PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
Babylonie, où il régna avec gloire et agrandit son royaume ; il s'empara même de la Macédoine et de la Thrace sur Lysimaque. Plusieurs villes célèbres lui doivent leur fondation : Antioche, Séleucie, Laodicée, etc. Il fut tué par Ptolémée Céraunos, en 281.
Antiochus. — Plus de douze souverains de Syrie ont porté ce nom. Antiochus I, dit Soter, parce qu'il avait résisté à une irruption de Gaulois, était le fils de Séleucus I, auquel il succéda (279-260). Il fut malheureux dans ses guerres avec l'Egypte et Pergame. — Antiochus II, son fils et successeur, fut surnommé Thons ou Dieu par les Milésiens. à qui il avait rendu la liberté. Il fut empoisonné par sa femme, Laodicé, qu'il avait répudiée, pour épouser la fille du roi d'Egypte (260-246). — Antiochus III le Grand, succéda à son frère, Séleucus Kèraunos (222), agrandit ses possessions asiatiques et accueillit Annibal ; mais il fut mal heureux avec les Romains, qui le battirent aux Thermopyles (191) et à Magnésie (190). Il dut renoncer à toutes ses places d'Europe et payer une indemnité de guerre estimée à 92 millions de notre monnaie. Il fut tué dans l'Elymaïde, où il était allé dévaliser un temple de Bélus, pour satisfaire à la cupidité romaine. — Antiochus IV, dit par hyperbole Ejâphane ou l'Illustre, fils d'Antiochus III, succéda à son père Séleucus IV ( 175), s'empara, d'une partie de l'Egypte et fit prisonnier Ptolémée Epiphane. Mais les Romains l'obligèrent à quitter l'Egypte. Sous son règne, les Juifs, qu'il persécuta odieusement, cherchant à les paganiser, donnèrent des exemples héroïques de foi et de piété (v. les sept frères Maccabées, Eléazar). Les plus vaillants d'entre eux se révoltèrent, sous la conduite de Mata) hias et de ses fils, et battirent les généranx d'Antiochus. Le roi lui-même mourut misérablement en allant les combattre (164).
Démétrius. — Ce nom a été porté par plusieurs rois de Syrie. Démétrius I, dit Soter, parce qu'il délivra les Babyloniens de deux tyrans, était fils de Séleucus Philopator. Longtemps otage des Romains, il s'échappa à la mort de son père et se fit reconnaître roi (162). Il combattit Judas et Jonathas Maccabée et fut tué par l'usurpateur Alexandre Bala (149). — Démétrius II, Nicator, (146-125), fils aîné du précédent, chassa l'usurpateur avec le secours de son beau-père, le roi d'Egypte. Ayant fait la guerre aux Parthes, il tomba aux mains de leur roi, Arsace VI (d'autres disent Mithridate), qui lui fit épouser sa fille, Rodogune, après lui avoir fait répudier sa première femme, Cléopâtre. Celle-ci alors épousa Antiochus Sidètès, frère de Démétrius, et le fit monter sur le trône, où il se maintint quelque temps contre Démétrius.
(Egypte.)
Ptolémée I, dit Soter, chef de la dynastie des Lagides, qui régnèrent en Egypte, était fils de Layus ou Larjns et l'un des généraux d'Alexandre ; il se distingua surtout dans la conquête de la Bactriane et aux Indes. Après la mort du prince, Cléomène et lui reçurent l'Egypte en partage. Mais il se débarrassa de ce rival, et voulant s'assurer le bénéfice d'un oracle qui promettait la prospérité au pays qui aurait la tombe d'Alexandre, il fit enlever le corps du héros qu'on envoyait en Macédoine et le fit ensevelir pompeusement à Alexandrie. A l'instigation de Perdiccas, l'armée macédonienne envahit alors l'Egypte ; mais Perdiccas fut battu et tué au passage du Nil (321). Ptolémée se maintint avec des chances diverses et se fit agréer également des Egyptiens et des Grecs. Il abdiqua, en 285, en faveur de l'un de ses fils, Ptolémée II Phi Inde/plie, et mourut deux ans après. — Ptolémée II suivit les exemples de son père, qui avait protégé les arts et les sciences et embelli Alexandrie, qui
remplaça par la suite Athènes dans la direction intellectuelle du monde. Il augmenta la bibliothèque fondée par son père, fit explorer la Nubie et le Nil supérieur, creusa des ports, fonda des villes, rétablit le canal qui unissait la Méditerranée à la mer Rouge, etc. Au dehors, il s'allia avec Rome et protégea la liberté de la Grèce. Il mourut en 247. (Royaume des Partîtes, Arménie, Pont, etc.)
