LIVRE IX : DE LA HIERARCHIE
construction et celui de l'ameublement, qui s'y rapporte, sont subdivisés à l'infini ; la construction navale, à elle seule, est une branche importante et fort compliquée de l'architecture et de l'industrie.
L'art de travailler les étoffes offre lui aussi une extrême variété. Il remonte, comme les précédents, à l'origine même du genre humain. L'Ecriture nous a laissé le nom de Néoma. Le peuple hébreu a su dresser, pendant ses pérégrinations, de somptueux tabernacles, formés de riches tentures. L'Orient a produit, depuis un temps immémorial; des tissus précieux. De bonne heure l'homme a emprunté à toute la nature les étoffes nécessaires pour adoucir sa couche, couvrir sa table, protéger ses membres, orner toute sa personne : le lin, la soie, le coton, la peau et le poil de certains animaux ont été mis à contribution et utilisés avec un art merveilleux.
Arts domestiques. — Enfin l'art de préparer les aliments termine cette série. Il est si nécessaire qu'il est pratiqué au sein de toutes les familles et que nul n'ignore ses premiers éléments. La famille est le berceau des arts. La femme forte dont parle l'Ecriture filait et tissait la laine, le lin, la pourpre ; elle savait moudre et pétrir. Rien que tous les arts soient confiés aujourd'hui, en vertu de la loi de la division du travail, à des artisans ou à des ouvriers qui en font profession spéciale, cependant la famille ne peut se départir des arts les plus élémentaires, les plus nécessaires et les plus faciles. Il est même à remarquer que la division du travail et, avec elle, la spécialité de l'art, poussée à l'extrême, tourne fatalement au détriment de la culture intellectuelle de l'individu et de la famille ; elle condamne souvent l'homme au rôle d'un simple mécanisme. Nul ne peut contester que la vie du nomade n'exige souvent plus de connaissances, d'initiative et d'industrie que celle d'une foule d'employés ou d'ouvriers voués à des occupations matérielles et trop uniformes. Il arrive que rien n'y serait digne de l'homme, n'étaient le labeur volontaire et la probité, qui suffiront toujours à mériter l'estime et l'honneur, avec le juste salaire, parce qu'ils sont des vertus.
Après ce qui a été dit ailleurs (livre V) des sciences humaines, de leur solidarité et de leur développement, il est inutile- de montrer ici que l'industrie rentre tout entière dans le système général des connaissances humaines et que ses progrès dépendent étroitement de ceux des connaissances supérieures. Ce chapitre, avec les autres de ce livre, doit donc être regardé comme la suite du livre V : De la science et de l'art. Ces deux livres, en se combinant, formeraient le tableau général de toutes les connaissances humaines et des professions sociales qui leur correspondent (v. Charton, Dictionnu ire des professions).
Métier. Arts et métiers. — Les métiers sont exercés par les artisans. Nous trouvons ceuxci organisés en corporations non seulement au moyen âge, mais encore chez la plupart des peuples de l'antiquité. Seulement la corporation du moyen âge réalise seule les conditions dignes d'un homme libre. A Rome, il y eut des collèges d'artisans, qui vécurent obscurs et méprisés sous la République. L'empire leur accorda plus d'attention. Du IL au I\ ' siècle, il existait trois ordres de collèges : 1" ceux des manufactures de l'Etat, où la condition de l'artisan ne différait guère de celle de l'esclave ou du moins du colon ; 2" les collèges exerçant les professions de bateliers, bouchers, boulangers, etc. nécessaires à l'a'imentation publique ; les artisans de ces collèges ne pouvaient quitter leur métier sans trouver et faire agréer un successeur ; une partie de leurs biens restait à la coporation ; 3" les collèges libres, qui comprenaient les autres métiers, et ne jouirent jamais que d'une liberté trop me-
surée. Vers la fin de l'empire, on ramenait de force l'artisan à son collège. Au reste, le collège avait ses assemblées, ses magistrats, ses biens, etc. Au moyen âge, se formèrent les corporations chrétiennes (v. corporation), bien supérieures aux collèges des anciens ; elles furent le prélude de la création des communes. Chaque corps de métier comprenait des apprentis, des ouvriers, des maîtres, des jurés. Au XIIIe siècle, les ouvriers sont désignés sous le nom de valets (vassal) ; du XIVe au XVIe, sous le nom de compagnons. (V. les ouvrages cités à Corporation, Syndicat col. 458; Manuel, Manuel d'une corporation chrétienne).
Ouvrier. — Ce nom s'applique surtout à ceux qui exercent des arts mécaniques et travaillent sous les ordres d'un patron moyennant un salaire déterminé. L'on crier diffère donc de l'artisan, qui travaille à son compte et d'ordinaire ne relève que de lui-même et de sa clientèle. On voit aussitôt la différence extrême qui existe entre l'un et l'autre, au point de vue social, et combien la situation de l'artisan est plus favorable à l'initiative et à l'indépendance. L'un des fâcheux effets du développement de la grande industrie a été, en centralisant la production, de supprimer une foule de petits patrons et d'artisans pour les remplacer par des salariés. Ceux-ci ne peuvent améliorer leur condition que par un sage régime d'association. Malheureusement le droit d'association pour les ouvriers est resté longtemps aboli par suite des lois révolutionnaires; on a commencé à le rétablir seulement en 1884. En Angleterre, les ouvriers ont formé des Trades- Unions florissantes, protégées par une législation plus libérale que la nôtre. Mais on a remarqué que ces associations puissantes, qui rappellent à certains égards les anciennes corporations chrétiennes, ne profitent qu'à une sorte d'aristocratie ouvrière. Or il faudrait que les plus faibles surtout fussent appelés au bénéfice de l'association. — L'ouvrier est dit travaille)- aux pièces ou à la journée, selon qu'il est payé en proportion de son travail ou qu'il reçoit un salaire fixe par jour. Il est dit à façon, si on lui fournit les matériaux qu'il met en œuvre. Les ouvriers en conscience ou de conscience, sont des typographes, etc., qu'on ne peut payer qu'à la journée à cause de la nature de leurs travaux, qui ne permettent pas d'autre évaluation que celle du temps. On appelle chefs-ouvriers d'un régiment, le tailleur, le cordonnier, le sellier, etc., qui ont sous leurs ordres des soldats ouvriers. H y a des sections de commis et d'ouvriers d'administration (boulangers, bouchers, etc.), commandés par des officiers d'administration et qui relèvent de l'intendance (V. les monographies ouvrières inaugurées par Le Play : les Ouvriers européens ; Levasseur, Hist. des classes ouvrières en France depuis 17^'J; Jules Simon, V 'Ouvrière ; V Encyclique sur la condition des ouvriers).
Mineur. — Ce nom s'applique ici aux ouvriers employés dans les mines, sous la direction d'ingénieurs particuliers. Leur nombre s'est accru beaucoup au XIXe siècle, à mesure que l'industrie demandait des quantités toujours plus grandes de fer et de houille. L'exploitation des mines a déterminé de grands mouvements dans la population ouvrière. La France occupe plus de 100.000 mineurs dans les bassins du Nord, du Gard, de la Loire, où des centres considérables de population ont été créés comme par enchantement. Cependant sa production annuelle de houille ne dépasse guère 20 millions de tonnes, à peu près les deux tiers de ce qui est nécessaire. L'Angleterre produit 150 millions de tonnes, avec plus de 500.000 mineurs, parfaitement organisés dans les Trades-Unions. L'Allemagne, la Belgique, sans parler des Etats- Unis, occupent de leur côté, d'autres centaines de mille de travailleurs. Ces mineurs des deux mondes