PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
trois ans, qu'il obtint ses plus grands succès; les auditeurs étaient si nombreux qu'il dut transporter sa chaire sur une place publique (aujourd'hui, paraît-il, la place Maubert, Magni Albert')). Devenu évêque de Ratisbonne, en 1260, il renonça bientôt à cette dignité pour s'adonner entièrement à la science et à la piété dans un monastère. Il prêcha la croisade en Autriche et en Bohême, en 1270. Peut-être assista-t-il au concile de Lyon (1274). Des historiens racontent qu'il fit de nouveau le voyage de Paris, en 1277, pour y défendre la doctrine de saint Thomas, vivement attaquée. Son ouvrage scientifique le plus remarquable, qui est aussi l'œuvre capitale que nous ait laissée le moyen âge en histoire naturelle, est son traité des Animaux (Opus de animalibus). Plan original, théories nouvelles et souvent justifiées, observations sagaces : tout recommande ce traité à l'estime des savants. Ses œuvres, publiées à Leyde en 1651, ne remplissent pas moins de 21 vol. in-folio. En chimie, il rechercha la transmutation des métaux et découvrit l'acide nitrique.
Vincent de Beauvais, mort en 1264, brilla lui aussi par l'étendue des connaissances et illustra l'ordre de Saint-Dominique, où il entra probablement avant 1228. Sur le bruit de sa renommée, saint Louis le choisit pour lecteur et lui confia l'éducation de ses enfants; le roi et sa famille encouragèrent ses travaux. Son ouvrage capital est le Spéculum majus ou Spéculum mundi, où se reflètent, en effet, comme dans un miroir toutes les connaissances du XIIIe siècle : théologie et philosophie, arts libéraux et mécaniques, médecine, physique, chimie, minéralogie, architecture, art naval et militaire, commerce et industrie, astronomie et géographie, géométrie et arithmétique, l'histoire aussi, bien que la critique historique y soit en défaut; mais il ne faut pas oublier que nous sommes au XIIP siècle. Le Spéculum est donc une véritable encyclopédie, l'une des premières qui aient été sérieusement tentées par l'esprit humain, qui doit à chaque siècle inventorier toutes ses connaissances et reprendre cette œuvre de synthèse. Comme géographe, Vincent de Beauvais prouve et explique très bien la rotondité de la terre; il peut être regardé comme le précurseur de Christophe Colomb et de Gama.
Guillaume d'Auvergne, né aux environs d'Aurillac (1180-1249), fut chanoine de Notre- Dame en 1223 et professa la théologie à Paris, où il fonda l'ordre des Filles-Dieu. Nommé évêque de Paris, en 1228, il joua un grand rôle pendant la régence de Blanche de Castille et au commencement du règne de S. Louis. Platonicien modéré, il a laissé des œuvres con idérables : traités de piété, de morale, des opuscules philosophiques.
Alexandre de Halès, anglais de naissance, ainsi nommé d'un couvent du comté de Glocester, où il commença ses études, vint les achever à Paris, où il enseigna à son tour. Dans un âge avancé, il se fit le disciple de saint François (de 1222 à 1231) et contribua beaucoup par sa réputation à accréditer l'ordre naissant. On lui doit une Somme de théologie (Quœstiones seu Commentaria in libros quatuor Sententiarum), qu'il laissa inachevée : elle se place naturellement entre celle de Pierre Lombard, qu'elle développe, et celle de saint Thomas, qu'elle prépare. Alexandre de Halès se distingue de ses contemporains par sa connaissance à peu près complète des œuvres d'Aristote, alors que VOrganon seul était généralement répandu dans les écoles. Il connaît aussi les opinions de Platon, d'Avicenne et autres Arabes. Sa méthode habituelle, qui fut adoptée généralement, est la méthode syllogistique (v. sur ce docteur et quelques autres de son ordre, le P. Prosper deMartigné, ta Scolasiique et les tradition.? franciscaine*).
