‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 61 sur 686 · LIVRE III : DE LAME · texte numérisé non relu

LIVRE III : DE LAME

On ne peut admettre les prétentions des uns ni celles des autres. Remarquons maintenant contre les cartésiens que, si l'àme était le principe immédiat de l'opération, comme l'àme est un acte substantiel, une substance en acte, c'est-à-dire qu'elle existe toujours actuellement, il s'ensuivrait qu'elle agit toujours; la pensée ne demeurerait jamais en suspens. Les cartésiens ont si bien vu cette conséquence qu'ils ont enseigné, en effet, que l'àme pense toujours, et que la pensée est son essence ou son acte même, celui qui la constitue. Mais il est constant, par une expérience que les cartésiens peuvent moins décliner que jamais depuis les progrès accomplis par la physiol&gie, que l'âme intelligente n'agit pas toujours, et que non seulement la conscience et la mémoire, mais encore la pensée sont empêchées par certains états du corps. Donc l'àme n'est pas le principe immédiat de l'opération. Elle n'est que le premier principe, un principe médiat ; elle agit par des facultés intermédiaires et non directement par son existence même.

Ajoutons les considérations suivantes. Chacun éprouve en soi-même une sorte de conflit entre les facultés diverses qui se partagent son activité : les sens luttent contre l'esprit, et l'esprit contre les sens. Les sens à leur tour se divisent entre eux, et souvent telle passion ne triomphe que par la défaite de plusieurs autres. Ces luttes ne sont pas sans trêve ; il arrive qu'une harmonie s'établit dans toute la personne et que les plus hautes facultés régnent sur les autres, qui leur obéissent et les secondent, en attendant de nouvelles contradictions et de nouvelles révoltes. Or cet état de paix et cet état de guerre, cette harmonie si compliquée et cette discorde si profonde ne se conçoivent guère sans une distinction réelle de l'àme et de ses facultés. Ajoutons enfin que le langage, cette expression du sens commun et de l'expérience universelle, témoigne, en quelque manière, de la distinction réelle de l'àme et de ses facultés. Nous parlons, en effet, de l'àme, de l'intelligence, de la volonté, des sens, comme de choses distinctes, ayant chacune sa nature et ses caractères propres.

Déterminons maintenant les principales facultés. Elles sont spécifiées par leurs actes et leurs objets formats. De là les divisions suivantes. On distingue les facultés actives et les facultés passives. Les premières sont dites actives, non pas qu'elles seules agissent (toute faculté agit), mais parce qu'elles produisent leur objet propre ou l'atteignent comme leur terme : ainsi les facultés végétatives, appêtitives, motrice et l'intellect dit agent ou actif. Les secondes sont déterminées à l'action par leur objet qui préexiste à leur opération : ce sont les sens et l'intellect patient. D'une manière moins générale et en observant les degrés de la vie (v. ce mot), les facultés sont végétatives ou sensitives ou intellectuelles. Ajoutons les facultés appétitives tant de l'ordre sensitif que de l'ordre intellectuel, et la faculté motrice, qui est aux ordres soit des sens soit de l'intelligence.

Pour plus de simplicité et de clarté, en nous bornant aux facultés sensibles et intellectuelles, c'est-à-dire à celles que l'homme possède en tant qu'animal et en tant qu'homme, nous avons deux ordres généraux de facultés : 1° les facultés sensibles, et partant organiques, communes à l'homme et à l'animal; 2° les facultés intellectuelles, partant inorganiques, qui spécifient l'homme. Chacun de ces groupes se subdivise en deux : le premier comprend les facultés de connaissance, et le second les appétits. Nous avons ainsi 4 ordres de facultés, qu'on peut énumérer de deux manières différentes, selon qu'on énumère d'abord les facultés humaines (intelligence et volonté), puis les facultés animales (sens et appétits sensibles ou passions), ou bien les facultés

de connaissance (intelligence et sens), puis les appétits (volonté et passions.) Ces 4 ordres de facultés se subdivisent ensuite de la manière suivante :

1° L'intelligence comprend l'intellect agent et l'intellect patient, la raison spéculative et la raison pratique, la mémoire intellectuelle, la conscience intellectuelle, etc., qui ne diffèrent pas au fond de l'intelligence.

2° La volonté peut agir comme l'intelligence de deux manières, fatalement ou librement. Mais l'acte libre n'appartient pas à la volonté seule : le libre arbitre est une faculté mixte faite d'intelligence et de volonté. Son acte est intelligent et volontaire, tantôt formellement de l'intelligence et matériellement de la volonté, et tantôt formellement de la volonté et matériellement de l'intelligence. Mais l'acte libre procède indivisiblement des deux facultés maîtresses. De là son importance exceptionnelle. La volonté emprunte plus ou moins aussi le concours des passions et on peut lui accorder tous les actes de celles-ci : amour, haine, espérance, etc.

3° Les se?is sont externes ou internes. Les premiers sont : la vue, Youie, etc. Les internes sont au nombre de quatre : le sens commun ou conscience sensible, qui concentre tous les autres, Y imagination, Ycstimative, faculté qui dirige l'instinct chez l'animal, la mémoire sensible, qui donne à la vie de l'animal son "unité.

4° Les appétits sensibles sont les passions, au nombre de onze, qui prennent chez l'homme, comme tous les autres sens, une excellence particulière, si, au contraire, elles ne le dégradent : amour, haine, etc. Et puis on désigne souvent les appétits d'une manière générale sous le nom d'instinct, à' inclination, etc. D'ailleurs aux facultés proprement dites viennent s'ajouter les habitudes, les mœurs (soit animales, soit humaines), les qualités naturelles, les sciences et les arts, les vertus et les vices, autant de principes particuliers et plus déterminés d'actions de toute espèce. De là des variétés inépuisables (V. S. Thomas, De potentiis anima', dans la Somme théol.; Farges, le Cerveau, l'âme et les facultés. Garnier a écrit un Traité des facultés de l'âme en 3 vol.)

Intellect — Faculté par laquelle l'àme atteint et connaît l'universel, l'immatériel. On distingue Yintellect agent et Yintellect patient. Le premier est la faculté d'abstraire l'universel des choses sensibles ; c'est la lumière intellectuelle (lumen intellectuale), que des philosophes ont placée hors de l'àme. Mais s'il éclaire pour l'esprit les choses sensibles, comme le soleil les éclaire pour les yeux, il y a cette différence que la lumière intellectuelle est dans l'esprit même où Dieu l'a allumée, tandis que la lumière du soleil est hors de l'œil qu'elle éclaire. Quant à l'intellect patient ou possible (vntellectus possibilis, patiens), c'est la faculté de percevoir l'universel, de juger et de raisonner, c'est-à-dire de combiner les idées ou de les analyser. On appelle Intelligences séparées, les formes séparées, les esprits purs. — Axiomes : // n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été d'abord dans le sens (Nihil est in intellectu quin prius fuerit in sensu), c'est-à-dire que l'âme humaine ne comprend rien qu'elle n'ait senti, c'est-à-dire encore que l'intelligence humaine trouve son objet propre dans les choses sensibles, au moyen de l'abstraction. L'objet matériel des sens est le même que celui de l'intelligence ; mais, tandis que les sens perçoivent les qualités sensibles, l'intelligence perçoit les natures, les essences des choses sensibles. Leibniz a cru devoir ajouter à l'axiome scolastique cité cette restriction : nisi ipse intellectus.

Intelligence — C'est la même faculté que l'intellect. Mais beaucoup de philosophes désignent par l'intelligence toutes les facultés de connais-

Page 1