PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
et un air dédaigneux, il cachait une flamme secrète et communicative, un bon sens impeccable, uni à une grande finesse, qui dénouait tous les sophismes, une ironie devenue proverbiale, qui achevait de vaincre ceux qui ne voulaient pas être convaincus. Elle lui suscita bien des inimitiés. Mais Socrate parut mettre au-dessus de tout le culte de la vérité. Dans son Apologie, Platon lui fait tenir ce fier langage : « Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au dieu qu'à vous... Faites ce que vous demande Anytus ou ne le faites pas, renvoyez-moi ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose, quand je devrais mourir mille fois ».
On l'avait accusé d'impiété. Il paraît cependant qu'il n'attaquait pas, si ce n'est par des réticences et des expressions légèrement ironiques, les divinités populaires. En réalité, son langage d'ailleurs hautement religieux, supposait une divinité suprême : Socrate était monothéiste. Ceci ne l'empêchait pas de prendre part au culte athénien et d'ordonner même, en mourant, de sacrifier un coq à Esculape Sa croyance au Dieu suprême ne paraît pas avoir exclu la croyance à des dieux ou plutôt à des esprits subalternes, dont l'un qui, à son dire, communiquait familièrement avec lui et que l'on a appelé le démon ou le génie de Socrate Ce démon n'était-il, au fond, que sa propre inspiration personnifiée, ou bien était-ce un génie objectivé par son imagination ardente, ou entendu de quelque autre manière plus réelle ? Il est difficile de le décider. L'âme de Socrate (''tait certainement ouverte au mysticisme. Platon rapporte qu'on le vit rester debout pendant vingt-quatre heures et comme en extase. Sans se prévaloir précisément de communications divines, il écoutait volontiers ceux qui prétendaient en avoir ('■té favorisés.
Ses opinions indépendantes indisposèrent contre lui plusieurs de ceux qui n'étaient ni jaloux de ses mérites ni atteints par son ironie. Aristophane, dans les Nuées, parut vouloir le tourner en ridicule et le confondre avec les sophistes, alors cependant que le scepticisme irrémédiable de ces derniers n'avait rien de commun avec le doute socratique, avec cette profonde et dogmatique parole : « Je sais seulement que je ne sais rien. » Aristophane crut, par là, s'opposer à une philosophie nouvelle qu'il regardait comme trop peu respectueuse des croyances populaires et dangereuse à la société; il prépara ainsi l'issue déplorable du procès soulevé contre le sage athénien. Socrate fut accusé par Mélitus « de ne pas reconnaître les dieux de la république, mais de mettre à leur place des extravagances démoniaques, et de corrompre la jeunesse ». Ayant la faculté de se soustraire à la condamnation capitale, en payant une amende, il ne fit aucune concession. Loin de se reconnaître coupable en quelque chose, il demanda d'être nourri au Prytanée pour ses services, jusqu'à la fin de ses jours, et provoqua ainsi par sa fierté un fatal dénouement. Il fut condamné à boire la ciguë. Mis en prison, il refusa de s'évader, alors que son vieil ami Criton avait tout préparé pour sa fuite, et mourut après avoir discouru une dernière fois, avec ses amis, sur l'immortalité de l'âme. « Voilà, ajoute Platon, la fin de notre ami, de l'homme le meilleur des hommes de ce temps, le plus sage et le plus juste de tous les hommes ».