Duns Scot, surnommé le Docteur subtil, est le scolastique le plus célèbre du moyen âge, après S. Thomas. Sous son nom s'est constituée l'Ecole franciscaine, rivale de l'Ecole dominicaine. Sa vie est peu connue, et sa mort, elle aussi, a été entourée d'obscurité et de légendes. Il naquit probablement en Angleterre, en 1266; d'autres disent en Ecosse ou en Irlande. Il étudia à Oxford, sous Guillaume Ware, et ne tarda pas, sans doute, à entrer chez les Frères Mineurs. Les doctrines de saint Thomas étaient alors discréditées et condamnées à Oxford : « Il est certain, dit à ce sujet le P. Martigné, que, dans sa jeunesse, Jean Duns Scot entendit souvent blâmer, réfuter et même condamner certaines opinions de saint Thomas. Il ne faut donc pas être trop surpris si, plus tard, il a cru lui-même pouvoir rejeter ces opinions et les réfuter, sans toutefois manquer de respect à la personne de l'angélique Docteur » Mais si Scot fut prévenu contre la doctrine de saint Thomas, il dut bénéficier des traditions laissées à Oxford par Robert de Lincoln, dit Grosse- Tête. Il y enseigna lui-même de bonne heure, probablement dès 1289, avec le plus grand succès. La légende dit qu'il rassemblait jusqu'à trente mille disciples ou auditeurs. Il traita de toutes les parties de la philosophie, puis commenta le Maître des Sentences. En 1305, nous le voyons à Paris, où il « eut à se justifier devant les maîtres de l'Université d'avoir enseigné que Dieu avait pu préserver Marie de la tache originelle. » Cette doctrine, alors incriminée, devait prévaloir bientôt après ; mais Scot ne vit pas le triomphe. Au commencement de l'année 1308, il reçut l'ordre de se rendre à Cologne ; il mourut probablement dans cette ville, peu de temps après son arrivée, alors qu'il avait commencé à combattre les Bégards, hérétiques de ce temps, contre lesquels on l'avait envoyé. L'enquête ouverte pour amener sa béatification a réussi du moins à faire « constater officiellement par l'évêque de Noie, en 1710, l'existence d'un culte immémorial en faveur du serviteur de Dieu et la continuation de ce culte avec la permission des évêques ».
Roger Bacon (vers 1210-1294). — Pendant que beaucoup de scolastiques s'enfermaient dans le cercle des abstractions, quelques autres, comme le franciscain Roger Bacon, surnommé le Docteur admirable (Doctor mirabilis), essayaient d'associer la philosophie aux sciences expérimentales, et de lui conserver ou de lui donner un caractère encyclopédique. Roger Bacon doit être rapproché d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais. Malheureusement la cause qu'il défendait fut perdue ou compromise par l'intempérance de son caractère et de ses plaintes, plus encore que par les préjugés de ses contemporains et de ses supérieurs. Il naquit près d'Ilchester (Sommerset), étudia à Oxford sous Robert Grosse-Tête, qui fut toujours son protecteur et son ami. L'université d'Oxford montrait alors beaucoup d'indépendance. A Paris, où Roger Bacon étudia ensuite et prit le titre de Docteur, il méprisa les controverses des écoles et prisa, entre tous les maîtres, Pierre de Maricourt, qui vouait sa vie solitaire et obscure à l'alchimie et autres sciences expérimentales. On a pensé que Roger Bacon voyagea ensuite en Espagne, pour se perfectionner dans la connaissance des langues et des sciences. De retour à Oxford (vers 1250), il acquit une grande réputation ; mais bientôt ses idées personnelles, jointes à son dédain pour celles d'autrui et à son zèle amer, lui suscitèrent mille difficultés.