Arsace, fondateur du royaume des Parthes et chef de la dynastie des Arsacides (255), fut d'abord simple soldat dans l'armée d'Antiochus II, roi de Syrie. Il profita de l'affaiblissement des Grecs, pour affranchir son pays, s'empara de la Parthie et de l'Hyrcanie. Il périt l'année suivante (254) ; mais son frère, Arsace II (254-216), continua ses conquêtes. Le royaume des Parthes s'étendit entre la Caspienne, l'Indus et l'Euphrate, et ne succomba que sous les coups du Perse Artaxerxès, fondateur de la dynastie des Sassanides (226 ap. J.-C).
Tigrane II, le Grand, roi d'Arménie, soumit la Cappadoce et la Syrie, s'empara de la Mésopotamie et autres provinces sur les Parthes, qui le reconnurent comme roi des rois. Mais, ayant soutenu Mithridate contre les Romains, il fut vaincu par Lueullus, qui, avec trois légions, prit Tigranoceite (69). Un peu plus tard, il dut abandonner la meilleure partie de ses possessions et payer une contribution de 6.000 lalents.
Mithridate le Grand, roi du Pont, fut pour les Romains un adversaire des plus redoutables. Né vers 131, il était roi à l'âge de 11 ans. Il passa sa jeunesse dans l'étude et les exercices de la chasse et acquit, en particulier, une grande connaissance des poisons et de leurs antidotes. Il s'appliqua ensuite à agrandir ses Etats par des conquêtes, mais fut bientôt arrêté par les Romains (99), auxquels il voua dès lors une haine implacable. Après avoir formé une coalition et s'être longtemps préparé, il envahit tout à coup l'Asie Mineure et fit égorger tous les Romains qu'il y rencontra ; il en périt 100.000, dit-on : ce fut sa déclaration de guerre (88). En même temps il envoyait en Grèce son lieutenant Archélaùs, vainqueur plusieurs fois des Romains. Mais, l'année suivante, Sylla reprenait Athènes et chassait de l'Asie Mineure Mithridate, qui signa la paix de Dardanos (87) : il devait détruire tous ses vaisseaux et renoncer à toutes ses conquêtes. Une 2e guerre ne fut guère plus heureuse : il fut battu par Muréna, successeur de Sylla. La 3e guerre, plus terrible que les autres, se poursuivit avec des succès divers. Mithridate battit Colta à Chalcédoine ; mais il fut vaincu par Lueullus et s'enfuit en Arménie, auprès de Tigrane, son gendre (69). Il en revint avec une armée, et Lueullus ayant été rappelé, il reconquit son royaume (67). Mais Pompée le vainquit près de l'Euphrate. Mithridate, qui méditait encore de grandes entreprises contre les Romains, fut abandonné par les siens, qui proclamèrent roi son fils Pharnace. On raconte qu'il essaya de s'empoisonner, mais en vain, parce qu'il était habitué à tous les poisons. Il se fit tuer alors par un soldat gaulois (63). Mithridate jouissait, dit-on, d'une mémoire prodigieuse : il savait 22 langues.
Nicomède. — C'est le nom de 3 rois de Bithynie. Le l"r, qui régna de 281 à 250, fit d'abord massacrer ses frères; il appela contre Antiochus I, roi de Syrie, les Gaulois, qui le défendirent, mais auxquels il dut céder laGalatie; il bâtit Nicomédie. — Le 2e détrôna et mit à mort son père Prusias, qui voulait lui-même le faire périr (148), et régna près de 60 ans; il fut l'allié de Mithridate. Corneille en a fait le héros de l'une de ses tragédies. — Le 3e, fils du précédent (90-75), fut l'allié des Romains et l'ennemi de Mithridate, qui le chassa deux fois de ses Etats. César, dans sa jeunesse, passa quelque temps à sa cour. Il légua ses Etats aux Romains.