Platon. — Ses œuvres. — Le disciple le plus illustre de Socrate est Platon. Il naquit à Athènes ou dans l'île d'Egine, vers 428, et vécut jusqu'en 347, c'est-à-dire plus de quatre-vingts ans. Il descendait, dit-on, de Codrus par son père et de Solon par sa mère ; mais moins heureux que ses illustres aïeux, il eut la douleur, pendant sa longue vie, d'assister à la décadence politique de sa patrie. Son premier nom était Aristoclès, et ce fut Socrate qui le surnomma Platon, à cause, dit-on, de son large
front ou de ses larges épaules. Après la mort du maître, dont il avait suivi pendant dix ans les leçons, et n'ayant encore que trente ans, il se retira à Mégare, avec Euclide et la plupart des autres socratiques, puis à Cyrène, où il écouta Théodore le mathématicien. Il séjourna trois fois en Sicile, d'abord à la cour de Denys l'Ancien (388), puis deux fois à celle de Denys le Jeune ; mais il ne jouit auprès de l'un comme de l'autre que d'un crédit éphémère. On pense que, dans l'intervalle, il voyagea en Egypte ; plusieurs ont même supposé qu'il avait visité une grande partie de l'Orient; mais il est peu probable qu'il ait poussé bien loin ses voyages. A ce moment, l'Orient avait commencé de se révéler à la Grèce, et Platon n'ignorait rien de ce que les pythagoriciens et autres philosophes qu'il fréquenta pouvaient lui en apprendre.
Après son premier voyage en Sicile, il fonda à Athènes l'Académie, l'une des plus grandes écoles philosophiques, sinon la plus ancienne et la plus grande, puisqu'il en est sorti le platonisme. Il lui consacra les meilleures et les plus fécondes années de sa vie. On rapporte qu'il avait fait inscrire sur la porte : « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre ». C'était dire qu'il tenait en haute estime la science chère à Pythagore. Mais il ne paraît pas que Platon ait eu, à l'exemple des pythagoriciens, qui s'enveloppaient de mystère, un double enseignement : l'un public et l'autre secret.
Œuvres de Platon. — Toutes les oeuvres de Platon nous sont parvenues. Elles sont écrites sous forme de dialogues : l'écrivain, le poète, le penseur indépendant s'y révèlent en même temps que le disciple de Socrate. C'est grâce à Platon surtout que celui-ci nous est connu, bien que comprise et interprétée par un tel disciple la doctrine socratique en soit comme transformée et devienne platonicienne. Les dialogues de Platon les plus célèbres et les plus authentiques sont les suivants : la République ou de la Justice et le Timèe ou de la Nature ; le Gorgias ou de la Rhétorique et le Phèdon ou de l'Immortalité de l'âme ; le Protagoras ou les Sophistes et le Thoètète ou de la Science ; le Phèdre ou de la Beauté et le Banquet ou de l'Amour. Viennent ensuite les dialogues qui paraissent injustement contestés : les lois, le Philcbe, le Mènon, le Cratyle, YEuthydcme, le Critias; puis les dialogues incertains, généralement peu étendus et sans importance : Y Apologie de Socrate, le Criton, le Lâchés, le Charmide, le Lysis, etc.. Enfin M. Huit croit pouvoir ranger parmi les apocryphes les quatre suivants : le Parmènide, le Soplriste, le Politique, les Lettres. Ce jugement est grave ; car, si ces quatre dialogues, surtout les premiers, dont l'importance philosophique est considérable, sont de Platon, le platonisme en sera comme transformé. Ici nous ne pouvons que signaler cette discussion (v. platonisme).
Antisthène. — L'école cynique fut fondée, après la mort de Socrate, par Antisthène, l'un de ses disciples, qui avait suivi aussi les leçons de Gorgias. Les antisthéniens prirent le nom de cyniques, à cause du lieu de leurs réunions, le Cynosarye, gymnase d'Athènes, et surtout à cause de leurs moeurs, qui leur faisaient braver toutes les convenances sociales. Les cyniques partaient de ce principe reconnu généralement par les socratiques et par Pythagore, que la vertu est le seul bien ; mais ils en concluaient que le plaisir est un mal, que la santé, la richesse, la naissance sont choses indifférentes, que la beauté, les arts, les convenances sont des superfluités à retrancher, et que le sage se suffit ainsi avec sa sagesse, à l'exemple de Dieu, pur esprit et souverainement indépendant : c'était, sous prétexte de vertu, le triomphe d'un égoïsme farouche et le retour à la barbarie. Antisthène fut peu écouté ; mais il eut un disciple,
HISTOIRE
Diogène, qui donna à l'école une certaine popularité.
