PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
le fil de sa mémoire se rompit et il se trouva réduit subitement aune sorte d'impuissance intellectuelle. Ce malheur lui valut de perdre la confiance excessive qu'il avait en lui-même, mais contribua aussi peut-être à le faire douter outre mesure des forces de la raison. L'influence maternelle d'une femme distinguée, Mlle Humann, dont le frère devint ministre de Louis-Philippe, lui fut secourable dans ces moments d'épreuve. Il lut l'Evangile avec délices et y trouva la lumière et la paix. Aussi, quand il remonta dans sa chaire, était-il devenu un apôtre. Quatre Israélites distingués, qui étaient du nombre de ses auditeurs, embrassèrent à son exemple la foi chrétienne. Ils furent ensemble le noyau d'un groupe qu'on appela pendant quelque temps l'école de Strasbourg.
L'ardeur de Bautain et de ses amis était telle qu'ils ne s'en tinrent point là : ils demandèrent à l'évêque du diocèse, Mgr de Trévern, de les admettre au sacerdoce. La demande fut agréée et Bautain fut ordonné prêtre en 1828, après avoir fait une sorte de retraite à Molsheim, dans la maison des hautes études. Mais sa préparation théologique était insuffisante ; elle ne pouvait être compensée par l'étendue des connaissances du nouveau prêtre, qui avait conquis successivement aux facultés de Strasbourg les doctorats es sciences, en médecine, en droit et en théologie. On le vit bientôt par ses ouvrages.
Citons : De l'enseignement de la philosophie en France au XIXe siècle (1833) ; Philosophie du christianisme (1833, 2 vol.); la Psychologie expérimentale (1839, 2 vol.), rééditée plus tard sous ce titre : l'Esprit humain et tes facultés (1859, 2 vol.); la Philosophie morale (1852, 2 vol.) ; lu Conscience ou la règle des actions humaines (1860); Manuel de la philosophie morale (1866). Citons encore sa thèse de médecine : Propositions générales sur la vie (1826) ; la Morale de l'Evangile comparée à la morale des philosophes (Strasbourg, 1827; Paris, 1855); Lettre à Mgr de Trévern (1838); la Religion et la Liberté considérées dans leurs rapports (1848), conférences prêchées à Notre-Dame ; de l'Education publique en France au XIXe siècle, ouvrage qui date de 1850, mais qui n'a. été publié qu'en 1876.
Dès leur publication, les idées de Bautain furent vivement combattues dans le clergé, et Mgr de Trévern, d accord avec Rome, exigea qu'il souscrivît à six propositions qui étaient la condamnation de son système Bautain se soumit. Il continua son enseignement à la faculté des lettres de Strasbourg, devint vicaire général de Paris, où il prêcha avec de grands succès, et fut nommé professeur de théologie morale à la Sorbonne en 1853. Ajoutons que Bautain, malgré ses écarts de doctrine, avait le sentiment profond de la nécessité de fortes études pour le clergé. Il réorganisa l'ancien collège de Juilly. Ses disciples de Salinis et de Scorbiac rendirent à cette maison son ancien éclat. C'est pour leurs élèves de Juilly que ces deux maîtres composèrent un Précis de l'histoire de la philosophie. Un autre disciple de Bautain, l'abbé de Bonnechose, devenu cardinal-archevêque de Rouen, réorganisa le séminaire de Saint-Louisdes-Français, à Rome. Enfin, Bautain lui-même contribua à l'institution des chapelains de Sainte- Geneviève en 1852 (v. les Contemporains).