HISTOIRE
Prusias. — C'est le nom de plusieurs rois de Bithynie. Prusias 11 { 192- 148) accueillit d'abord Annibal et, grâce à ses conseils, vainquit Eumène, roi de Pergamc. Mais, sous la menace des Romains, il consentit à leur livrer le général carthaginois, qui s'empoisonna (183).
Eumène. — Nom de deux rois de Pergame. Eumène II (197-157) aida les Romains contre Antiochus III, roi de Syrie (190). Il combattit Prusias et les Galates. Son nom mérite d'être conservé, parce qu'il protégea les lettres ; il accrut beaucoup la célèbre bibliothèque de Pergame. De son temps, on commença à employer le parchemin (v. ce mot) au lieu du papyrus.
(Grèce.)
Aratus de Sicyone fut général de la ligue achêenne, qui se forma en Grèce et, en particulier, parmi les Achéens, pour l'indépendance du pays. Né à Sicyone (272) et élevé àArgos, il chassa de sa patrie le tyran Nicoclès et fut chef de la ligue, à 22 ans. Il aff anchit Corinthe (243), dont il chassa Antigone, roi de Macédoine, et fit entrer dans la ligue une grande partie de la Grèce. Mais il fut arrêté par l'opposition des Etoliens et des Spartiates, comme aussi par l'ambition de ses alliés, Antigone Doson et le successeur de ce prince, Philippe V Celui-ci le fit empoisonner en 213.
Philopœmen, surnommé le dernier des Grecs, né en 253, se distingua parmi les généraux de la ligue achêenne et prit le commandement suprême après la mort d'Aratus. Il brisa 1 opposition des Spartiates, démantela leur ville et déporta une grande partie de la population (188). Mais il fut vaincu et pris par les Messéniens, qui le condamnèrent à boire la ciguë.
(Sages et philosophes.)
Les sept, sages. — Ce serait ignorer l'histoire de la Grèi-e que de s'en tenir à celle de ses vicissitudes politiques. L'histoire de la philosophie, des lettres et des arts est plus importante encore et explique l'autre. A 1 origine, nous trouvons des législateurs et des sages, en particulier ceux qu'on est convenu d'appeler les gnomiques et les sept sages de la Grèce. Leur philosophie était toute pratique et exprimée d'ordinaire en vers sentencieux, confiés à la mémoire du peuple. Platon, dans le Prot agoras, énumôre les sept sages suivants : « Thaïes de Milet, Pittacus de Mitylène, Bias de Priène, Solon, Cléobule de Lindos, Myson de Chênes, Chilon de Lacédémone, que l'on compte, ajoute-t-il, pour le septième de ces sages. » Cependant on substitue généralement le nom de Périandre, tyran de Corinthe, à celui de Myson. D'autres auteurs maintiennent ces deux noms et ajoutent Epiménide, Phérécyde de Scyros, le Scythe Anacharsis, etc. Le nombre des sages a été ainsi élevé jusqu'à 1G. Sans parler ici de Solon et d'Epiménide, que nous avons déjà rencontrés (v. histoire d'Athènes), nous insisterons sur les principaux et sur les philosophes qui suivirent.
Zaleucus, que l'on a regardé, mais à tort, paraît-il, comme un disciple de Pythagore, naquit vers 700. Il donna aux Locriens un code de lois, dont le préambule a été conservé par Diodore et Stobée. Zaleucus condamnait le criminel coupable d'adultère à avoir les yeux crevés. On raconte que son fils ayant commis ce crime, Zaleucus voulait qu'il fût, en conséquence, privé de la vue. Sur les instances du peuple, qui demandait grâce, il ne le priva que d'un œil; mais il voulut partager la même peine.