Diogène le Cynique (413-323). — CeSocrate en délire, comme l'appelle Platon, naquit à Sinope. Fils d'un banquier qui était faux monnayeur, il fut, pour l'avoir imité, chassé de son pays et se réfugia à Athènes, où il se fit agréer d'Antisthène. Diogène se faisait un mérite de mépriser tous les sentiments humains; il se donnait à lui-même orgueilleusement le nom de chien et menait, au milieu d'Athènes, la vie d'un gymnosophiste de l'Inde, en y ajoutant trop souvent la grossièreté ; il cherchait sa nourriture par les rues et poursuivait de ses sarcasmes ceux qui la lui refusaient; le tonneau qui lui servait de refuge, le manteau troué dont il s'enveloppait, sont devenus légendaires. Un jour on le vit allumer sa lanterne en plein jour, pour chercher un homme ; une autre fois, il repousse la main d'Alexandre le Grand et ne lui demande qu'une chose, de s'ôter de devant son soleil. Rien n'est à la hauteur de son dédain, si ce n'est la haute opinion qu'il a de lui-même; il méprise les Grecs, il méprise encore plus la femme, il méprise même les Lacédémoniens et trouve que l'homme est le plus sot de tous les animaux. Vendu comme esclave par des pirates, qui l'avaient pris, il répond à ceux qui lui demandent ce qu'il sait faire : « Commander aux hommes libres », et il crie : « Qui veut un maître? » Un riche Corinthien l'acheta et lui confia l'éducation de ses deux enfants. Il leur apprit à marcher pieds nus, à avoir la tète rasée, à monter à cheval et à manier l'arc et la fronde. Rousseau, s'il eût été Grec, n'aurait pas entendu autrement l'éducation de son Emile; et il est curieux de voir le cynisme le plus dur et le naturalisme le plus sentimental aboutir à la même pédagogie. Sur la fin de sa vie, Diogène passait l'hiver à Athènes et l'été à Corinthe. On le trouva mort un matin, près de cette ville : il avait 90 ans. Les Corinthiens lui élevèrent une colonne surmontée d'un chien de marbre.
Aristote. Son œurre. — Le disciple le plus célèbre de Platon et l'héritier le plus légitime des doctrines socratiques, qu'il allait soumettre au contrôle de l'expérience et de la critique, fut Aristote, né à Stagire (probablement Stavro), ville de Thrace et colonie grecque de Chalcis (Eubée). Sa mère, Phœstis, descendait d'une famille de Chalcis; son père, Nicomaque, médecin, était l'ami d'Amyntas II, roi de Macédoine, et il se faisait remarquer pour ses connaissances autant que pour ses hautes relations. Aristote perdit sa mère de bonne heure, et son père vers l'âge de dix-sept ans; mais il trouva, ainsi que sa sœur, un excellent tuteur dans la personne de Proxène d'Atarnée (Mysie), ami de sa famille. Il lui garda une éternelle reconnaissance et traita, àson tour, l'orphelin laissé par Proxène comme l'un de ses propres enfants Selon les meilleurs témoignages, la jeunesse d' Aristote fut studieuse ; vers l'âge de dix-sept ans il vint à Athènes 1367-347), où il suivit longtemps les leçons de Platon, qui ne tarda pas à le distinguer et qui l'appelait le liseur et l'entendement de son école. Il lui reprochait cependant sa causticité et un soin excessif de sa personne. On a prétendu qu'Aristote avait manqué de gratitude envers son maître; Bacon l'a même représenté comme égorgeant, avec le tranchant de sa critique, tous les philosophes ses prédécesseurs, afin de régner seul. Mais, en réalité, Aristote a été l'historien de ses prédécesseurs non moins que le critique, en sorte qu'ils lui doivent une partie de leur célébrité ; et quant à l'opposition des doctrines d' Aristote avec celles de Platon, elle paraît due surtout à l'opposition de leurs génies et de leurs opinions les plus sincères. De là ce mot fameux, qu'on trouve, quant au sens, dans la Moral,- à
Nicomaque : Amiens Plato, sed magis arnica veritas.