Gratry (le Père) représente asssez bien la philosophie dans le clergé français au milieu du XIXe siècle. Né à Lille (1805-1872), il entra à l'Ecole polytechnique en 1825, en sortit sous-lieutenant, mais s'affilia bientôt à la petite société de l'abbé Bautain et embrassa l'état ecclésiastique. Il devint directeur du collège Stanislas (1841), puis aumônier de l'Ecole normale (1846), où il engagea une vive po-
lémique avec Vacherot, qui en était alors le directeur. Celui-ci dut se retirer, et Gratry lui-même quitta l'Ecole l'année suivante, pour se consacrer, avec l'abbé Petetot, à la reconstitution de l'Oratoire. Nommé vicaire général par Mgr Dupanloup en 1861, professeur de théologie morale à la Sorbonne, en 1863, il entra à l'Académie en 1867. En 1869, il parut se retirer de l'Oratoire, après le blâme dont il fut l'objet pour les idées de tolérance qu'il avait exprimées en adhérant, avec le P. Hyacinthe, aux principes de la Ligue de la paix. A cette même époque il soutenait les plus vives polémiques contre l'Univers, au sujet du concile du Vatican et de la question de l'infaillibilité. Il mourut à Montreux (Suisse), peu de temps après les désastres de la guerre franco-allemande. Citons de lui : Lettres et Répliques à M. Vacherot (1851); un Cours de philosophie, en trois parties : De la Connaissance de Dieu; Logique; De la Connaissance de Vâme (1855-57) ; Philosophie du Credo (1861) ; les Sources, Conseils pour la conduite de l'esprit ; Jésus-Christ, réponse à M. Renan (1864); les Sophistes et la critique (1864); Henri Perreyve (1866). En philosophie, Gratry relève de Bautain, mais il s'affranchit du traditionalisme, sans revenir néanmoins assez à la philosophie traditionnelle (v. Ollé-Laprune, Discours à Juilly, 8 févr. 1896, pour l'inauguration du buste du P. Gratry).
De Bonald est un des esprits qui personnifient le mieux, au commencement du XIXe siècle, la réaction qui s'opéra contre le matérialisme et les idées révolutionnaires. Né à Milhau (1754-1840), d'une famille noble et ancienne, il étudia chez les oratoriens de Juilly, entra ensuite dans les mousquetaires du roi et y resta jusqu'à leur suppression (1776). Revenu à Milhau, il fut élu maire (1785) et se montra bon administrateur. En 1790, ses concitoyens l'élurent membre, puis président de l'Assemblée départementale. A ce moment le schisme se déclarait et sa foi l'obligea de se démettre. Quelques jours après, sa vie était menacée ; il émigra et passa à l'armée de Condé, puis se retira avec sa famille à Heidelberg, où il composa sa Théorie du pouvoir, n'ayant que peu délivres à sa disposition. Son biographe raconte qu'il n'y avait guère sur sa table que le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet et quelques volumes de Tacite. On lui avait prêté, en outre, l'Esprit des lois et le Contrat social.
La Théorie du pouvoir fut imprimée à Constance par des prêtres émigrés, qui avaient essayé d'établir une imprimerie française L'édition, envoyée en France, fut saisie par le Directoire ; il n'en échappa que quelques exemplaires, assez cependant pour que l'ouvrage fût connu et apprécié. De Fontanes, Laharpe, Chateaubriand en parlèrent avec les plus grands éloges. Bonaparte le remarqua. De Bonald put bientôt rentrer en France après six ans d'exil, pendant lesquels ses biens avaient été vendus à l'exception d'un coin de terre. Les persécutions recommencèrent; il se cacha à Paris pendant cinq ans. Ce fut dans cette retraite qu'il composa la plupart de ses autres ouvrages. Il revint ensuite à Milhau dans le modeste héritage qui lui restait. Bonaparte l'ayant nommé conseiller de l'Université, il accepta, après deux ans d'hésitation, sur les instances de ses amis, de Fontanes et l'abbé Emery. Vers ce même temps, Louis Bonaparte, roi de Hollande, père de Napoléon III, lui écrivit en termes très élogieux, pour l'attirer auprès de sa personne et lui confier l'éducation de son fils. Il refusa. De Bonald vit avec bonheur la Restauration ; mais il fut contristé par la concession de la Charte, à laquelle l'école libérale (Royer-Collard, Cousin, etc.) applaudissait. Député en 1815, membre de la Chambre introuvable, il fit abolir le