Pittacus. — Comme Zaleucus et Solon, Pittacus de Mitylène, né vers 652 et mort vers 569, fut législateur de sa patrie, mais sans fonder de gouvernement Une de ses lois punissait doublement les fautes commises pendant l'ivresse. Il fut élu dictateur pour défendre Mitylène contre les bannis,
commandés par le- poète satirique Alcée. On raraconte que Pittacus ayant fait prisonnier son ennemi, qui ne lui avait pas épargné ses traits venimeux, lui rendit la liberté en disant : « Il vaut mieux pardonner que punir ». On attribue encore à Pittacus des maximes telles que les suivantes, d'un caractère tout pratique : « Saisir l'à-propos — N'annonce jamais ce que tu dois faire ; car si tu échoues, on se moquerait de toi ». En voici une autre où perce l'égoïsme : « Ne dis pas de mal de ton ami, ni du bien de ton ennemi o.
Bias. — Bias de Priène (Ionie), né vers 570, rendit lui aussi de grands services à sa patrie par la sagesse de ses conseils. Doué d'une grande éloquence et connaissant bien les lois de son pays, il ne se consacrait qu'à la défense des bonnes causes. Un impie l'interrogeait unjoursurla piété, il garda le silence. Il aimait à dire : « Pendant que vous êtes jeune, faites-vous de la sagesse un viatique pour la vieillesse; car c'est là le moins fragile de tous les biens ». Il disait encore : « C'est le propre d'une àme malade de désirer l'impossible et de ne pas songer aux maux d'autrui. — Les gens de bien sont faciles à tromper. — Quand tu fais quelque chose de bien, fais-en honneur aux dieux et non à toi-même ». On lui attribue aussi cette maxime moins belle et qui trahit le pessimisme : « Il faut aimer comme si on devait haïr un jour, parce que la plupart des hommes sont pervers ». Son mot le plus célèbre et qui exprime très bien l'esprit de détachement, est celui qu'il aurait prononcé, lorsque, abandonnant sa fortune, pour se mettre à la tête des émigrants d'Ionie, après la conquête de Cyrus, il dit : « Je porte tout avec moi ».
Cléobule, etc. — Cléobule de Lindos (île de Rhodes), contemporain de Solon. visita l'Egypte et succéda à son père sur le trône de sa patrie. Il avait composé des chants et beaucoup de questions énigmatiques en vers. Sa maxime favorite était que « le meilleur consiste dans la juste mesure ou le juste milieu ». Ce principe est devenu l'une des bases de la morale d'Aristote. Il disait encore : «Ne sois ni fier dans la prospérité, ni humble dans l'adversité. — Marie-toi parmi tes égaux, car si tu prends femme dans un rang plus élevé, tu auras des maîtres et non des parents. » Il pensait qu'on devait accorder beaucoup de soins à l'éducation des filles. Lui-même donna l'exemple et sa fille Eumétis ou Cléobuline se distingua dans les mêmes connaissances que son père.
Chilon. — Chilon de Lacédémone fut éphore en 556. Il donna à ses concitoyens d'excellents conseils, qui ne furent pas toujours suivis. On lui attribue la fameuse sentence : « Connais-toi toimême », que Socrate devait si bien pratiquer. On cite encore de lui les maximes suivantes : « Plutôt une perte qu'un gain honteux : l'un n'afflige (prune fois; l'autre est une source éternelle de regrets. — Que le malheur d'un ami vous trouve plus empressé que sa bonne fortune. — Que ta langue ne devance pas ta pensée o Sa sagesse ne l'empêcha pas de mourir de joie, dit-on, en apprenant la victoire de son fils aux jeux Olympiques.
Anacharsis. Scythe de naissance, visita la Grèce et particulièrement Athènes, où il devint L'ami de Solon. Sa sagesse et ses maximes devinrent très célèbres parmi les Grecs. Au cours de ses pérégrinations, il fut témoin, à Cyzique, delà célébration des mystères de la Mère des dieux. Il fit vœu, dit-on, d'importer ces rites dans son pays : mais, ayant osé le faire, il fut tué par son frère, Saulius, indigné de cette impiété envers les dieux indigènes.
