PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
donnée par son gendre O'Connor et Fr. Arago (1847-49). — Sa femme, née Sophie de Grouchy (1765-1822), joua un rôle politique au début de la Révolution. On lui doit une traduction de la Théorie des sentiments moraux d'A. Smith (1798) et des Lettres sur la sympathie, adressées à Cabanis, son beau-frère.
Dupuis (1742-1809). — Né à Trye-Château (Oise) et fils d'un maître d'école, Dupuis fut protégé par le duc de La Rochefoucauld et fit ses études au collège d'IIarcourt. A la Convention, il vota pour la détention de Louis XVI ; sous le Consulat, il présida le Corps législatif; il fit partie de l'Institut à sa fondation, mais y renonça pour se livrera ses travaux. Dupuis avait suivi les cours de l'astronome Lalande, qui lui suggérèrent son système mythologique, d'après lequel les aventures des dieux et des héros seraient une allégorie perpétuelle du cours des astres et des révolutions célestes. De là le Mémoire sur l'origine des constellations et l'explication de la Fable par l'astronomie (1781). Dupuis développa les idées de ce Mémoire dans son ouvrage capital : Origine de tous les cultes ou la religion universelle (1795), souvent réimprimé. En expliquant ainsi l'origne des religions par les phénomènes célestes et l'imagination des peuples, Dupuis n'exceptait pas le christianisme, dont il fut l'un des pires ennemis. Son hypothèse est rejetée depuis longtemps, même par les incrédules; mais elle a préludé à bien des travaux sur l'origine des religions et leur histoire, la plupart inspirés par le rationalisme.
Daunou (1761-1840), né à Boulogne-sur-Mer, entra à l'Oratoire (1777), professa dans divers collèges et fut ordonné prêtre en 1787. Il vainquit Bonaparte dans un concours littéraire ouvert devant l'Académie de Lyon sur ce sujet : Quelle* vérité* et quels sentiments ïmporte-t-il d'inculquer aux homme* pour leur bonheur? Pendant la Révolution, il défendit la Constitution civile du clergé, fut député à la Convention, mais ne vota point la mort du roi. Après la Terreur, il prit une part importante aux travaux de cette assemblée, lut l'un des créateurs de l'Institut et du système de l'Instruction publique. S'étant opposé ensuite à Bonaparte, il fut contraint de renoncer à la politique et finalement de se soumettre. Un peu plus tard il écrivait son Essai sur la puissance temporelle des 'papes, sorte de pamphlet qui put lui paraître préparer la rupture du Concordat : Napoléon y était encensé. Sous la Restauration, il professa au Collège de France et dirigea le Journal des Savants. Il combattit, avec ranon, les idées de Cousin sur la philosophie de l'histoire, mais défendit vainement la philosophie du XVIIIe siècle. On lui doit des notices sur plusieurs des idéologues auxquels il a survécu Mais ses travaux les plus remarquables portent sur un grand nombre de scolastiques, dont il a raconté l'histoire avec une impartialité relative.
Garât (1749-1833), né Bayonne, vint à Paris et se glissa parmi les Encyclopédistes ; il écrivit des éloges que couronna l'Académie : Buffon le proclama écrivain et La Harpe le jalousa. Envoyé à la Constituante, il en analysa les séances dans le Journal de Paris, qui comptait douze mille abonnés, fut ministre sous la Convention, lut à Louis XVI son arrêt de mort, le plaignit et l'admira, loua Robespierre et plus encore Napoléon, et mérita enfin une place dans le Dictionnaire des girouettes. Il fut sénateur sous l'Empire, entra à l'Institut, puis à l'Académie, en 1803, mais il en fut rayé en 1816, au retour des Bourbons. Aux Ecoles normales (1794-5), dont la durée fut éphémère, mais qui groupèrent une élite d'hommes envoyés de tous les points du pays, il professa la philosophie de Condillac. Son auditoire comptait jusqu'à deux mille
personnes ; un journal payait ses leçons dix louis la feuille. Mais Saint-Martin et Laromiguière lui adressèrent des objections qu'il ne put résoudre. Garât était avant tout un politique, et il n'a jamais donné la philosophie qu'il promettait dans ses cours et qu'il avait, disait-il, longtemps méditée. (Philosophes étrangers : anglais, etc.)