On se convaincra qu'il manquait de mesure, si l'on songe qu'il prétendait, par exemple, que tous les chrétiens doivent connaître les saintes Ecritures, en recourant même aux sources grecques et hébraïques, et qu'il se flattait d'avoir inventé une grammaire permettant au premier venu d'apprendre
HISTOIRE : XIIIe SIÈCLE
en quelques leçons l'hébreu, le grec, le latin et l'arabe. Il fut obligé, en 1257, par le général de son ordre, de se retirer dans un couvent de Paris; défense lui était faite décrire, d'avoir des livres. En 1265, Guy de Foulques, qui avait été son disciple, devenu pape sous le nom de Clément IV, lui ordonna d'exposer ses idées et de présenter sa justification. Roger Bacon répondit (1267) par YOpus majus, suivi bientôt de YOpits minus etdel'Opws tertium. Le pape lui rendit la liberté mais mourut en 1268. En 1278, Bacon fut de nouveau condamné à la réclusion à cause de ses idées astrologiques et aussi de son dédain pour les autorités des écoles de son temps. Rendu à la liberté à 78 ans, il entreprit un nouvel ouvrage, qu'il ne put achever.
Raymond Lulle (1235-1315). — Après l'Anglais Roger Bacon, signalons un Espagnol qui tranche comme lui, par son caractère, sur tous ses contemporains. Esprit indépendant, original, étrange même, plus enthousiaste que réfléchi, plus entreprenant et généreux que sage, il mit au service de ses opinions d'école une ardeur chevaleresque, prétendit réformer l'enseignement et changer la face du monde par la création d'une nouvelle logique. Avec Roger Bacon, il achèvera de nous faire bien connaître ce XIIIe siècle, dont la vie intellectuelle fut si intense.
Né à Palma (Majorque), quelque temps après la conquête de l'île sur les Maures, et fils d'un gentilhomme de Barcelone qui s'était signalé dans l'expédition, Raymond Lulle fut élevé à la cour de Jacques 1er d'Aragon. Jusqu'à l'âge de trente ans, il mena une vie mondaine ; puis il se convertit, revêtit l'habit des tertiaires franciscains, s'enflamma d'un zèle incroyable pour la science et la religion, s'instruisit dans les langues et les connaissances de son temps, et fut compté parmi les maîtres les plus considérés. Sa longue vie fut dès lors consacrée à convertir les mahométans par la prédication et la science, en même temps qu'il exhortait les puissances chrétiennes à se réunir contre l'islam, pour faire la conquête de la Terre Sainte. C'est dans ces desseins qu'il alla conférer avec les rois de Majorque et d'Aragon, qu'il visita les républiques italiennes, qu'il se rendit à Naples, à Gênes, à Rome, à Montpellier, à Paris, puis à Tunis et à Bougie. A Chypre, il conféra aussi avec les schismatiques grecs. A l'exemple de François d'Assise, il avait conçu le projet d'aller convertir le sultan d'Egypte. Dans son zèle toujours entreprenant, il avait adressé une pétition au concile général de Vienne, où il demandait trois choses: l°la fondation, sur tous les points de la chrétienté, d'écoles pour l'étude de l'arabe et autres langues : ce désir coïncidait avec ceux de Roger Bacon ; 2° la réunion de tous les ordres militaires en un seul, afin de poursuivre exclusivement la guerre contre les infidèles et de délivrer la Terre Sainte; 3° la prohibition des œuvres d'Averroès et la condamnation des averroïstes chrétiens. On croit qu'il souffrit le martyre à Bougie. Son corps fut ramené à Palma et reçu comme celui d'un saint. Son ouvrage principal est VArs magna, qu'il publia après dix ans d'études et qu'il ne cessa de proposer et d'enseigner pendant toute sa vie sous divers titres. En somme, Lulle a tenté de dresser des classifications complètes d'idées et, au moyen de certains pro édés, il a prétendu opérer avec ces idées comme avec des chiffres, de manière à trouver tous les principes et à tirer toutes les conclusions. C'estle mécanisme introduiten logique, sous le couvert de la classification, de la méthode et des lieux communs. On comprend que ce formalisme, malgré l'admiration dont il a pu être l'objet et certains services rendus, ait été finalement tourné en ridicule et abandonné.