Périandre (vers 615-535) était tyran de Corinthe. Il gouverna d'abord avec sagesse et limita lui-même son autorité; mais, à la suite de troubles, il devint cruel et n'épargna pas même sa femme,
qu'il tua brutalement, ni son fils, indigné de cet attentat et qu'il obligea à prendre la fuite. On lui attribue quelques maximes qui ne justifient pas sa place parmi les sages. C'est lui qui, au dire dAristote(Pollt. III, chap. vm), aurait donné, sous forme allégorique, à Thrasybule, tyran de Milet, le conseil d'assurer sa tyrannie en se débarrassant des principaux citoyens.
Thaïes de Milet (vers 639-546) est le chef de l'école ionienne, comme Pythagore est le chef de l'école italique, Xénophane le chef de l'école d'Elée. Il naquit d'une famille de Phénicie établie à Milet, ville la plus considérable de l'Ionie, qui avait envoyé plus de 80 colonies sur les divers rivages de la Méditerranée. Il voyagea en Egypte, où il se fit initier, dit-on, aux mystères des prêtres égyptiens, et s'appliqua à la double observation des hommes et de la nature. Il passe pour avoir calculé les éclipses ; mais il est difficile d'admettre que les prêtres égyptiens aient appris de lui à mesurer la hauteur des pyramides, par la grandeur de l'ombre. On attribue à Thaïes des réponses fort sages, qui rappellent celles des autres gnomiques. En voici quelques-unes : « Qu'y a-t-il de plus ancien? — Dieu, car il n'a point eu de commencement. — De plus beau ? — Le monde, car c'est l'œuvre de Dieu. — De plus grand? — L'espace, car il contient tout. — De plus rapide? — La pensée, car elle s'élance partout. — De plus utile ? — La vertu, car elle fait bien user de tout, etc. »
Mais Thaïes ne se borna pas à énoncer des sentences morales et politiques : il jeta les bases d'un système. Partant de ce principe, si souvent invoqué, que rien ne se fait de rien, il chercha un élément primitif unique dont tout aurait été fait, et crut trouver cet élément dans l'eau. Thaïes observait, sans doute, que l'eau est nécessaire à l'humidité et partant à la vie (suc, sang) des animaux et des plantes, et que de plus elle est admirablement susceptible de tous les états et de toutes les formes. Peut-être aussi subissait-il l'influence de la mythologie, d'après laquelle l'Océan est le père de tous les êtres. Quoi qu'il en soit, en paraissant ne se préoccuper que de 1 origine du monde sensible, Thaïes ne niait pas le monde supérieur. D'après lui, au contraire, au dire d'Aristote, « tout est plein de dieux ou de génies ». Il est vrai que ces dieux animent pour ainsi dire toute la nature ; ils sont l'àme qui meut toutes choses. De là cet hylozoïsme qui caractérise l'Ecole ionienne. On n'est pas fondé cependant, croyons-nous, à la regarder comme livrée tout entière au matérialisme. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'étude exclusive de la nature prépare à cette erreur.
Heraclite d'Ephèse (5i0-460) donna à la philosophie ionienne de plus grands développements. Né dans les grandeurs, il y renonça pour vivre dans la retraite, et mérita le surnom de vraiment grand. Nature mélancolique et chagrine, il dédaigna les livres, ne voulant rien devoir qu'à lui seul. Il ne laissa lui-même qu'un ouvrage incomplet et obscur, qui lui valut le surnom de ténébreux. En logique, Heraclite distingue deux moyens de connaissance : les sens et la raison. Mais aucun ne peut, d'après lui, donner la certitude; car les sens ne perçoivent que les choses contingentes, qui sont dans un flux perpétuel ; en sorte qu'à ne juger que par les sens, tout est vrai et tout est faux, il n'y a ni bien ni mal. D'autre part, la raison individuelle ne paraît pas moins faillible. Il n'y a d'infaillible que la raison universelle et divine; on ne peut connaître le vrai qu'en entrant en communion avec elle. Heraclite a été regardé comme un précurseur des sophistes.