Clarke (1675-1729). — En Angleterre, Samuel Clarke fut l'un de ceux qui s'attachèrent à défendre la cause du spiritualisme et de la religion contre le matérialisme et le déisme. Né à Norwich, il devint chapelain de la reine Anne et publia, entre autres ouvrages, le Traité de l'existence et des attributs de. Dieu. Il commit la même erreur métaphysique que Newton, en confondant l'espace et le temps avec l'immensité et l'éternité divines.
Berkeley (1684-1753) fut le représentant le plus marquant de l'idéalisme et indirectement du scepticisme, bien qu'il se montrât l'adversaire de l'irréligion. Né en Irlande et mort à Oxford, il étudia à Dublin, voyagea sur le continent comme secrétaire et chapelain d'ambassade et comme précepteur, fut doyen à Derry en 1724, abandonna ce décanat en 1728 pour aller en qualité de missionnaire à Rhode-Island; mais, manquant de ressources, il revint (1732). Il fut nommé évêque de Cloyne (1734). Berkeley était l'ami de Swift et de Pope. Ses principaux ouvrages sont : la Théorie de la vision (1709) ; le Traité sur les principes delà connaissance humaine (1710); les Trois Dialogues entre Hylas et Philonoûs (1713); YAlciphron ou le Petit philosophe (1732). Ce dernier est dirigé contre les libres penseurs, en particulier Mandeville, qui avait soutenu que la vertu est le fruit de la politique et d'une secrète vanité.
Hume (1711-1776). — Leserreurs de Berkeley se retrouvent chez Hume, sous la forme du scepticisme et du phénoménisme.Né à Edimbourg, Hume étudia le droit, l'histoire, la philosophie et la politique. Il vint en France une première fois en 1734, vécut aux environs de Rouen et en Anjou, y écrivit son Traité de la nature humaine (1736), qui fut publié à Londres (1738), mais sans succès. Il ne fut pas plus heureux dans ses Essais de morale et ses Discours jwiitiques. De bruyantes attaques attirèrent enfin l'attention sur ses écrits. Bibliothécaire de sa ville natale (1752), il conçut le dessein de son Histoire des révolutions d'Angleterre (1754-1761), qui eut le plus grand succès en Angleterre et en France. Elle fut comparée aux oeuvres analogues de Montesquieu et de Voltaire. Il accompagna en France lord Hertford comme secrétaire de légation et fut si bien accueilli à Paris, ce « café de l'Europe », qu'il songea plus tard à s'y fixer. 11 fréquentait la société d'Auteuil. Il se lia aussi avec Rousseau, mais pour rompre ensuite avec éclat. Il quitta Paris pour devenir sous-secrétaire d'Etat, se démit en 1769 et rentra en Ecosse. Signalons encore ses Essais sur l'entendement, l'Histoire naturelle de la religion et ses Dialogues sur la religion naturelle, enfin quelques travaux sur l'économie politique.
Thomas Reid (1710-1796). — Le scepticisme de Hume, si peu conforme aux convictions naturelles de l'homme et à ses besoins religieux, devait soulever des contradictions. Elles vinrent surtout de l'école écossaise ou école du sens commun, dont Reid est le chef principal. Il étudia la philosophie sous Turnbull, à Aberdeen,où il put prolonger son séjour comme bibliothécaire. En 1736 il visita Cambridge, Oxford, Londres; en 1737 il devenait pasteur presbytérien de New-Machar, près d'Aberdeen. La publication du Traité de la nature humaine de Hume (1739) décida de sa vocation. Reid s'appliqua dès lors à le réfuter. Devenu professeur de philosophie et de sciences à Aberdeen, en 1752,
HISTOIRE : XVIIIe SIÈCLE
il mûrit ses idées et publia son ouvrage capital : Recherches sur l'esprit humain, //'après les principes du sens commun (1763). Hume rendit hommage lui-même au mérite de cette réfutation Devenu célèbre, Reid fut appelé, en 1764, à remplir, à l'Université de Glasgow, la chaire de philosophie morale laissée vacante par A. Smith ; il y professa jusqu'en 1786.