Aristote tint d'abord école d'éloquence contre Isocrate, dont la recherche oratoire et le mauvais goût lui déplaisaient : de là sa Rhétorique. Il fut député ensuite vers Philippe, roi de Macédoine, par les Athéniens, désireux de sauvegarder l'indépendance des villes grecques de la Thrace; mais ce fut sans succès. Ce ne fut que plus tard qu'il obtint le rétablissement de sa ville natale, Stagire. En attendant, il se retira à Atarnée (347-345), auprès du tyran Hermias, adversaire des Perses, qui périt malheureusement et dont il épousa la fille Pythias. Il se retira ensuite à Lesbos. Ce fut alors que Philippe, roi de Macédoine et fils d'Amyntas II, qui l'avait connu sans doute comme ami d'enfance, songea à lui confier l'éducation d'Alexandre le Grand. Ce jeune prince, qui n'avait guère subi l'influence et la direction de ses premiers maîtres, avait alors treize ans et Aristote parvenait à sa maturité (343). Le choix de Philippe était on ne peut plus heureux, et il ne tint pas à Aristote qu'Alexandre ne fût toujours à la hauteur de sa prodigieuse fortune. Il enseigna surtout à son élève la morale et la politique, l'éloquence et la poésie; il acquit sur lui un grand ascendant. Devenu maître de la Grèce et de l'Asie, Alexandre se montra magnifique dans sa reconnaissance et dans son amour de la science. D'après Pline, dont le témoignage, il est vrai, est suspect, plusieurs milliers d'hommes étaient occupés à recueillir et à faire parvenir au philosophe grec toutes les curiosités de l'Asie; ce qui lui permit de composer Y Histoire des animaux. Aidé d'autre part par les sommes énormes pour l'époque qu'Alexandre mettait à sa disposition, il put composer une des plus riches bibliothèques de l'antiquité. Tous ces moyeDS, toutes les circonstances les plus favorables qui coïncidèrent à ce moment de l'histoire, expliquent, après le génie d'Aristote et sa merveilleuse activité, ses immenses travaux, leur valeur exceptionnelle et l'influence incomparable qu'ils ont exercée.
Œurre d'Aristote. — Telle qu'elle nous est parvenue, amoindrie et altérée par le temps, l'œuvre d'Aristote est encore imposante et justifie toute sa gloire. Ses traités les plus importants et les plus authentiques sont les suivants : les Catégories — VHermèneia — les Premiers Analytiques (2 livres) ou Traité du Syllogisme — ies Derniers Analytiques (2 livr.) ou Traité de la Démonstration — les Topiques (8 livr.) ou Traité de Dialectique — les Réfutations des sophistes. Tous ces traités ensemble forment YÙrganon ou la Logique, mots qui n'appartiennent pas à l'auteur, mais à ses commentateurs. Viennent ensuite: les Leçons de Physique (8 livr.)
— le Traité du, Ciel (4 livr ) — le Traité de la Génération et de la Destruction (2 livr.) — la Météorologie (4 livr.) — le Traité de l'Ame (4 livr.); — une suite de petits traités compris par les scolastiques sous le nom de Parva naturalia : de la Sensation et des choses sensibles; île la Mémoire et de ta Réminiscence; du Sommeil et de la Veille : des Pères et de la Divination par le sommeil, etc. — l' Histoire des animaux (10 livr., dont le dernier est peut-être apocryphe) — le Traité des Parties des animaux (4 livr.) — la Métaphysique (12 livr.), nom qui vient des commentateurs — la Morale et Nicomaque (10 livr.) — la Grande Morale (2 livr.) — la Morale à Eudème (7 livr. i — la Politique (8 livr«)
— Y Economique (2 livr., dont le second est apocryphe) — ■ la Rhétorique ('■'> livr. La Rhétorique à Alexandre est apocryphe) — Traité de la Poétique ou plutôt un fragment de ce traité. — Enfin la Constitution d'Athènes, ouvrage retrouvé en 1891, alors qu'on le croyait à jamais perdu.