnaître les limites dans lesquelles se meut la loi civile. On comprend dès lors quelles sont les qualités que doit réunir un législateur : il faut le choisir entre les meilleurs. Il est difficile qu'un corps législatif nombreux s'acquitte heureusement par lui-même de ses devoirs ; il devra, sur chaque point difficile, s'en rapporter aux plus habiles ; en tout cas, le peuple ne saurait par lui-même dicter ses propres lois : il n'a ni la prudence ni le savoir nécessaires à cet effet ; on ne voit pas d'exemple, dans l'antiquité, d'une législation sage due tout entière aux délibérations d'une nombreuse assemblée. En fait, les lois les plus sages qui sont attribuées aux assemblées délibérantes ont été proposées par quelques esprits supérieurs, qui ont réussi à faire partager leurs vues à ceux qui leur étaient associés.

Le dépositaire du pouvoir exécutif doit se distinguer par d'autres aptitudes et d'autres vertus que le législateur : l'esprit de commandement, l'autorité, la décision, la fermeté, l'énergie, l'à-propos, et surtout un profond sentiment de justice. Son rôle est bien distinct. Alors même qu'il concentrerait en sa personne, en tant que souverain, les trois pouvoirs, il doit révéler d'autres qualités comme prince, que comme législateur et comme juge. Il doit être fidèle à la loi qui a été portée, quand le législateur serait lui-même ; du moment qu'elle existe, elle ne dépend plus de sa simple volonté, encore moins de ses caprices ; il serait inique d'éluder la loi, de favoriser même sa transgression au profit de quelques-uns, de l'appliquer rigoureusement aux uns et non pas aux autres, d'y chercher un moyen d'oppression ou de gouvernement d'un parti, au préjudice de la nation. On comprend qu'il y ait place encore pour la clémence,

Page 1