Anaxagore. de Clazomène (vers 500-428), est loué par Aristote pour avoir reconnu la part de l'intelligence dans la formation du monde : « Quand
un homme vint dire, écrit Aristote, qu'il y avait dans la nature comme dans les animaux une intelligence qui est la cause du monde et de tout l'ordre qui y éclate, cet homme parut seul avoir conservé sa raison, au milieu des opinions arbitraires et téméraires de ses devanciers » Malheureusement Anaxagore ne développe pas cette vérité, et il semble prêter l'esprit organisateur et suprême à toute la nature. Il hésite aussi sur l'immortalité de l'àme. A qui lui demande : Où seronsnous après cette vie ? il répond : Où étiez-vous avant d'y entrer?
Pythagore, le chef de l'école italique, naquit probablement à Samos, vers 580 ; d'autres le font tyrrhénien ou même syrien. Il fut, dit-on, le disciple de Phérécyde. On lui prête aussi bien d'autres maîtres. La tradition rapporte qu'il voyagea beaucoup pour s'instruire, en Egypte et en Orient. Plusieurs ont pensé cependant qu'il ne s'était guère inspiré que des mystères célébrés en Grèce, notamment à Delphes et en Crète, où il descendit avec Epiménide dans l'antre de Jupiter Cretois. Revenu à Samos et ayant trouvé cette ville au pouvoir du tyran Polycrate, il s'exila définitivement et se rendit dans la Grande-Grèce. C'était, au dire de Cicéron, vers la quatrième année du règne de Tarquin le Superbe, entre 520 et 530 av. J.-C. Il fut, dit-on, le législateur de Crotone ; et son école, qui comptait trois cents disciples, fournit des magistrats aux principales villes d'Italie et de Grèce, alors sous le régime aristocratique. Les pythagoriciens formaient une secte plutôt qu'une école libre et ouverte. Ils pratiquaient des initiations, ils employaient un langage symbolique et accordaient beaucoup à l'autorité. « Le Maître l'a dit — Auto; ï'fi », c'était leur dernier mot. Le silence que Pythagore imposait à ses disciples pendant cinq ans est devenu proverbial. Ils devaient se taire sur certains points pendant toute leur vie. Jamblique a pensé qu'ils mettaient leurs biens en commun, selon cette maxime du maître : « Tout est commun entre amis », qu'ils auraient prise ainsi au pied de la lettre. Ce qui est certain, c'est que l'amitié des pythagoriciens est devenue proverbiale, comme en témoigne l'histoire de Damon et de Pythias. Les femmes étaient admises dans l'association. A la suite d'une révolte du parti populaire, les pythagoriciens de Crotone perdirent le pouvoir; Pythagore lui-même aurait péri dans ces troubles. Mais sa doctrine était fondée et subsista longtemps par la fidélité et le mérite de ses disciples (v. pythagorisme).
Empédocle. — Ce philosophe extraordinaire florissait vers l'an 444. Il fut, dit-on, disciple de Parménide et étudia les doctrines pythagoriciennes. Né dans une famille opulente, il se signala par ses libéralités et par son zèle pour les libertés publiques, qui lui fit refuser la tyrannie : de là en partie sa grande popularité. Empédocle nous rappelle les hommes légendaires des temps fabuleux. Prêtre, poète, médecin, entouré des prestiges de la science et de l'opulence, il apparaît comme un dieu et fut déclaré tel dans toute la Sicile. On lui attribuait des guérisons merveilleuses, des faits surnaturels, comme d'avoir arrêté les vents et conjuré la peste. Il est difficile de déterminer si Empédocle ne vit là qu'un moyen d'accroître son crédit ou s'il fut dupe lui-même de cette admiration universelle. On ne peut lui contester une certaine sincérité, car il avait plus d'enthousiasme encore que de philosophie. Une légende le fait voyager en Orient. D'après une autre, dont Ovide s'est fait l'écho, il se précipita dans l'Etna, afin de disparaître complètement et d'être regardé comme un dieu ; mais l'Etna vomit une de ses sandales. Il paraît plutôt qu'après avoir visité la Grèce et s'être fait applaudir aux jeux Olympiques, il ne put rentrer dans sa patrie,
HISTOIRE
tombée aux mains de ses ennemis, et mourut obscurément dans le Péloponèse.
