Chapitre Premier
Des valeurs en général.
Valeur. — Rien n'offre plus de variété, de prime abord, que la valeur : c'est une maison ou un champ, de l'argent ou du pain, une forêt ou un troupeau. Mais la valeur se dépouille bientôt de ces diverses formes, pour se changer en une quantité abstraite et mathématique. Comme le nombre, le temps et la ligne géométrique, la valeur peut se diviser par une considération de l'esprit en parties rigoureusement uniformes, égales ou proportionnelles. Qu'on les appelle avoir ou dette, actif ou passif, cela importe à quelqu'un sans doute, mais qu'importe à la valeur elle-même ? Elle ne change pas de nature en changeant de maître et de main, en grossissant ou en diminuant. Elle circule sans cesse dans le corps social, passant d'un membre à l'autre, obérant celui dont elle se retire et enrichissant celui qui la reçoit. Elle s'appelle argent, parce que ce métal la représente; bien, parce qu'elle est un moyen universel de jouissance ; elle s'appelle prix, quand elle se livre pour un équivalent, etc. Mais ces différents noms et autres semblables ne font que marquer sa place, sa forme extérieure ou son emploi, sans la changer elle-même. Semblable au sang, elle traverse tous les organes, ici coulant à flots et par torrents, là s'infiltrant à peine et goutte à goutte, jusqu'à ce qu'elle se fixe dans les tissus pour y être consommée, et faire place à un suc nourricier nouvellement élaboré. C'est par la facilité des échanges et les opérations compliquées du commerce, que toutes les valeurs particulières sont transformées, pour ainsi dire, en ce liquide nourricier qui entretient la vie sociale et suffit à tous les besoins. Le producteur confie ses œuvres de chaque jour au courant de la fortune publique et consomme en retour ou épargne ce qu'elles déplacent. Grâce à l'économie sociale, tout labeur utile est justement rémunéré, tout instrument de travail devient un merveilleux gagne-pain. Le travailleur peut nourrir sa famille, choisir son vêtement, trouver ou bâtir sa demeure, ne sût-il que conduire la charrue ou tenir la plume, tailler la pierre ou manier le pinceau. Il est vrai que tous les travaux rémunérés ne sont pas de même mérite ; ils n'obtiennent pas une récompense rigoureusement proportionnée aux efforts et au temps qu'ils ont coûtés. Le simple ouvrier doit persévérer longtemps dans son travail pour obtenir quelques instants d'attention de la part du jurisconsulte, du médecin et des autres favoris de la science ou du pouvoir. Toutefois, quelque justes que soient ces différences, elles ne doivent pas excéder une certaine mesure. Les privilégiés de la science et de l'art doivent moins régler leurs honoraires sur l'excellence de ce qu'ils donnent que sur le temps qu'ils accordent et les efforts dont ils recueillent les fruits. Le trafic des biens de l'esprit est odieux : ne se servir de ces biens que pour accroître sa fortune, c'est commettre une sorte de simonie.
On a dit avec raison que la valeur est l'idée maîtresse de toute la science économique. On distingue d'abord la valeur en usage et la valeur en échange. L'utilité d'une chose, en tant qu'elle sert aux besoins de l'homme, est la valeur en usage. Son utilité en tant qu'elle sert à se procurer d'autres objets est la valeur en échange. L'idée de valeur se rattache donc à l'idée plus générale d'utilité (v. utile, nécessaire, fin, moyen, au livre II, de la métaphysique). Mais, dans l'ordre et les rapports économiques, il ne surfit pas qu'une chose soit
utile pour qu'elle ait une valeur proprement dite : ainsi l'eau et l'air, bien que très nécessaires, n'ont pas ordinairement une valeur économique. Il faut encore que cette chose utile exige un certain travail et soit demandée (ainsi l'eau amenée a un 4e étage) ; ou que pour la procurer on doive s'imposer une certaine privation, comme il arrive dans le cas où des choses rares ou en quantité limitée sont demandées par tous. La notion économique de valeur implique donc non seulement la notion d'utilité, mais encore celle de travail, de besoin ou de désir, de rareté, etc. On comprend dès lors que, parmi les valeurs, les unes soient naturelles (ainsi le blé, le vin, le vêtement) et les autres plus ou moins factices (ainsi les diamants, les bijoux). En termes de banque, le nom de valeur s'applique spécialement aux lettres de change, billets à ordre, obligations, actions, etc. Les valeurs entées, sont celles qui sont admises à la cote officielle de la Bourse (v. les traités d'économie politique chrétienne : le P. Antoine, Cours d'économie sociale ; Dehon, Manuel social chrétien, etc.)
Richesse. — La richesse se mesure principalement sur la valeur en échange, valeur très variable chez les divers peuples et à différentes époques, et qui a pour mesure ordinaire la monnaie. On distingue les richesses nature/les (terres, mines, forêts), artificielles (produits de l'industrie), immatérielles (sciences, connaissances du médecin, de l'avocat, talent de l'artiste, œuvres de l'esprit). Mais celles-ci ne rentrent dans l'ordre économique que par leurs effets sensibles, leur utilité plus ou moins appréciable à prix d'argent. En définitive, les richesses ne sont jamais que des moyens, elles ne sauraient être une fin en soi. Dès lois il faut toujours les subordonner à des biens supérieurs (v. bonheur, richesse, pouvoir, etc. au livre IX). On définit souvent l'économie politique : la science de la production, de la répartition et de la consommation des richesses. Par la nature même de son objet, l'économie politique est soumise à la politique et à la morale sociale (v. Etudes sociales : Y a-t-il une économie politique chrétienne ?)
Monnaie. — La monnaie est un instrument ou moyen d'échange, et cet instrument est d'autant plus parfait qu'il est mieux l'équivalent de la valeur qu'il représente. On distingue, en effet, dans la monnaie, la valeur nominale ou numéraire et la valeur réelle ou intrinsèque. La première est la valeur arbitraire donnée aux pièces de monnaie par la loi ; la seconde est la valeur du métal qui entre dans la pièce. Ainsi nos pièces de 20 francs en or valent réellement 20 francs ; mais les pièces d'argent de 5 francs ne valent guère en réalité que 2,50. Leur valeur est donc nominale pour la moitié. Le papier-monnaie, le billet de banque, etc., n'ont qu'une valeur nominale ou représentative. On a employé naturellement, pour la fabrication des monnaies, les métaux les plus précieux : or, argent ; car ils offrent plus de valeur sous le même volume, sont facilement transportables et ne s'altèrent point. Pour la menue monnaie, on emploie le cuivre ; en Suisse et en Belgique, on emploie le nickel. Dans les pays encore peu ouverts au commerce, on se sert de diverses marchandises plus ou moins précieuses et utilisées généralement ou faciles a échanger : par exemple le sel, des pièces de cotonnade, l'ivoire, en Afrique ; des coquillages appelés eau ris, aux Maldives. On distingue les monnaies effectives, comme nos pièces d'or ou d'argent, et les monnaies de compte, qui n'existent plus ou même n'ont jamais existé, mais qu'on emploie pour faciliter les comptes ou par habitude :