HISTOIRE : XIXe SIÈCLE
divorce, mais fut le témoin d'autres mesures qu'il ne put approuver. Il fut honoré cependant par Louis XVIII, devint ministre d'Etat, pair de France, membre de l'Académie. En 1827 Charles X le nomma président de la Commission de censure pour la presse. Il accepta et brava l'impopularité. Ce fut l'occasion d'une rupture avec Chateaubriand. En 1830, de Bonald renonça à la pairie et à la dotation qu'il tenait de Louis XVIII; il mourut, sans fortune personnelle, à Milhau, où il s'était retiré dès 1829. On voit assez, par cet abrégé, quelle fut la noblesse de son caractère. L'un de ses fils a dû à son nom, peut-être non moins qu'à ses propres mérites, de devenir cardinal-archevêque de Lyon. — Citons de lui, outre la Théorie du pouvoir politique et religieux : la Législation primitive (1802, 3 vol.) ; -Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales (1818, 2 vol ) ; Mélanges littéraires, politiques et philosophiques (2 vol.). Ses Œuvres complètes ont été publiées plusieurs fois. — De Bonald a brillé au premier rang comme penseur et comme orateur parlementaire. Il serait facile d'amasser un vrai trésor en recueillant les perles tombées de sa plume. Mais de Bonald n'est pas un théologien ni un philosophe au sens propre de ces mots, bien qu'il se soit appliqué à approfondir des vérités philosophiques et religieuses. C'est ce qui nous explique que l'apologiste, en lui, ait été au-dessous du chrétien. Son œuvre de défense sociale et religieuse, malgré des mérites de premier ordre, offre des lacunes essen tielles, irréparables même. En philosophie, il est connu surtout pour sa théorie de l'origine du langage, où il exagère la dépendance de la pensée par rapport à la parole : « Il faut penser sa parole, dit-il, avant de parler sa pensée. » On cite fréquemment aussi sa définition de l'homme : « Une intelligence servie par des organes ».
De Maistre naquit à Chambéry (1754-1821, où son père était président du parlement de Savoie. Il fut instruit par les jésuites, fit son droit à l'Université de Turin, devint sénateur en 1788. Bientôt la Révolution débordait de la France sur la Savoie, ruinait sa fortune et compromettait même l'existence de ce qu'il avait de plus cher. Cependant de Maistre ne fut pas d'abord si hostile aux idées nouvelles. Il avait partagé, dans sa jeunesse, plus d'une des illusions de son époque, et il paraît même avéré qu'il avait donné son nom, vers l'âge de vingt ans, à la franc-maçonnerie.
Ayant refusé de prêter serment à la République française (1793', il se réfugia à Lausanne, où il vécut parmi les émigrés. Delà il étudiait la marche de la Révolution. En 1796, il publiait les Considérations sur la Révolution française, que Napoléon remarqua. De Maistre y montrait ce qu'il y avait d'irrésistible, de providentiel, de miraculeux même et, à d'autres égards, de satanique dans la Révolution. Il revint en Piémont en 1797, puis se réfugia à Venise. En 1800, il fut appelé en Sardaigne, auprès du roi de Piémont, qui l'envoya ensuite comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg (1803). Dans ce poste, qu'il occupa jusqu'en 1817, il était bien placé pour observer et juger les grands événements qui s'accomplissaient en Europe. Ily vécut pauvrement, comme pouvait le faire le représentant d'un roi dépossédé, mais s'attira par son talent et son caractère la plus haute considération. Parmi ses ouvrages, outre les Considérations, œuvre de philosophie politique de premier ordre, il faut signaler les suivants : Essai sur les principes générateurs des constitutions politiques et des autres institutions humaines (1814), où l'auteur s'attaque à la mode aussi dangereuse qu'inutile selon lui de formuler des constitutions ; traité Sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables, traduit do Plutarque, avec des notes