Kant (17^4—1804) est le père du criticisme, sorte de scepticisme spéculatif qui rencontre aujourd'hui beaucoup de partisans. Mais il n'y vint lui-même que graduellement. Comme il le dit luimême, ce furent les écrits de Hume qui le tirèrent de son sommeil dogmatique. Il naquit à Kœnigsberg, et sa vie tout entière, exempte de troubles et de persécutions, s'écoula dans cette ville ou dans ses environs. Son père, simple sellier, lui donna l'exemple d'une probité rigide et d'une scrupuleuse véracité. Sa mère joignait à ces qualités la piété qu'on peut trouver au sein du protestantisme. Il la perdit à 13 ans; mais son oncle maternel, qui était cordonnier, le soutint dans ses études. A 16 ans, il entrait à l'Université, où il étudia les sciences et la philosophie. A 22 ans, il publiait son premier écrit. Ayant perdu son père vers la même époque, il exerça pendant neuf ans les fonctions de précepteur dans différentes familles aux environs de Kœnigsberg. De retour dans cette ville, il songea à prendre le grade de maître es arts, pour enseigner comme privât— docent. Devenu enfin professeur titulaire de logique et de métaphysique, à 46 ans, il se voua exclusivement à la philosophie. Déjà il méditait sa réforme philosophique, mais il la mûrit encore pendant 11 ans La Critique de lu raison pure ne parut qu'en 1781. Kant développa ses idées dans les ouvrages suivants : Critique de la raison pratique (1788) ; Critique du jugement esthétique et tèlèoloiji que ; Prolégomènes pour toute métaphysique future (1783) ; Fondements de la métaphysique des mœurs (1785); Principes métaphysiques de la science de la nature (1786) : La Religion dans les limii.es de la pure raison (1793); Métaphysique des mœurs (1797); Anthropologie (1798); Traité de pédagogie (1803). Né dans le protestantisme, religion si insuffisante, il le respecta, sans en garder les croyances. Malgré donc ses sentiments religieux, on peut le regarder comme un des rationalistes les plus décidés du XVIIIe siècle. Il était partisan de la liberté absolue de penser et salua avec reconnaissance l'aurore de la Révolution (V. Wilm, Histoire de la philosophie allemande).
Herder (1744-1803), qui devient premier prédicateur de la cour de Saxe-Weimar et président du Consistoire général, se distingua surtout par ses travaux sur la philosophie de l'histoire ; mais il brilla aussi dans les lettres, où il fut le rival de Lessing, et s'appliqua à toute la philosophie. D'abord disciple de Kant, il s'éleva ensuite très vivement contre les trois Critiques. Son ouvrage principal : Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humain lé parut de 1784 à 1787. On peut rapprocher cet ouvrage de la Science nouvelle de Vico.
Vico (1668-1744), né àNaples, professa pendant 40 ans à l'Université de cette ville. Il publia, en 1725, la Science nouvelle, ouvrage remarquable sur la philosophie de l'histoire. Il avait publié en 1710 : De antiquissima ltalorum sapientia. ouvrage qui a contribué à la création de la philosophie des langues. Mais les mérites de ce penseur ne furent bien reconnus qu'après sa mort.
Bonnet (1720-1793), né à Genève, cultiva les sciences naturelles et la philosophie. Il est connu surtout comme l'auteur de la Palingcnésie (1770), où il propose ses idées sur la métamorphose des êtres. Ses hypothèses touchent, d'un côté, à l'ancienne métempsycose et, de l'autre, à l'évolution-
nisme contemporain, comme aussi au spiritisme et au faux mysticisme.