(Philosophe et lettré.
Brunetto Latim - Ce savant florentin (1230-94) se distingua parmi les guelfes de son
pays, qu'il dut quitter après le triomphe des gibelins (1260). Réfugié à Paris, il y enseigna les lettres et la philosophie et compta Dante parmi ses disciples. C'est à Paris qu'il écrivit en français le Trésor de toutes choses, sorte d'encyclopédie pour cette époque. 11 écrit en fiançais, dit-il, « parce que la parleure est plus délitable et commune à toutes gens ». 11 retourna à Florence en 1284. On lui doit aussi une grammaire : le Livre de la bonne parleure et des ouvrages de rhétorique et de morale en italien.
(Jurisconsultes.)
Beaumanoir. — Philippe de Beaumanoir, poète et jurisconsulte» né vers 1250, mort en 1296, entra au service de Robert de Clermont comme bailli de Clermont (1279-82), puis administra successivement le Poitou, la Saintonge, le Vermandois, etc. On lui doit des poèmes ou romans et surtout les Coutumes de Beauvaisis, qui lui ont valu sa renommée. Elles furent rédigées dès
Accurse ou Accorso, né à Florence en 1182, enseigna le droit à Bologne et fut un des rénovateurs de cette science. Sous le titre de Grande Glose ou Glose continue, il réunit les meilleures décisions des jurisconsultes sur le droit romain. Il mourut en 1260. — Son fils fut emmené en Angleterre par Edouard I, qui revenait de Palestine (1273) ; il fut procureur du roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine au parlement de Paris. 11 rentra à Bologne en 1282. Dante l'a placé dans son Enfer. (Poètes.)
Huon de Villeneuve. — Ce trouvère florissait sous Philippe Auguste. On lui a attribue'' beaucoup de romans de chevalerie ou Chansons de geste : les Quatre fils Agmon, Renaud de Montauban, Maugis d'Aigremont, Doon de Mayence, etc.
Thibaut IV, comte de Champagne (1201-1253), accompagna Louis VIII dans la croisade contre les Albigeois, prit part à la révolte des grands feudataires contre la régente Blanche de Castille, mais changea souvent de parti et finit par se rallier à la cause du roi. Il devint roi de Navarre en 1234, comme héritier de sa mère. En 1235 il prit part, avec quelques seigneurs, aune croisade qui fut sans résultats. Il est surtout célèbre comme trouvère et fut surnommé le faiseur de Chanson?.
Guillaume de Lorris, trouvère français, né à Lorris, près Montargis, mourut fort jeune, en 1260. Il est l'auteur du Roman de la Rose, dont il écrivit 4.000 vers de 8 syllabes et qui exerça une immense influence sur la littérature du moyen âge. Jean de Meung y ajouta 18.000 vers, mais la première partie est la meilleure.
(Artistes.)
Cimabué, peintre et architecte de Florence (1240-1302), est regardé comme le restaurateur de la peinture en Italie. Instruit par des artistes grecs que le Sénat avait appelés pour décorer Sainte- Marie-Nouvelle, il les surpassa bientôt, se rapprocha mieux de la nature et donna plus de vie à ses figures. Il découvrit la vocation de (îiotto (v. ce nom). On a encore de lui : la Vierge et Jésus, à Sainte-Marie-Nouvelle, une Vierge aux anges (Louvre).
Pierre de Montereau, un des architectes si éminents et si peu connus du XIIe et du XIIIe siècle, construisit, outre la Sainte-Chapelle du Palais, qui est son chef-d'œuvre et un modèle du style ogival, la salle capitulaire et une grande chapelle de l'abbaye de Saint-Cermain des Prés, etc. Il mourut en 1266.
Eudes de Montreuil, architecte et statuaire (vers L220-1289), accompagna S. Louis en Orient, construisit la citadelle de Jaffa et fortifia Saint-Jean d'Acre, bâtit ensuite à Paris l'hospice et l'église des Quinze-Vingts et autres édifices aujourd'hui dé-