(1816) ; du Pape (1819, 2 vol.), œuvre capitale, qui fait suite aux Considérations ; de l'Eglise gallicane dans ses rapports avec le souverain pontife (1821). réfutation des gallicans, de Bossuet, de Pascal et des jansénistes; les Soirées de Saint- Pétersbourg ou Entreliens sur le gouvernement temporel de la Pi ovidence (1821, 2 vol.), le plus beau de ses ouvrages; Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (1821) ; Roman de la philosophie de Bacon, où l'on traite différentes questions de philosophie rationnelle (1836. 2 vol.), ouvrage posthume, mélange de critique philosophique et de satire; Lettres et opuscules inédits (1853,2 vol.), recueil choisi dans une correspondance des plus vastes et des plus intéressantes : l'auteur y révèle comme écrivain et surtout comme homme des qualités nouvelles et attachantes, que ne laissaient pas toujours deviner ses ouvrages ; enfin Mémoires politiques et Correspondance diplomatique. L'écrivain et le philosophe sont inséparables en de Maistre, et l'on ne peut juger équitablement le second si l'on oublie le premier. L'écrivain est incomparable : il n'en est peut-être pas de supérieur au XIXe siècle. Et il est à remarquer qu'il n'atteignit à la perfection de son talent que vers l'âge de 40 ans. peu de temps avant l'apparition des Considérations. Ce que l'on connaît de lui avant cette époque a les défauts du style du siècle : l'ampleur exagérée et le manque de naturel. L'écrivain a peut-être nui au philosophe, en chargeant les couleurs et en mêlant les passions à la raison. Mais de Maistre n'en a pas moins l'esprit philosophique à un degré éminent. Quel que soit le sujet qu'il traite, il cherche les cause.; premières comme d'instinct; il invoque la raison plutôt que l'autorité en matière! philosophique, bien différent en cela de Bonald, auquel il se montre souvent supérieur (V. Descotes, J. de Maistre avant la Révolution, etc.; les monographies consacrées à de Maistre par de Margerie (1882, Paulhan 1893, Cogordan 1894, etc.).
De Tracy. — Tandis que de Bonald et de Maistre représentent la réaction plus ou moins traditionaliste centre la philosophie sensualiste et les idées révolutionnaires du XVIIIe siècle, de Tracy continue cette philosophie et il est le dernier des idéologues. Né en 1754 d'une famille originaire d'Ecosse, venue avec Jean Stuart pour défendre la France contre les Anglais, il était colonel d'infanterie lorsque la Révolution éclata II fut député à la Constituante et arrêté comme suspect pendant la Terreur : il consacra .alors les loisirs de sa prison (aux Carmes) à la lecture des œuvres de Condillac et de Locke. 11 était déjà un fervent lecteur de Voltaire. Rendu à la liberté, il entra à l'Institut lors de sa création (1795), grâce à son ami Cabanis, fit partie de la commission de l'Instruction publique, devint sénateur (1799) et entra à l'Académie française (1808). Il vota la déchéance de Napoléon en 1814 et fut pair de France. Il mourut en 1836. Citons de lui : Eléments d'idéologie, comprenant l'Idéologie proprement dite (1801), la Grammaire générale (1803) et la Logique (1805) ; Essai sur le génie et les ouvrages de Montesquieu (1808); Traité de la volonté en économie politique (1815); Commentaire sur l'Esprit des lois (1819).
Royer Collard. — Philosophe et politique, Royer-Collard prépara l'école éclectique, dont Cousin devait être le coryphée. Il naquit à Sompuis (1763- 1845) d'une famille de jansénistes; sa mère surtout et son aïeule lui inculquèrent leurs principes. 11 étudia aux collèges de Chaumont et de Saint-Omer, enseigna quelque temps les mathématiques, puis se livra à l'étude du droit et entra au barreau. Les bateliers de l'île Saint-Louis l'envoyèrent à la Commune de Paris. En 1793, il faillit périr avec les Girondins et fut sauvé par sa mère, qui le déroba aux recherches.