‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 63 sur 686 · LIVRE III : DE L AME · texte numérisé non relu

LIVRE III : DE L AME

ter chez les animaux. Mais il importe de bien distinguer les deux mémoires dont jouit l'homme. Et d'abord il est clair qu'il n'est pas dépourvu de celle dont l'animal nous donne des preuves si merveilleuses. Mais cette mémoire, qui ne porte que sur le particulier et le sensible, ne peut se confondre avec la mémoire intellectuelle, c'est-à-dire scientifique, raisonnée ou du moins abstraite, qui est le privilège de l'homme. Cette mémoire supérieure n'est pas réellement distincte de l'intelligence elle-même. En effet, il est accidentel à l'esprit de considérer telle ou telle vérité, celles du passé ou celles de l'avenir, de se souvenir ou de prévoir. L'intelligence est par elle-même au-dessus du temps proprement dit. Il en est de même de la science, qui est comme une mémoire intellectuelle. Mais il en va tout autrement de la mémoire sensible, qui s'exerce tout entière dans le temps et sur le passé, et qui relie entre eux les faits accomplis. Ces deux mémoires se combinent très bien dans l'homme : car il raisonne ses souvenirs, ses expériences, ses impressions, tous les sentiments qu'il a éprouvés; il revient sur eux par la réflexion, il les juge, il les classe, il leur assigne une place dans son esprit et dans son cœur. Et cette place n'est rien moins qu'en rapport le plus souvent avec leur importance ou du moins avec la place qu'ils ont occupée dans la vie sensible. De là ces différences et même ces contrastes de la vie du dehors et de la vie du dedans, comme aussi de l'histoire de l'une et de l'histoire de l'autre. Par le choix do ses souvenirs et par la réflexion l'homme refait sa vie, pour ainsi dire; il la transfigure ou la déforme ; il se donne l'illusion de ce qu'il n'a pas fait et de ce qu'il n'est pas. De là ces consciences scrupuleuses ou timorées, et ces consciences coupables mais tranquilles, qui ne sont condamnées ou justifiées qu'à leurs propres yeux. Il est certain que l'intelligence, en réagissant sur les sens, peut enraciner certains souvenirs sensibles et en faire disparaître d'autres ou tout au moins les atténuer. Bref la mémoire sensible est au service de l'intelligence, qui s'en sert constamment et qui en dépend à son tour, dans une certaine mesure, si bien que leurs actes paraissent se confondre.

Pour traiter convenablement de la mémoire humaine, il faut donc observer constamment ses deux éléments. C'est ainsi qu'on ne peut expliquer la mémoire par la simple association des idées, si l'on ne distingue les associations méthodiques, logiques, avec les liaisons voulues, acceptées, réfléchies, et les associations purement naturelles, qui proviennent de ce que plusieurs choses ont été vues ou entendues en un même temps ou dans un même lieu. On peut être doué fort inégalement au point de vue de la mémoire intellectuelle et de la mémoire sensible. Celle-ci d'ailleurs admet bien des variétés selon les objets : lieux, sons et musique, dates, noms, forme du visage, langues, etc. L'exercice développe beaucoup ces mémoires particulières, et c'est ce qui arrive dans certaines professions où ces mémoires sont nécessaires à un très haut degré. En tant que sensible, la mémoire peut se servir de tous les organes : des yeux, des oreilles, des mains et des doigts, etc. Quelle mémoire, par exemple, dans les doigts de l'artiste qui excelle sur le violon ou le piano ! Lorsque l'exercice de la mémoire est méthodique, il devient un art, la mnémotechnie. Sans aller jusque-là, tous doivent enrichir leur mémoire et cultiver avec méthode celle où ils excellent plus facilement; car la mémoire est le trésor de l'intelligence, qui, sans elle, travaillerait à vide ; et les anciens regardaient justement la Mémoire (Mnémosyne) comme la mère des Muses.