(Mystiques.)
Lavater (1741-1801), célèbre comme physiognomoniste et précurseur de Gall, fut avant tout un mystique. Il naquit à Zurich et y mourut d'une blessure reçue à la suite de la bataille qui porte le nom de cette ville. De bonne heure il se livra à ses goûts poétiques, se plut dans la lecture de Bodmer, l'auteur de la Noachide, de Klopstock, l'auteur de la Messiade^ et enfin de Rousseau. A Berlin, où il se rendit bientôt, il se lia avec les esprits les plus distingués ; mais il déclara dès lors la guerre à l'esprit d'incrédulité qui régnait en Allemagne comme en France. « Ou athée ou chrétien ; point de milieu ! » fut sa devise, quand il revint en Suisse pour y exercer les fonctions de pasteur. Mais il essaya vainement de ramener à des idées chrétiennes son ami Mendelssohn et Goethe. Ses publications, ses qualités personnelles, son éloquence le mirent à la tête du parti religieux et mystique, avec lequel il exerça une influence considérable en Suisse et en Allemagne. Aux yeux de ses fidèles, il était un patriarche, un apôtre, un saint, le dernier Père de l'Eglise, un nouvel Adam, un second Christ.
Pour parler de ses ouvrages et sans nous arrêter à ses poésies, telles que les Chansons helvétiques, encore populaires en Suisse, nous signalerons les suivants : Vues sur l'éternité ou Considérations sur l'état de la vie future, ouvrage qui offre beaucoup d'analogie avec la Palingènésie de Bonnet; Confessions ou Journal intime d'un observateur de soi-même (1772-3), où il décrit les phénomènes d'une piété exaltée, telle qu'il l'entend et la pratique ; Mélanges (1774), où il traite des miracles et de la foi, du pouvoir de la prière, de l'Homme-Dieu, du Saint-Esprit. L'ouvrage le plus célèbre ce sont les Fragments ph ysiognomoniques (1774), traduits en français dès 1781 (4 vol. avec vignettes, gravures, portraits d'hommes et d'animaux). On y rencontre bien des observations exactes et fines; mais la théorie qui sert à les relier est inadmissible. Lavater ne se borne pas à soutenir (ce qu'on a toujours admis) que la physionomie est l'expression naturelle de l'âme ; mais il prétend, en outre, découvrir toute la personne morale dans les lignes du visage, son aspect général et les traits de chacune de ses parties : le front, les yeux, le nez, la bouche, le menton, etc. Partant de ce principe absolu, il n'est pas étonnant qu'il en vienne à des prétentions excessives et ridicules, qui n'ont pas rebuté ses plus chauds partisans, mais qui ont fait rejeter son système par les esprits réfléchis.
Swedenborg (1688-1772), fils de l'évêque luthérien de Skara, se distingua d'abord dans les sciences et professa des idées favorables au matérialisme ; puis, tout à coup (1745), il crut entrer en rapport direct avec le monde spirituel et se regarda comme investi d'une mission divine. La secte qu'il fonda est connue en Angleterre sous le nom de Nouvelle Eglise de Jérusalem. A cette seconde partie de sa vie se rattachent les Arcana cœlestia (Londres, 1749-1757, 8 vol.); De ca-lo et inferno ex auditis et visis (1758, trad. en français 1782); De nova Hierosolyma (1758, trad. en français 17X4), etc. A la seule lecture de ces titres, on comprend déjà que Swedenborg soit l'un des principaux ancêtres des spirites et autres illuminés contemporains (v. Matter, Swedenborg, sa vie, sa doctrine, 1863).
Saint-Martin (1743-1803) professa un peu plus tard en France un mysticisme moins excentrique. Né à Amboise, d'une famille de petite noblesse, il fut élevé par une belle-mère pieuse. De bonne heure il se livra à son attrait pour la rêverie,