Xénophane (vers 575-490). — Le fondateur de l'école d'Elée naquit, comme Thaïes, dans l'Ionie et fut l'élève d'Anaximandre. Obligé de s'exiler, il vint, comme Pythagore, dont il connut aussi la doctrine, .s'établir dans la Grande-Grèce, et séjourna surtout à Elée, colonie phocéenne, fondée à la suite de l'invasion des Perses dans l'Asie Mineure. On rapporte qu'il subit, dans une extrême vieillesse, les plus grands revers, ayant vu mourir ses enfants et les ayant ensevelis de ses propres mains, obligé de gagner sa vie en chantant ses vers. On lui doit un poème sur la Nature, le premier des nombreux poèmes ou traités composés par les anciens sous ce titre, mais qui ne fut confié d'abord qu'à la mémoire des rapsodes : on n'en possède aujourd'hui que des fragments recueillis par la tradition.
Xénophane attaque ouvertement le polythéisme et l'anthropomorphisme des anciens poètes ; on l'a même surnommé le contradicteur des mensonges d'Homère : « Ce sont les hommes, dit-il, qui semblent avoir produit les dieux et qui leur prêtent leurs vêtements, leur voix et leur forme... Si les boeufs ou les lions avaient des mains, s'ils savaient peindre et exécuter les mêmes ouvrages que les hommes, ils peindraient aussi des images et des dieux et les représenteraient avec des corps de la même nature que le leur. » Xénophane cherche donc au delà de ces figures trompeuses et flétries par les passions humaines le Dieu véritable, et ce qu'il en dit tendrait à montrer que les anciens Grecs avaient sur la divinité des idées bien plus jnstes que ne le feraient supposer les poésies d'Homère et d'Hésiode.
Parménide. — L'héritier des doctrines de Xénophane fut Parménide, qui naquit vers 529, à Elée, dont il devint, dit-on, le législateur. Ce qu'il y a de plus authentique dans sa vie, c'est qu'il vint à Athènes, avec son disciple Zenon, vers 454. Platon en parle dans le Parménide et le Sophiste. Les deux Eléates venaient se mettre en rapport avec les Ioniens, pour les réfuter : l'idéalisme entrait en lice avec l'empirisme. Il parait que cette lutte leur fit honneur, car Platon qualifie Parménide de « respectable, redoutable, profond ».
Zenon d'Elée naquit vers 490. Il avait donc près de 40 ans quand il vint à Athènes avec Parménide, son maître, où ils eurent pour auditeurs le jeune Socrate, alors âgé d'une vingtaine d'années. Très considéré dans sa patrie pour ses qualités personnelles et sa fortune, Zenon se voua à la défense de la doctrine de Parménide. On raconte qu'il périt dans une entreprise contre le tyran de sa patrie. Sommé de trahir ses complices,. il nomma les amis du tyran et le tyran lui-même, puis se coupa la langue avec les dents et la lui lança au visage. Il mourut dans les supplices, mais sa mort détermina une insurrection.
Dèmocrite, le principal représentant de l'école atomistique, naquit à Abdère, vers 494. On raconte que son père, fort riche, donna l'hospitalité àXerxès après la bataille de Salamine et que le roi, reconnaissant, lui laissa des mages pour instruire son fils. Il n'est guère plus probable que Dèmocrite ait voyagé beaucoup en Orient. Il a été l'objet de bien d'autres légendes, même contradictoires. On a prétendu que les Abdéritains l'avaient comblé de biens, quand il revint pauvre, mais savant, de ses longs voyages; on a eaconté aussi qu'ils le regardèrent comme dément et envoyèrent chercher Hippocrate pour le guérir. La fable a opposé outre mesure le caractère de Dèmocrite à celui d'Heraclite, prêtant au premier un rire inextinguible et au second une tristesse et un pessimisme incurables. Il n'est pas plus vrai que Dèmocrite se soit privé de la vue pour mieux
s'absorber dans ses pensées. Il mourut à Abdère à un âge fort avancé.