Réminiscence. — Souvenir qui s'appuie sur quelque raisonnement, quelque invention. On appelle aussi réminiscence, dans les arts et les lettres,

certains souvenirs inconscients que l'auteur prend pour des créations de son imagination et qui peuvent le faire accuser de plagiat. Dans la philosophie de Platon, la théorie de la. réminiscence consiste à supposer une vie antérieure dans laquelle l'âme aurait joui d'une science parfaite, d'une vision des idées pures, si bien qu'aujourd'hui, quand elle paraît s'instruire, elle ne fait que se ressouvenir. Pour parler de la réminiscence prise dans le premier sens, on remarquera qu'elle est, comme la mémoire sensible, continuée et complétée par la mémoire intellectuelle. Il arrive souvent, en effet, qu'un souvenir échappe à peu près complètement dans le premier moment où on le rappelle ; la mémoire sensible ne nous représente alors qu'une partie de tel fait passé et peut-être accompli sous nos yeux, ou bien les premières phrases seulement d'un discours que nous avons entendu ou appris. Mais si la mémoire sensible est insuffisante laissée à elle seule, elle peut être fortifiée singulièrement par la réflexion. Grâce aux premiers éléments qui lui sont fournis par les sens, l'esprit réussit plus d'une fois à déchiffrer des souvenirs presque effacés ; il suggère à la mémoire les circonstances possibles de temps et de lieu qui présentement lui échappent ; il passe en revue, et minutieusement, les causes, les effets, les contraires et les semblables ; en un mot il prête à la mémoire sensible toutes sortes de secours pour sortir de son obscurité et retrouver ce qu'elle a perdu. Tels sont plus ou moins la plupart de nos souvenirs les plus chers et les plus sûrs : nous n'en disposons bien que grâce à notre raison, qui se combine avec nos sens et ravive leurs impressions.

Abstrait. — A proprement parler, l'abstrait c'est l'universel considéré dans l'esprit, c'est-à-dire l'universel formel. On regarde aussi comme abstraite une qualité considérée indépendamment de son sujet : par exemple une couleur, le rouge, le blanc, le vert. Mais il est évident que si on considère cette couleur vue et sentie dans tel cas particulier et non pas la couleur en général ou telle couleur spéciale, il n'y a pas abstraction logique, mais physique pour ainsi dire ; c'est-à-dire que l'abstraction vient toute alors de l'intention; on fait abstraction de..., on s'abstrait de, mais on n'abstrait jias absolument parlant. A l'abstrait est opposé le concret. C'est un axiome que plus une chose est abstraite, plus elle est simple ; car plus une idée est générale, moins elle comprend de notes. L'idée d'être, par exemple, est la plus générale, elle est aussi la plus simple.

Abstraction. — C'est l'action de l'esprit qui tire l'universel du particulier ou qui considère une chose sans les autres qui l'accompagnent naturellement. Au fond, abstraire c'est généraliser, quoique tous n'en conviennent pas. A moins de confondre l'abstraction avec une simple attention des sens, on ne peut considérer une chose séparément sans la regarder comme susceptible de se réaliser en plusieurs, c'est-à-dire sans la dépouiller de ses caractères individuants. Toute idée abstraite est donc gêné— nérale. On distingue les abstractions métaphysique, mathématique etphysique ou plutôt des sciences physiques. La première consiste à faire abstraction de toute matière, pour ne retenir que les notions d'essence, de substance, etc. La seconde consiste à laisser les qualités sensibles pour ne retenir que la quantité et ce qui s'y rapporte, nombres, figures, etc. La troisième consiste seulement à généraliser les qualités sensibles. Mais on peut entendre aussi par abstraction physique une simple attention, qui se porte par exemple sur telle couleur ou telle forme particulière, et qui n'a rien de commun avec les abstrat tions logiques — C'est un axiome qu'il n'y a pas demensonge dans l'abstraction, c'està-dire que les idées ne sont pas fausses par elles-

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