Dèmocrite étudia à peu près toutes les connaissance possibles de son temps et composa un grand nombre d'ouvrages très variés, notamment sur les animaux et les plantes. Comme esprit encyclopédique, il fut le précurseur d'Aristote, qui peut-être l'entendit : c'est au moins une conjecture. Mais ses travaux n'ont pas été conservés.
Protagoras. — L'école sophistique, dont le triomphe coïncida avec l'invasion du luxe et l'amollissement des mœurs, eut pour principaux représentants Protagoras et Gorgias. Le premier naquit à Abdère, dans une humble condition, et fut remarqué, dit-on, de Dèmocrite, dont il devint le disciple et l'ami. Il enseigna la grammaire et s'adonna aussi à l'étude de la physique. Devenu très habile dans l'art de discourir sur toutes choses, il se rendit à Athènes, devenue le foyer intellectuel de de l'ancien monde, et y trouva beaucoup d'admirateurs, parmi lesquels Périclès ; puis il visita les principales villes de la Grèce, faisant payer fort clicr ses leçons. Au cours de ses voyages, il donna des lois à Thurium. Revenu à Athènes, il fut accusé d'impiété, de même qu'Anaxagore, dont la doctrine pourtant était si différente de la sienne ; ses livres furent brûlés et il fut forcé de repartir. Il fit naufrage ou mourut, en se rendant en Sicile : il avait 70 ans.
Gorgias était de Léontium, en Sicile; il naquit vers l'an 485. Disciple d'Empédocle, et curieux d'opinions philosophiques, il arriva, comme Protagoras, à douter de tout et à mettre au service de son scepticisme une grande subtilité d'esprit et un remarquable talent de bien dire. Il parcourut la Grèce, séjourna en Thessalie, charma ses auditeurs et amassa beaucoup d'argent. Cette recherche du lucre a de tout temps caractérisé les sophistes. Sa réputation de discoureur devint proverbiale, comme en témoignent les expressions de yopyixïzi-j et yop/i'ec* spj'/ixra inventées pour lui. Il séduisit les Athéniens, auprès desquels ses concitoyens l'envoyèrent, en 424, pour solliciter des secours contre Syracuse ; il obtint ce qu'il voulut et accorda, en retour, de séjourner parmi eux.
Socrate (469-399) est le sage le plus fameux dont s'honore la Grèce ; car Platon et Aristote luimême lui durent leur inspiration et leur méthode. Il naquit à Athènes. Son père, Sophonisque, était sculpteur, et sa mère, Phénarète, était sage-femme. On raconte que le physionomiste Zopyre, l'ayant observé un jour parmi ses disciples, déclara qu'il était né avec des penchants vicieux. Bien loin d'y contredire, avec ses auditeurs, Socrate prétendit que Zopyre avait raison, mais qu'il avait dompté sa mauvaise nature à force de bonne volonté. Socrate apprit la sculpture, la musique et s'instruisit dans toutes les connaissances de son temps ; il ne connut Anaxagore que par ses livres et il est fort douteux qu'il ait été disciple d'Archelaiis. Xénophon atteste qu'il fut son propre maître. Il ne voyagea point. Loin d'ambitionner les charges publiques, il préférait la médiocrité. Une seule fois, il fut prytane, et défendit alors les dix généraux des Arginuses contre le peuple qui les poursuivait ; plus tard, il résista de même aux Trente Tyrans. Il se montra toujours bon citoyen et vaillant soldat ; il combattit à Délium, à Potidée, à Amphipopolis : Alcibiade et Xénophon lui durent la vie dans une rencontre.
A Athènes, il enseignait en public et prodiguait ses leçons avec la plus grande libéralité, contrairement aux sophistes qui faisaient argent de leur parole. Il avait le talent de s'attacher des disciples enthousiastes et surtout des jeunes gens, dont plusieurs, comme Alcibiade, ne furent que trop infidèles à ses leçons et accréditèrent ainsi les accusations portées contre leur maître. Sous une allure superbe